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Claude Debussy, au cœur de l’intime

Publié le , par Virginie Chuimer-Layen

Pour célébrer le centenaire de la mort du compositeur, la ville de Saint-Germain-en-Laye propose de redécouvrir sa maison natale, où dialoguent souvenirs personnels et œuvres contemporaines.

Aristide Maillol (1861-1944), La Musique, hommage à Claude Debussy, marbre, 1932,... Claude Debussy, au cœur de l’intime
Aristide Maillol (1861-1944), La Musique, hommage à Claude Debussy, marbre, 1932, Saint-Germain-en-Laye, musée municipal.
© Cliché l. Sully-Jaulmes

À Saint-Germain-en-Laye, dans les Yvelynes, la rue au Pain présente un cortège infini de bâtiments du XVIIe siècle, étroits et alignés. Au numéro 38 se trouve la maison natale de Claude Debussy. Le 22 août 1862, celui-ci voit le jour dans un bâti à la façade modeste, imaginé par Pierre Le Muet, architecte ordinaire du Roi. «Au XVIIe, ces maisons abritaient artisans et commerçants imposés par la Cour royale, explique Agnès Virole, attachée de conservation et responsable du lieu. Deux siècles plus tard, les boutiques en rez-de-chaussée firent place à des magasins alimentaires et hétéroclites.» Donnant sur la rue et une cour intérieure, un magasin de faïences était tenu par ses parents, Manuel-Achille Debussy et Victorine Manoury. En 1864, les affaires allant mal, les Debussy furent contraints de partir vivre à Clichy. Ainsi, Achille-Claude (de son véritable prénom) et sa famille vécurent deux ans dans cette demeure, connue pour être la plus appréciée des résidences du maître. «Avec un père instable qui fit tous les métiers, Claude Debussy a vécu dans plus d’une dizaine de maisons, jusqu’à son dernier domicile du 80, avenue du Bois-de-Boulogne à Paris, précise Agnès Virole. Une autre, à Bichain, dans l’Yonne, issue de son premier mariage avec le mannequin Marie-Rosalie Texier, se visite. À Saint-Jean-de-Luz, le chalet Habas se souvient de son passage en 1917. Cependant, à sa disparition, beaucoup de musiciens et de mélomanes vinrent lui rendre ici hommage, délaissant les autres demeures.»

 

Pierre Louÿs (1870-1925), Portrait de Claude Debussy, photographie, mai 1894, 39 x 35,5 x 5 cm,Saint-Germain-en-Laye, maison natale Claude-Debussy.
Pierre Louÿs (1870-1925), Portrait de Claude Debussy, photographie, mai 1894, 39 x 35,5 x 5 cm,
Saint-Germain-en-Laye, maison natale Claude-Debussy.
© Cliché L. Sully-Jaulmes


En hommage à debussy
À la mort du compositeur, en 1918, le peintre Maurice Denis, actif au sein de la ville, souhaite la création d’un monument public. Pressenti, le sculpteur Antoine Bourdelle, admiratif du musicien, avait déjà présenté au Salon de 1910 Faune et chèvre ou l’Art pastoral, « projet de monument […] en raison de son rapprochement avec le Prélude à l’après-midi d’un faune ». Le groupe statuaire tarde à se finaliser et Bourdelle meurt sans remettre l’œuvre définitive. Sur la nouvelle demande du nabi, Aristide Maillol réalise La Musique, hommage à Claude Debussy, inauguré en 1933 au jardin des Arts de la commune. Mais Maurice Denis veut aller plus loin. Après avoir fait poser en 1923 une plaque commémorative en façade du bâtiment, en présence d’Emma Bardac seconde épouse de Debussy et mère de Chouchou, sa fille unique adorée , le peintre soulève à la fin des années 1930 l’idée d’un musée et collecte de nombreux petits objets ayant appartenu à l’artiste et à sa parenté. Un an après la mort de Maurice Denis en 1944, Hélène Bardac de Tinan, dite «Dolly», née du premier mariage d’Emma, fait ses premières donations. En 1962, le Musée de la musique de Paris met en dépôt treize objets. Un centre de musique Claude-Debussy est alors installé dans la maison, acquise par la municipalité en 1980. En 1985, Dolly de Tinan lègue enfin son fonds documentaire et musical, et en 1990, le musée voit le jour. Depuis 2013, labellisé «Maison d’Illustre», ce lieu discret témoigne de la vie, des affinités artistiques et musicales de cet anticonformiste fasciné par les charmes de l’Asie et l’art nouveau, dans une ambiance très éclectique. À travers la reconstitution du bureau de son ultime demeure parisienne et la présentation de nombreux objets intimes, l’histoire de sa vie se recompose, conversant, pour le centenaire de son décès, avec quelques œuvres modernes et contemporaines venant ponctuer, telles des notes de musique, cette partition de pierre historique. La cour intérieure pavée, ornée d’un escalier de bois inscrit depuis 1972 à l’inventaire des Monuments historiques, témoigne d’une demeure aux dimensions humaines, où trône Faune et chèvre ou l’Art pastoral de Bourdelle. Dans une pâte presque brouillonne, cette composition pyramidale présente un aegipan jouant de la double flûte, assis sur un rocher au côté de deux chèvres vigoureuses. Au premier étage, de nombreux souvenirs retracent la vie affective du compositeur, de sa jeunesse à sa mort comme le montre son masque mortuaire , dans l’atmosphère d’un bureau peuplé d’objets hétéroclites ou d’œuvres d’art ayant influencé le sien. Une mèche de cheveux, une canne, un métronome, un diapason, mais aussi quelques portraits dessinés, un volume des fables de La Fontaine, des photos du musicien à différents âges et de sa fille Chouchou, nous plongeant dans le monde de l’enfance en une fin de siècle marquée par la révolution de la photographie. Celle des pensionnaires de la villa Médicis où il résida entre 1885 et 1887 , envoyée à ses parents, est annotée «l’enfant prodigue» de sa main. Au centre trône la statue de Maillol précitée, muse de pierre très art déco, où quelques notes portées sur la banderole font référence au maître. Plus loin, dessinée par son ami le peintre Henry Lerolle, la petite table de travail, au style japonisant, du bureau de son hôtel particulier parisien reflète le goût de l’époque pour l’importation massive de pièces venues d’Extrême-Orient. Car Debussy était un «collectionneur féru d’objets japonais ou fabriqués en Europe d’inspiration asiatique», chinant de multiples fantaisies et menant un train de vie très bourgeois avec son épouse Emma, malgré des problèmes d’argent. La salle évoque également les nombreuses correspondances qu’il imagine entre la musique et les arts visuels. Sur le bureau, une écritoire «au porteur chinois endormi» met en scène un bouddha en porcelaine de Nabeshima, monté sur un socle européen en porcelaine blanche, verre et bronze doré du XVIIIe siècle. Le crapaud Arkel, nommé ainsi en souvenir du grand-père de Pelléas et Gollau, dans son opéra Pelléas et Mélisande, était l’objet fétiche du compositeur : ce lourd presse-papier en bois dialogue avec les deux têtes de vases canopes lui ayant inspiré l’un de ses Préludes (Canope). Sur le mur du fond se trouve Poissons d’or, un laque noir japonais, rehaussé de nacre et d’or, l’ayant influencé pour sa pièce musicale du même nom. Enfin, parmi d’autres, L’Après-midi d’un faune, splendide bois de Paul Gauguin, sculpté lors de son premier séjour à Tahiti et offert au poète Stéphane Mallarmé, représente deux divinités polynésiennes. Debussy fréquente en effet Montmartre, ses milieux symbolistes et les cercles littéraires organisés chaque mardi par Mallarmé, où il côtoie Erik Satie ou encore Pierre Louÿs. À l’étage supérieur a été aménagée une salle de concert intimiste, ornée du portrait peint du musicien par Jacques-Émile Blanche, «dans son jardin, alors qu’il pleuvait». Cette expérience «atmosphérique» le poussa à composer Jardins sous la pluie, extrait de ses Estampes pour le piano.
Promenade visuelle et sonore
Quant au rez-de-chaussée, qui abrita l’office du tourisme jusqu’en janvier dernier, il présente une grande partie de l’exposition temporaire «Sous l’ombre des vagues, la vie de Debussy», orchestrée par l’artiste Didier Tallagrand et la commissaire invitée Christine Blanchet. Distillée également dans toute la maison en regard des œuvres patrimoniales, cette «intervention contemporaine» est, selon le plasticien, «une expérience immersive dans un univers pensé comme un écho à La Mer de Debussy. La maison […] se transforme en appareillage de plongée dans la vie et l’œuvre du compositeur.» Dotée d’un livret faisant parler la spirite anglaise Madge Donohoe, ressuscitant l’esprit d’un musicien singulier, l’exposition convie également les artistes Caroline Le Méhauté, Éric Manigaud, Skall, Timothée Dufresne, Rolf Julius, le compositeur Sébastien Roux et le groupe Cocktail Designers ainsi que Jörg Gessner à investir un lieu chargé d’une forte présence visuelle et sonore. Si Debussy aimait à dire qu’il peignait «avec ses notes», leurs œuvres protéiformes tissent des fils ténus entre sa vie, ses objets et son approche de l’art de l’époque, en complet renouvellement.


 

Écritoire «au porteur chinois endormi», XVIIIe siècle, porcelaine de Nabeshima, montage européen en porcelaine blanche, verre et bronze doré, Paris, m
Écritoire «au porteur chinois endormi», XVIIIe siècle, porcelaine de Nabeshima, montage européen en porcelaine blanche, verre et bronze doré, Paris, musée de la musique, dépôt à Saint-Germain-en-Laye, maison natale Claude-Debussy.
 © Cliché L. Sully-Jaulmes
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