Claude Debussy par Jacques-Émile Blanche

Le 30 septembre 2021, par Claire Papon

Vedette d’une vente de lettres et manuscrits autographes de musique dans quelques jours, ce portrait de Claude Debussy par Jacques-Émile Blanche témoigne des liens qui unissaient ces deux personnalités à la Belle Époque.

Jacques-Émile Blanche (1861-1942), Claude Debussy, 1902, huile sur toile, 95 74 cm, (détail). Estimation : 80 000/120 000 

Ce tableau n’est pas inconnu des amateurs… En 1903, soit un an après son exécution, il est exposé au Salon triennal des Beaux-Arts à Bruxelles et à la 13e édition de celui de la Société nationale des beaux-arts, à Paris, sous la coupole du Grand Palais. Quatre ans plus tard, les Londoniens peuvent l’admirer à la 7e exposition de la Société internationale des sculpteurs, peintres et graveurs à la New Gallery. En 1910, il est montré à Barcelone. Le musée de l’Orangerie à Paris rendant hommage en 1943 à Jacques-Émile Blanche, mort l’année précédente, il y figure ensuite sous le numéro 33. Direction le musée de Dieppe à l’été 1954 pour une exposition réunissant les œuvres de ce dernier et celles de Walter Sickert, figure majeure de l’avant-garde britannique du début du XXe siècle. En 1962, notre portrait est à la Bibliothèque nationale à l’occasion du centenaire de la naissance du musicien, puis en 1984 à la villa Médicis à Rome pour «Debussy et le symbolisme». Sa dernière apparition publique remonte à 2012, au musée de l’Orangerie (22 février-11 juin) ainsi qu'au Bridgestone Museum of Art de la fondation Ishibashi à Tokyo (14 juillet-14 octobre). Cela sans compter les ouvrages consacrés au modèle et au peintre, dans lesquels il est reproduit. Une reconnaissance pour l'artiste et pour son modèle ! Et un baptême du feu aujourd’hui… L’œuvre est conservée de longue date par la famille de Jean Jobert (1883-1957), éditeur de musique parisien qui travailla jusqu’en 1921 avec Eugène Fromont – premier à publier les œuvres de Debussy, notamment le Prélude à l’après-midi d’un faune en 1894 – avant de reprendre son fonds.
Une toile emblématique
Thierry Bodin, expert en lettres et manuscrits doublé d'un mélomane averti, ne cache pas son enthousiasme et son émotion : «C’est un magnifique portrait que j’avais vu à toutes les expositions sur Claude Debussy et dont l’estimation, bien que soutenue, est à la mesure des dernières enchères obtenues sur les grands portraits de Jacques-Émile Blanche.» Les amateurs mélomanes devront ainsi compter avec la Cité de la musique à la Villette, mais aussi avec le musée des beaux-arts de Rouen, qui conserve le fonds le plus important d’œuvres depuis la donation faite par le peintre lui-même à partir de 1921. Attendez-vous à de l’inattendu ! Retenue mais expressivité du modèle, technique brillante et rapide, provenance… notre portrait égrène les atouts. À ceux-là s'ajoute la palette de bruns relevée des notes claires de la chemise et des carnations, travaillée sur une toile enduite d’un ton bistre par son fournisseur, Paul Foinet. Si la gamme chromatique est assez classique pour Jacques-Émile Blanche dans les années 1890-1900 – pour preuve le célèbre portrait de Marcel Proust représenté à l’âge de 21 ans, quand il n’est encore que chroniqueur mondain –, elle deviendra plus vive avec les portraits de Cocteau, Radiguet, Mauriac, Poulenc, Stravinsky… Ce dernier, réalisé en 1915 et conservé au musée d’Orsay, montre le compositeur sur une plage, sous le ciel tourmenté de la Normandie. Quant à l’auteur de L’Aigle à deux têtes, il est représenté, à plusieurs reprises, en 1912-1913, dans le salon et dans le jardin du manoir d’Offranville, près de Dieppe, où le peintre se rend régulièrement à partir de 1902. «Portraitiste je suis et veux l’être, portraitiste en tout et de tout». Ainsi se revendiquait Jacques-Émile Blanche, dans le chapitre «Mes premiers portraits» de La Pêche aux souvenirs paru en 1949, sept ans après sa mort. Fils et petit-fils d’aliénistes célèbres chez qui passèrent les grands névropathes (Nerval, Gounod…), il fut familier dès l’enfance du Tout-Paris et du monde des arts, et ses tableaux vivement brossés, comme ses livres et ses articles écrits d’une plume acérée, lui valurent la célébrité. La passion des lettres et le goût de la peinture se rejoignent chez celui qui a connu Manet, Degas, de Montesquiou, le jeune Barrès… Tous – et bien d’autres – ont posé pour lui, l’artiste laissant également des vues de ville, des scènes de genre ou de la vie moderne.
Jacques-Émile et Claude Achille

Il exécute ce portrait de Claude Debussy l’année même de la création de Pelléas et Mélisande, le 30 avril 1902 à l’Opéra-Comique. Pour Jacques-Émile Blanche, c’est une révélation et il tient à immortaliser celui dont il est parmi les rares à l’avoir entendu «murmurer de sa voix sans timbre, si étrange, les scènes toutes fraîches écrites de Pelléas». La relation entre ces deux exacts contemporains, à un an et demi près, a débuté vers 1894 aux mercredis de Pierre Louÿs. Mais aussi peut-être chez Blanche Vasnier, muse qu’a aimée Debussy, ou chez Mallarmé, dont ils fréquentèrent l’un et l’autre les mardis. Blanche fera un second portrait du musicien, en 1903, l’année où il compose les Estampes. Réplique plus petite, en buste, du nôtre, Il s'intitule, comme la troisième de ces Estampes, Jardins sous la pluie (musée Claude-Debussy, Saint-Germain-en-Laye), et lui a été inspiré pendant qu’il brossait, dans son jardin à Auteuil, une étude de la tête du musicien. Celui-ci ne l’aimait guère, trouvant qu’il y prenait «l’apparence d’un fromage blanc fatigué par les veilles». Ce jugement un peu cru affecta Blanche, même si ce n’était pas la première fois que ses portraits déplaisaient au modèle. Les relations allaient reprendre toutefois entre le portraitiste de la Belle Époque et le compositeur, né dans une famille modeste à Saint-Germain-en-Laye, endetté chronique et à la vie sentimentale tumultueuse, que rien ne prédestinait à devenir cet artiste unanimement reconnu aujourd’hui, tous deux partageant la même admiration pour Degas…

mardi 12 octobre 2021 - 14:00 - Live
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Ader
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