Claude et France Lemand : une donation comme un dialogue

Le 13 décembre 2018, par Anne Doridou-Heim

Claude et France Lemand offrent mille trois cents œuvres de leur collection à l’Institut du monde arabe. Un geste fort, signe de leur engagement en faveur de la création dans cette région, et une ouverture pour le marché parisien.

Claude et France Lemand par Dahmane, en juin 2018.
 
© Dahmane

L’Institut du monde arabe a toutes les raisons de se réjouir de cette donation. Par la voix de son président, Jack Lang, il n’a d’ailleurs pas hésité à la qualifier d’«exceptionnelle». Ce sont de fait mille trois cents œuvres exprimant toute la vitalité de la création dans le monde arabe  Maghreb et Machreq , des années 1970 à aujourd’hui, qui lui sont offertes par le galeriste et collectionneur Claude Lemand et son épouse. Ce cadeau, inespéré il y a encore un an, va permettre au musée de relancer sa politique muséale, mise en sommeil depuis le début des années 2000, après un démarrage pourtant prometteur. Car, outre cet ensemble, le couple a voulu la création d’un fonds de dotation, dont «la seule fonction sera de contribuer au dynamisme et au rayonnement de cette institution».
Un certain esprit
Il n’y a de hasard, ni dans le don, ni dans l’origine de la collection. Claude Lemand naît au Liban en 1945, l’année du retour à la paix dans l’Occident. C’est aussi une guerre qui le contraindra à partir, en 1976, pour rejoindre Paris, découverte lors de ses études ; il y épousera France, petite-fille de l’écrivain et résistant Claude Aveline, et la France. Cette installation  entrecoupée d’un long séjour comme professeur en Égypte  n’est évidemment pas sans impact sur la donation d’aujourd’hui. Claude Lemand le dit et le répète, il veut montrer «à quel point un émigré de culture arabe et française universaliste est capable d’initiative et de générosité». Son Orient, il le porte en lui, fier d’un certain esprit libanais «fait de dialogue des cultures, d’ouverture au monde, d’esprit d’initiative et de prise de risque». Sa femme, héritière de l’esprit de son grand-père, l’a ouvert aux univers littéraire et artistique. Ensemble, ils ont découvert les artistes du monde arabe. Cela fera bientôt quarante ans. Leur travail était alors plutôt confidentiel, et c’était véritablement faire œuvre de pionnier que de s’intéresser à cette création et de lui consacrer une galerie à Paris. On est en 1988, ce marché est balbutiant. Il va bénéficier d’une formidable euphorie jusqu’en 1991 et le choc de la première guerre du Golfe…
D’une rive à l’autre
Si la donation s’articule autour de trois figures majeures  l’Algérien Abdallah Benanteur (1931-2017), le Libanais Shafic Abboud (1926-2004) et l’Iraquien Dia Al-Azzawi (né en 1939) , elle n’occulte pas les dizaines d’autres, chacun inscrivant sa pierre dans ce nouvel édifice. Artistes algériens, bahreïni, égyptiens, iraquiens, libanais, marocains, palestiniens, soudanais, syriens, tunisiens et yéménites constituent toutes les composantes vivantes de la création du monde arabe. Cet ensemble permet aussi de rappeler que la majorité d’entre eux, à un moment ou un autre, ont croisé la France ; ils ont su puiser aux racines de l’art occidental pour définir leur propre identité visuelle et construire une passerelle entre l’Europe et le monde arabe. Abboud en fournit l’exemple. Arrivé en 1947, il découvre le livre d’artiste et sera le premier peintre arabe à en réaliser. Progressivement, son œuvre glissera de la figuration poétique libanaise à l’abstraction lyrique, et il livrera un véritable manifeste pour la liberté, la couleur et la lumière. Benanteur, qui s’installe plus tard, en 1953, et restera en France, fut le seul artiste du monde arabe à participer, en 1959, à la première Biennale internationale des jeunes artistes, à l’invitation de Malraux. Il laisse une peinture sensible, ses grands paysages portant «la nostalgie des horizons perdus». Ces noms  et ceux de beaucoup d’autres  se retrouvaient régulièrement sur les cimaises de la galerie Lemand, qui tout au long des difficiles années 1990 n’a pas cessé de les soutenir. Claude Lemand dresse un constat clair sur ce marché : «Les collectionneurs français sont les plus ouverts aux cultures de l’ailleurs, mais leur pouvoir d’achat n’a pas cessé de diminuer depuis 1997.» Restaient des amateurs américains, qui désertent le marché français après le 11 septembre 2001 ; les Anglais, quant à eux, n’ont que rarement acheté des peintures du monde arabe en France. Les Libanais, férus d’art, prennent le relais, mais le véritable démarrage ne se fait qu’en 2005, lorsque l’émirat de Dubaï décide de lancer une politique de développement du marché de l’art. Il demande à la maison Christie’s d’ouvrir un bureau et d’organiser la première vente aux enchères entièrement dédiée aux artistes orientaux, monde arabe, Iran et Turquie inclus. Cette première vente spécialisée, en mai 2006, a fait date, ayant permis à ces artistes de gagner le graal du marché international. Aujourd’hui, les œuvres de Benanteur, Abboud, Al-Azzawi, pour ne citer que les ténors de la donation, changent de mains pour des dizaines, voire des centaines de milliers d’euros ; le record pour une peinture de Shafic Abboud se monte à 368 750 £, atteint chez Christie’s à Londres le 25 octobre 2017. Toutefois, un tassement semble se faire ressentir. De deux ventes annuelles à Dubaï, le rythme est passé à une seule, en mars  la session de l’automne se tenant à Londres. Doha, qui avait ouvert ses portes à Sotheby’s dans le même but que la capitale des Émirats, n’a tenu que deux saisons  la maison britannique a depuis mai 2017 installé un bureau à Dubaï. À Paris, Artcurial parfois  échaudée par ses tentatives de ventes centrées sur les artistes iraniens , Ader régulièrement et plus récemment Gros & Delettrez sont les seules maisons à intégrer des peintures arabes dans leurs catalogues d’art contemporain. Cette donation, plaçant Paris au cœur de la création du monde arabe, pourrait avoir pour effet secondaire de dynamiser le marché de la capitale. Un axe à suivre… 

 

La donation Lemand en chiffres
1 300
œuvres, dont :  366  peintures

390
œuvres sur papier

41
sculptures

122
livres d’artiste 

7
reliures d’artiste

314
estampes

51
photographies

9
céramiques

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