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Claire Morgan, entre légèreté et gravité

Publié le , par Virginie Chuimer-Layen

Ses pièces poétiques mêlent souvent animaux taxidermisés et matières en suspension. Entretien avec une magicienne qui ne raconte pas que des contes de fées.

 LEGENDE STABILO">Claire Morgan (née en 1980), 2012. COPYRIGHT STABILO">© Photo David... Claire Morgan, entre légèreté et gravité
Claire Morgan (née en 1980), 2012.
© Photo David Holdbrook

Ses œuvres, exposées dans de nombreux pays, ont rejoint des collections comme celles du Centre Pompidou, de la villa Emerige à Paris ou encore du MONA (Museum of Old and New Art) de Tasmanie. À 35 ans, cette plasticienne irlandaise, à la chevelure rouge feu, fait partie de ceux qui, parmi les vidéos, performances, œuvres numériques ou sonores de la création actuelle, opèrent un retour à l’objet. Et quels objets ! Des animaux naturalisés sont régulièrement insérés dans des formes géométriques, constituées d’innombrables fragments suspendus de matière organique ou non. Depuis quelques années, Claire Morgan dessine aussi, avec finesse et précision, sur un papier pour le moins étonnant… Nous l’avons rencontrée à Paris avant son envol pour le Kunstsammlung de Jena, en Allemagne, afin de finaliser l’exposition «Try Again. Fail Again. Fail Better», visible en France dès le 16 juin à la fondation Bernet-Franca de Saint-Louis (Haut-Rhin). Focus sur une pousse grimpante de l’art contemporain dont le travail s’attache à dépasser la vision simpliste du monde animal, au sein d’une nature désenchantée. «J’ai grandi à la périphérie de Belfast, dans un cottage entre champs, fermes et vallées. Comme beaucoup d’enfants, j’ai toujours joué dehors, avec les animaux et la nature.» Après une licence de sculpture mention très bien, obtenue à l’université de Northumbria (Newcastle) en 2003, cette sculptrice de la première heure s’installe à Londres pendant huit ans. Dans l’intervalle, en 2004, elle reçoit une bourse de la Royal British Society of Sculptors et le prix Roy Noakes. Deux ans plus tard, elle décroche celui des jeunes sculpteurs de la fondation Arnaldo Pomodoro de Milan. En 2007, le Wooda Arts Award lui permet de résider six semaines dans une ferme, la Wooda Farm, dans le nord de la Cornouaille.
 

Claire Morgan, Bound, 2014, crayon, aquarelle sur papier, 28 x 37 cm.© Claire Morgan courtesy Galerie Karsten Greve Köln, Paris, Saint-Mor
Claire Morgan, Bound, 2014, crayon, aquarelle sur papier, 28 x 37 cm.
© Claire Morgan courtesy Galerie
Karsten Greve Köln, Paris, Saint-Moritz © Photo galerie Karsten Greve



En France, en 2009, la galerie Karsten Greve organise son premier solo-show, «Life. Blood», après une présence à la FIAC sur le stand éponyme et au palais de Tokyo, lors de l’exposition «Consumer»… où elle proposait déjà ce qui constitue, depuis, sa singularité. Prenons quelques exemples. À travers The Owl and the Pussycat (2014), un petit chat, plus vrai que nature, fixe une sphère composée de milliers de morceaux de polyéthylène usagés couleur de ciel, collés à des fils de nylon. Que scrute-t-il ?
Une chouette, à peine visible, prisonnière des mille facettes de cette boule éclatante, suspendue au plafond. Nos yeux se portent sur le corps géométrique parfait, aérien, qui interpelle par ses composantes, et sur le félidé statufié dont le regard, observateur et inquiétant, dérange. Dans
Here is the End of All Things (2011), exposée à la Conciergerie à Paris lors de la manifestation «Bêtes Off», un autre petit rapace, aux ailes déployées, vient de transpercer quatre cubes minimalistes constitués d’aigrettes de chardon, sous un lit de mouches bleues. De larges trous évoquent son passage à travers les trois premières structures. Une installation monumentale saisissante, au mouvement antagonique jouant avec l’éclairage, les angles de vue et les suspensions, presque cinétique. Mais comment a-t-elle fait, et pourquoi ? «Je récupère des bêtes mortes par accident. Le chat de The Owl and the Pussycat, par exemple, m’a été confié par des amis. Je dois reconnaître que le taxidermiser fut une étape assez douloureuse, car il ressemblait à l’un des miens, qui me regardait faire !» L’une des premières phases de cette technique consiste à évider les animaux de leurs organes vitaux, afin de retirer la peau. Du sang et des fluides coulent sur la feuille recouvrant sa table de travail. Ce détail n’est pas anodin, loin de là ; sur ce même support, la jeune artiste va, de sa main virtuose, élaborer les mises en scène plastiques, souvent surréalistes, de ces charmantes bestioles. «Si j’ai appris les fondamentaux de la taxidermie au sein d’une guilde anglaise», nous dévoile-t-elle, «je n’ai jamais été intéressée par le procédé en lui-même. Ce savoir-faire m’a permis d’étudier l’anatomie et de mieux comprendre le comportement animal. Néanmoins, seul le message délivré m’importe.»

 

Claire Morgan, The Owl and the Pussycat, 2014, chouette et chat taxidermisés, polyéthylène, nylon, plomb, acrylique, 300 x 150 x 150 cm.© 
Claire Morgan, The Owl and the Pussycat, 2014, chouette et chat taxidermisés, polyéthylène, nylon, plomb, acrylique, 300 x 150 x 150 cm.
© Claire Morgan, courtesy galerie Karsten
Greve, Köln, Paris, Saint-moritz © Photo Claire Morgan



Depuis peu, dessiner est aussi devenu une phase importante de son travail, qu’elle explore ainsi, à un degré supérieur. «Mes pièces ont un aspect très clinique. Mes dessins, souvent élaborés à l’aide de crayons, d’aquarelle, apportent avec ces traces de vie un éclairage plus intime, viscéral, à mon idée originelle.» Ses sculptures, qu’elle décrit comme «des cadres figés où les animaux semblent dormir, voler ou tomber dans des formes solides suspendues», révèlent un silence sublimé, des attitudes minéralisées, à l’opposé de la vie dans ce qu’elle a de plus intense et momentané. Les croquis, qu’elle maroufle parfois sur toile, viennent compléter ou pas les pièces en montrant l’énergie vitale, indécelable dans la statuaire, des espèces animales. If You go Down to the Woods Today (2014) est à ce sujet très explicite : une énorme tache d’humeurs marron foncé envahit l’espace, représentant une composition abstraite, proche de l’art brut. Plus haut, à droite, figure un petit cervidé, délicatement dessiné d’un point de vue plongeant, comme un lointain souvenir d’une vie dérobée… Cette feuille marouflée sur toile fait écho à une installation du même nom, constituée de papillons, de la bête empaillée et de fragments de polyéthylène orange. Certains dessins, très minutieux comme Bound (2014) ou encore Strange Fruit (2013), présentent une vision colorée, plus délicate et apaisée des pièces tridimensionnelles.
 

Claire Morgan, On Impact, 2014, corbeau taxidermisé, graines de chardon, nylon, plomb, 250 x 75 x 75 cm. © Claire Morgan, courtesy Galerie
Claire Morgan, On Impact, 2014, corbeau taxidermisé, graines de chardon, nylon, plomb, 250 x 75 x 75 cm.
© Claire Morgan, courtesy Galerie Karsten Greve, Köln, Paris, Saint-Moritz © Photo galerie Karsten Greve




Autre particularité : les œuvres de Claire Morgan portent des titres, phrases ou groupes de mots, empruntés pour la plupart «à des films, des livres que je manipule avec humour ou ironie (…). Bien qu’ils aient leur histoire propre, j’aime leur en prodiguer une nouvelle, en les reliant à ces formes. Cela participe à renforcer l’ambiguïté et la tension de l’ensemble». Fantastic Mr Fox (2008), While You Were Sleeping (2009) ou encore The Beautiful and the Damned (2013) sonnent en effet comme des noms de contes de fées où, hélas, Alice se serait égarée au pays des merveilles, dépourvus de happy end. Ses installations, aux oppositions multiples entre solides et fluides, à la gravitation parfois inversée, traduisent un sentiment de peur, de mort, qu’elle exorcise de manière poétique voire magique. En reliant de la sorte cette faune à la nature – «que l’homme détruit maladroitement chaque jour un peu plus» – comme en esthétisant de manière exceptionnelle l’instant où tout bascule, la petite fée Morgan parle de fragilité, d’écologie, sans livrer de prétendues leçons de morale. À travers ces animaux pris au piège de pétales de sacs plastiques usagés, récoltés sur les chemins, de graines de pissenlit ou de matières aériennes, elle parle aussi et surtout de nous-mêmes. Serions-nous tous ce Fantastic Mr Fox ou encore ces roitelet, souris, écureuil, hérisson, prisonniers de nos craintes, du constat inéluctable de notre société qui se dégrade ? Dans chaque homme, c’est bien connu, un animal sommeille… Tom Hembra, l’un des auteurs du catalogue Claire Morgan, Slow Fire, a ces bons mots de fin : «Les travaux de Claire nous aident à déterrer l’élégance et le merveilleux qui sont ensevelis dans cette partie de la vie que la plupart d’entre nous préfèreraient ignorer.»

À voir
«Claire Morgan : Try Again. Fail Again. Fail Better», fondation Fernet-Branca,
2, rue du Ballon, 68300 Saint-Louis, tél. : 03 89 69 10 77.
Du 14 juin au 15 novembre.
fondationfernet-branca.org


À LIRE
Claire Morgan : The Slow Fire, textes de Darren Ambrose, Stefanie Kreuzer, Tom Hembra, galerie Karsten Greve, Paris 2014.


 

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