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Claude de Soria, alter ego du ciment

Publié le , par Virginie Chuimer-Layen

L’atelier de la sculptrice disparue il y a sept ans vient d’ouvrir au public à Paris. L’occasion de revenir sur un œuvre splendide, tombé dans l’oubli dans les années 2000, conférant ses lettres de noblesse à la matière ciment.

Claude de Soria, alter ego du ciment
© André Morain

Au 221, boulevard Raspail, on découvre l’atelier lumineux ou, durant presque quarante ans, l’artiste Claude de Soria (1926-2015) a passé la plupart de son temps. «Elle n’y a jamais vraiment habité, explique l’historienne Pascale Bernheim, sa fille. Mais ici, c’était “l’atelier”, son lieu. Lorsqu’elle en ressentait le besoin, elle se reposait sur le lit, dans la mezzanine, ou prenait ses repas dans la petite cuisine. […] Elle aimait y présenter son travail et recevoir ses amis.» Dans un espace de soixante-dix mètres carrés aux baies orientées au nord, un florilège d’œuvres est exposé sur une grande étagère blanche, non loin de sculptures posées sur des selles, de grandes «Lames» et des tréteaux, au centre de la pièce principale. Menant à une bibliothèque hébergeant une partie de ses livres d’art et de plus petits formats, la mezzanine présente sur ses murs de longues «Aiguilles» disposées en rang d’oignons, près d’une armada de «Plaques» rondes, «Disques» et «Empilements». Il y règne une atmosphère paisible aux mille gradations élégantes de gris, rehaussées de-ci de-là par la teinte chaleureuse du bois. Mêlées au coloris sable et au blanc immaculé des murs, ces tonalités s’avèrent très en accord avec celles du sol. «En 1973, l’atelier était recouvert d’un tatami, se souvient Pascale Bernheim. Les murs étaient jaunes et les modénatures rouges. […] En enlevant le tapis de judo, le sol en ciment s’est révélé. […] Cela convenait à ma mère, qui n’y a pas touché.»

 

 


Hasard et magie du ciment
Ciment : un mot et une matière indissociables d’une artiste ignorant alors que ce matériau changerait le cours de sa vie. Après un passage aux Beaux-Arts chez le graveur Robert Cami en 1946, elle suit la classe du peintre André Lhote, dont elle déplore l’enseignement trop théorique. Fernand Léger l’accueille dans son atelier, où tout le monde fait cependant du «sous-Léger». «Je me suis donc inscrite chez Zadkine, rue de la Grande-Chaumière», explique l’intéressée dans le court-métrage Claude de Soria, sculpteur (1994), de la réalisatrice Michelle Porte. «Au bout de deux jours, j’ai su que j’étais sculpteur et pas peintre», ajoute celle qui n’utilisait pas la forme féminine du terme. Je n’avais plus aucun problème de modelage, j’avais agi.» Une parenthèse d’une décennie pour fonder une famille auprès du collectionneur André Bernheim, à Elbeuf en Normandie, et la voilà à nouveau à la porte de Zadkine, qui entre-temps a cessé d’enseigner. Dans son petit appartement-atelier, elle décide donc de travailler la terre, en prenant des boutons de fleurs comme modèles vivants, puis d’aborder la figure. Les années 1960 s’avèrent décisives. En 1966, à la rétrospective Picasso du Grand Palais, elle découvre la toile Homme nu assis (1908-1909), où «chaque touche de pinceau était une indication de sculpture», et en livre une version statuaire, désormais à l’entrée de l’atelier. En 1968, elle reçoit de la galerie Jean Fournier un carton d’invitation pour l’exposition Hantaï, reproduisant en photo l’artiste devant ses toiles roulées sur elles-mêmes contre un mur. Fascinée par leurs reliefs plissés, elle réalise sa première sculpture abstraite. Plus tard, œuvrant sur une plaque de terre avec un biseau puis un morceau de bois, elle s’énerve et observe que l’envers est «plus intéressant, moins sage, révélant tout ce qu’[elle] n’avai[t] jamais dit». Nous sommes en 1973 et Claude de Soria déprime. Ses plaques sont «répétitives, mal faites, ternes». Un matin, sa concierge lui annonce qu’un maçon a laissé un sac de sable et un autre de ciment dans la cour. Elle jubile, décide de le verser sur une plaque de verre et de le travailler au couteau. Le lendemain matin, s’apprêtant à jeter la plaque de béton décollée, elle découvre, émerveillée, que «la face ayant touché le verre est brillante, douce, avec des accidents dus aux bulles, conférant une vie intense à la surface, comme à celle de la terre ou au fond de la mer.»


 

L’atelier de Claude de Soria, 2021. © Arthus Boutin
L’atelier de Claude de Soria, 2021.
© Arthus Boutin


Formes et mystère de la matière
Dès lors, Claude de Soria ne cessera d’établir un dialogue avec son matériau, laissant jouer le hasard. En retrait mais toujours à l’affût, elle laisse agir le liant, jugeant que «la forme peut se faire toute seule». «La force de son travail réside dans l’exploitation de ce que lui offre la face cachée, non travaillée, du ciment, souligne sa fille. Elle prenait cela pour un “miracle”, terme qu’elle employait souvent, ou un cadeau.» Armée d’outils se résumant à une truelle, un film Rhodoïd, un moule trouvé chez le marchand de couleurs, un morceau de drap, une feuille de papier et ses mains, l’artiste expérimente à ses débuts un ciment Portland artificiel (C.P.A.-L.E.), à la splendide coloration bleutée, puis le fondu de Lafarge, plus foncé. De ses explorations combinant lâcher-prise et rigueur naissent des formes géométriques, à l’épure minimaliste, intemporelle voire primaire, constituant peu à peu un répertoire-signature. Ses séries de «Plaques», «Plis plats», «Tiges», mais aussi «Lames» et «Contre-Lames», majestueux totems sur socle de métal, naissent de son expérience avec le Rhodoïd. Ses «Boules» aux formes magrittiennes soulignent l’ambivalence du matériau, entre texture lisse et douce des volumes et âpreté des bords irréguliers des demi-sphères. En outre, les «Empreintes» révèlent de délicats paysages à l’interprétation libre. Elle ne souhaite en effet rien dissimuler, valorisant autant le volume né de l’état de la matière que la trace de celle-ci sur le support. «Rien n’est caché, note l’écrivain Maurice Benhamou dans le catalogue Lames et Contre-Lames de la galerie Montenay-Delsol (1985). Voici le ciment, le vinyle qui a servi à diriger la prise, voilà les traces du travail. […] Pour dire non qu’il n’y a aucun mystère, mais que le mystère est ailleurs.»
Un atelier vivant
Ses pièces à la typologie variée plaisent aux institutions, qui l’honorent lors d’expositions personnelles : «Travaux/Paris 77», au musée d’Art moderne de la Ville de Paris en 1977, ou encore «Claude de Soria : sculptures 1963-1988», au musée Picasso d’Antibes en 1988. En 1975, la galerie Germain accueille son premier solo show. Suivront les enseignes Baudoin Lebon, Montenay-Delsol et Tendances jusqu’à la fin des années 1990. «À partir de 2000, elle disparaît des radars, comme ses collectionneurs, de sa génération pour la plupart, précise Pascale Bernheim. L’atelier demeure fermé. En 2012, ma mère, malade, trouve encore la force d’être présente à la dernière journée portes ouvertes que j’organise avant d’entreprendre l’inventaire de son œuvre. Elle ne reviendra plus à l’atelier et meurt trois ans plus tard». En 2015, une exposition chez Laurent Godin et la parution de sa monographie ont reconnecté le public à son travail. Aujourd’hui, ce lieu de création restauré ouvre pour le présenter, stocker son corpus de plus de 2 000 pièces, mais aussi faire vivre cet espace à travers des résidences. «Inspirant, l’atelier convient à la réflexion, à l’écriture et à l’introspection, ajoute sa fille. Nous devons encore définir quel mode de résidence nous pourrions proposer. Mais ce qui est très enthousiasmant est que tout est à construire.» Discrète, inspirée par ses maîtres, celle que l’on a aperçue récemment sous les traits de Charlotte Rampling dans Tout s’est bien passé, dernier film de François Ozon, était proche de sa consœur suisse Isabelle Waldberg et du peintre français Jean Degottex. Durant toute une vie à l’atelier, cette artiste, dont on retrouve aujourd’hui les œuvres chez Clavé Fine Art (Paris 14e), a su révéler la poésie d’un matériau ordinaire, réputé difficile, avec force, élégance et sobriété.

à lire
Dominique Baqué, Claude de Soria, éditions du Regard, 2015, Paris.


à voir
Atelier Claude de Soria,
221, boulevard Raspail, Paris XIVe,
Sur réservation.
www.claudedesoria.com
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