Clara Scremini, la dame du verre

Le 06 mars 2019, par Maïa Roffé

«Ma vie est un engagement à découvrir et transmettre une vision de l’art», dit-elle avec force. Depuis quarante ans, la galeriste sud-américaine installée à Paris défend avec une exigence rare la céramique et le verre contemporains.

 
© Clara Scremini gallery

La page d’accueil du site Internet de la galerie, illustrée d’œuvres minimalistes de l’artiste tchèque Martin Hlubucek, affiche rien moins que cette sentence : « Seeking out absolute perfection » («À la recherche de la perfection absolue»). «Excusez mon arrogance», dit Clara Scremini avec son fort accent sud-américain, «mais l’histoire de cette galerie a été la recherche de l’excellence dans l’art du verre, et l’exigence du regard. Cela a été très difficile, mais j’espère que quelque chose restera de cette aventure. Depuis vingt-trois ans, je montre ces œuvres dans les meilleures foires internationales d’art et de design : St-Art - Strasbourg Art Fair, Art Basel, Cologne Fine Art, La Biennale Paris, PAD London et Paris, SOFA Chicago, Brafa Bruxelles, etc.» Installée à Paris depuis 1980, cette femme au caractère bien trempé a défendu cent trente-huit artistes (à parité hommes/femmes), organisé plus de trois cents expositions dans sa galerie parisienne et hors-les-murs, initié plusieurs collections privées et vendu des œuvres à des institutions prestigieuses : le musée des Arts décoratifs de Paris, le Victoria & Albert Museum à Londres, le Mudac à Lausanne, entre autres. Toujours avec fougue.
Quelle est l’histoire de votre galerie parisienne ?
Pendant sept ans, j’ai eu une galerie d’arts décoratifs à Londres, puis je suis partie à Paris. J’ai ouvert ma première galerie en 1980 rue de Charonne, où j’ai fait venir beaucoup d’autres galeristes, mais le quartier ne s’est pas développé. En 1990, je me suis installée rue des Filles-du-Calvaire, puis en 1992 ici, rue Quincampoix. C’est une petite galerie dont le parcours mène à un espace de silence.
Votre nom est associé au verre, mais vous exposez aussi de la céramique, une autre de vos passions…
Je la montre autant que le verre, mais c’est une autre attitude, un art gestuel. J’apprécie la matière, la céramique simple et sculpturale, les couleurs, les formes, l’audace. J’ai exposé beaucoup de Scandinaves et de Hollandais : Barbara Nanning, Martin Bodilsen, Karen Bennicke, Morten Espersen, Michael Gertsen, Wim Borst ; de nombreux Anglais : Grayson Perry, Allison Britton, Ken Eastman, Carol McNicoll, Charlotte Hodes et, dernièrement, l’Irlandaise Deirdre McLoughlin. C’est une autre passion, plus proche de ma culture. La céramique précolombienne est l’une des sources du constructivisme de l’artiste Joaquín Torres García, dont le fils a été mon professeur à Montevideo et qui a formé mon regard. Ensuite, le verre a pris davantage de place. Sans doute parce qu’il n’était pas dans mon histoire, j’ai eu la liberté de l’analyser, de l’aimer et de le découvrir comme une œuvre totalement différente.
Justement, à l’inverse d’autres galeristes attentifs au savoir-faire, vous vous dites attachée à l’émoi que dégage une pièce en verre…
Oui, je ne pense pas à la technique, mais à l’émotion provoquée par une œuvre, un volume, une couleur, une texture, au-delà des questions de température de four, de polissage, etc. Ces quarante dernières années, j’ai appréhendé le verre comme une œuvre d’art, une sculpture, un objet précieux.

 

Gyorgy Gaspar, Black Hole II, 2015, 20 x 20 x 12 cm.
Gyorgy Gaspar, Black Hole II, 2015, 20 20 12 cm.© Clara Scremini gallery

Exigeante avec les artistes, il vous arrive de refuser une pièce. Dans ce cas, quel argument leur donnez-vous ? Je leur dis que dans mon regard, ce n’est pas une pièce qui apportera quelque chose à l’histoire de l’art contemporain, que c’est une répétition de quelque chose de déjà vu. Dans ce matériau que je considère comme abstrait, j’attends que l’artiste accomplisse une révolution formelle, à l’instar d’une sculpture.
Pour vous, la sculpture de verre gagne une quatrième dimension avec la lumière…
Oui, grâce à la transparence ou à l’opacité, la forme n’est pas frontale. Un marbre peut être magnifique, mais il ne donne pas cette possibilité de regarder à travers afin d’y déceler une lumière, une ombre. La lumière est un médium essentiel dans le verre.
Avez-vous révélé au public certains artistes en les exposant pour la première fois ?
J’ai fait connaître de nombreux artistes internationaux. Dans les années 1980, je me suis intéressée au verre anglais. Éduquée à Londres, j’ai été attirée par des artistes du Royal College of Art, dont Tessa Clegg, qui a marqué l’histoire de ma galerie, une femme exceptionnelle et au travail unique. C’était une grande découverte et une amitié absolument riche. J’ai exposé ses œuvres régulièrement dès 1985, publié son catalogue en 2009 et organisé une dernière exposition sur sa production l’année suivante ; puis elle a arrêté de travailler. À la galerie et hors les murs, j’ai aussi fait découvrir les Allemands Ann Wolff et Franz Holler, les Italiens Paolo Martinuzzi, Laura de Santillana et Massimo Micheluzzi ainsi que trois générations d’artistes verriers tchèques ! Les premiers se nommaient Frantisek Vízner, Stanislav Libensky et Jaroslava Brychtová, puis leurs étudiants Marian Karel, Dana Zámecníková, Pavel Trnka et Gizela Zavokova. Ensuite est venue la troisième génération, avec Eva Vlcková et Josef Divín, rejoints dernièrement par le Slovaque Palo Macho. Et bien sûr, j’ai également soutenu des Français : Matei Negreanu, Anne-Lise Sibony, Xavier Lenormand, Gérald Vatrin et d’autres.
Il y a cinq ans, vous avez découvert Martin Hlubucek à Prague, qui fait l’objet aujourd’hui d’une exposition à la galerie, accompagnée d’un catalogue de ses œuvres.
Oui. Très solitaire et brillant, il porte un grand respect et un regard unique sur le verre. Il réalise trois à quatre œuvres par an, que je prends systématiquement. Le médium est présent de façon intemporelle dans sa création. Il s’inspire d’objets anciens qu’il découvre dans ses voyages, et leur donne une nouvelle vie. Son exposition est un dialogue exceptionnel entre ses œuvres, dont une collection de bouteilles anciennes et contemporaines, avec des tableaux minimalistes en verre d’Emmanuel, un ancien artiste constructiviste de la galerie Denise René.
Combien vendez-vous les œuvres de vos artistes ?
Cela va de 15 000 à 45 000 €. Ce n’est rien par rapport à l’art contemporain ou au design. Ce sont toutes des pièces uniques, signées et datées. Mais j’en propose aussi à 5 000 €, créées par des jeunes qui commencent, comme la Russe Maria Koshenkova.

 

Martin Hlubucek et Vojtech Hepnar, Industra, 2018.
Martin Hlubucek et Vojtech Hepnar, Industra, 2018. © Clara Scremini gallery

Qu’est-ce qui vous singularise par rapport aux autres marchands de verre ?
L’austérité, et une certaine distance que je revendique. Il faut se battre pour créer l’histoire. Peu de grandes galeries défendent le verre. Auparavant à Paris, il y avait Daniel et Michèle Sarver. Aujourd’hui, il y a Pierre-Marie Giraud, à Bruxelles, et Marc Heineman, à Anvers.
En 2008, le PAD Paris vous avait décerné un prix pour l’ensemble de votre travail. Pourtant, après quarante ans d’activité, vous vous sentez aussi marginale qu’au premier jour…
Oui, toujours. Malgré tout, il y a une reconnaissance pour mon engagement, celui d’une femme qui a dédié toute sa vie au verre. Je ne suis pas une personne sociable, mais je suis guidée par mon intuition. Les artistes respectent cette galerie, les collectionneurs aussi ; j’ai beaucoup appris d’eux, et certains sont devenus des amis. Comme ce couple de collectionneurs parisiens qui font montre d’une humilité, d’une curiosité et d’un regard remarquables, dont j’ai publié en 2016 un catalogue de l’ensemble qu’ils ont constitué, intitulé Force du verre.
Vous sentez-vous forte ou fragile comme le verre ?
Les deux. Je possède à la fois une grande force et une grande fragilité, à cause de la solitude. Je ne fais pas de compromis pour l’éviter. Je n’ai pas perdu une seconde de ma vie ; aujourd’hui, je vais avoir 80 ans, mais je ne vois pas pourquoi je devrais arrêter les choses essentielles que j’ai aimées toute ma vie, et qui sont ma passion. 

Clara Scremini
en 5 dates
1939 Naissance à Montevideo (Uruguay)
1957 Se forme, jusqu’en 1960, à l’atelier d’art constructif de l’artiste Horacio Torres-García, à Montevideo
1968 Entre à la Central School of Art and Design de Londres
1980 Ouvre la galerie Clara Scremini, rue de Charonne à Paris
1995 Participe à la Strasbourg Art Fair, qui accueille pour la première fois des œuvres en verre
À voir
« Martin Hlubucek et Emmanuel»
Jusqu’au samedi 16 mars 2019.

«Maria Koshenkova et Noriyuki Kuwahata»
Du jeudi 25 avril au samedi 18 mai 2019,
galerie Clara Scremini, 99, rue Quincampoix, Paris IIIe.
www.clarascreminigallery.com
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