Claire Barbillon, l’art de la transmission

Le 26 avril 2018, par Annick Colonna-Césari

Première femme nommée à la tête de l’École du Louvre, au terme d’un parcours exemplaire, La nouvelle directrice dévoile les grandes lignes de sa politique, fondée sur l’ouverture et la professionnalisation.

 
© Lola Meyrat/EDL

Vous connaissez bien cette institution, pour y avoir notamment piloté le département des études. Mais qu’est-ce qui vous a poussée à proposer votre candidature au poste de direction ?
Dans le paysage de l’enseignement et de la recherche en histoire de l’art, l’École du Louvre occupe en France une place particulière. Ces domaines sont également au cœur de ma vie professionnelle. Au début de ma carrière, j’ai fait partie du premier service culturel du musée d’Orsay, où j’ai travaillé pendant quatorze ans. C’est à ce moment-là que j’ai trouvé ma spécialité, la sculpture du XIXe siècle. Puis j’ai fait de la recherche dans la toute jeune institution qu’était alors l’INHA (Institut national d’histoire de l’art, ndlr). J’ai pu goûter au caractère d’exception de l’École du Louvre lorsque, appelée par Philippe Durey, mon prédécesseur, j’ai exercé de 2003 à 2011 à la direction des études. Pour qui aime la pédagogie, l’établissement est un instrument formidable. De cette expérience est née mon envie de poser ma candidature. Devant la commission de recrutement, j’ai défendu l’idée d’un développement innovant. L’École doit consolider son positionnement dans le champ de l’enseignement supérieur, tout en conservant ses spécificités.
Quelles sont-elles, justement ?
L’organisation des études diffère du modèle universitaire. Ici, une fois acceptés après un test probatoire, les élèves ne font plus que de l’histoire de l’art et de l’archéologie. Durant les trois années du premier cycle, ils acquièrent un vaste socle de connaissances, s’étalant de la préhistoire à la période contemporaine, et cela sur l’ensemble des continents. En outre, l’histoire de l’art, telle que nous l’enseignons, est centrée sur l’objet. Les cours magistraux sont en effet complétés par des travaux dirigés devant les œuvres, dans les musées, les monuments ou sur les sites, ce qui est une chance. Et nous n’oublions pas la question de la professionnalisation : nos masters sont construits en fonction des débouchés, y compris dans le secteur des métiers du marché.
L’École du Louvre est perçue comme un établissement réservé à des étudiants privilégiés, plutôt parisiens…
C’est un cliché. Sur les 1 800 élèves inscrits, 60 % viennent des régions et 25 % sont boursiers sur critères sociaux, car depuis onze ans, grâce à un partenariat avec la fondation Culture & Diversité, une politique est menée en direction des jeunes issus de milieux modestes. J’entends poursuivre cette voie, le maintien de la diversité des profils me semblant primordial. Il ne s’agit pas d’augmenter les effectifs : l’école a quasiment atteint sa capacité d’accueil maximale. Je sou-haite en revanche faire comprendre qu’elle s’adresse à tous ceux que l’histoire de l’art et ses métiers intéressent. Et cette ouverture concerne également les auditeurs libres, dont l’image, là encore, n’est que partiellement vraie. On les voit comme des retraités aisés, alors que les cours du soir sont fréquentés par des personnes en activité. Actuellement, l’école compte 16 000 auditeurs libres à travers la France, car nous intervenons aussi en régions, dans une vingtaine de villes.

 

Les travaux dirigés ont lieu, devant les œuvres comme ici, au musée des beaux-arts de Lyon.
Les travaux dirigés ont lieu, devant les œuvres comme ici, au musée des beaux-arts de Lyon. © Mathilde Ledur/EDL

Qu’en est-il des débouchés professionnels ?
70 % des élèves sont insérés dans la sphère patrimoniale ou culturelle un an après l’obtention de leur diplôme : un bon résultat comparé à d’autres établissements. Mon objectif est toutefois d’accroître le taux d’insertion professionnelle, de tendre vers les 100 %. Les débouchés sont en réalité plus vastes qu’on ne l’imagine. Traditionnellement, l’école prépare aux métiers des musées, à commencer par celui de conservateur, qui fait toujours rêver, même si les postes mis au concours sont limités (une dizaine par an, ndlr). Il existe pourtant toute une palette de possibilités. Nous proposons, par exemple, un master en régie et conservation des œuvres, et nous formons des médiateurs, dont le nombre s’est élargi ces dernières années, à la faveur de l’essor du tourisme culturel. L’école conduit aussi aux professions du marché. Beaucoup de nos anciens élèves travaillent chez les galeristes et les antiquaires, ou dans les maisons de ventes. Nous pouvons améliorer le taux d’insertion dans la vie active en orientant les étudiants vers les métiers émergents, ceux du fundraising (collecte de fonds, ndlr) dans le secteur du patrimoine et, bien sûr, ceux du numérique culturel. Tout un pan du savoir est en effet aujourd’hui diffusé par ce biais, qu’il s’agisse des catalogues et des banques de données, ou même des serious games, jeux sérieux qui nécessitent des connaissances artistiques. C’est la raison pour laquelle a été lancé, l’an dernier, le master des «Humanités numériques».
L’établissement doit donc s’adapter ?
Absolument. Je veux ainsi développer la place de l’outil numérique dans l’enseignement lui-même, lorsqu’il représente une réelle valeur ajoutée. Pour comprendre une technique artistique, l’image en mouvement est plus efficace qu’un cours magistral. L’école doit également renforcer les langues vivantes, indispensables aussi bien dans le secteur du tourisme culturel que sur le marché de l’art. D’ailleurs, dès la rentrée prochaine, en troisième année du premier cycle, une partie des cours et des travaux dirigés seront donnés en anglais notamment. Et nous étendrons par la suite le principe aux deuxième et troisième cycles. Enfin, je souhaite développer les passerelles avec l’université. Notre diplôme de deuxième cycle équivaut déjà au master. Il faut à présent envisager l’homologation de ceux de premier et de troisième cycles aux grades de licence et de doctorat.
Que comptez-vous faire en matière de recherche ?
L’école dispose d’une équipe de recherche menant différents programmes. Dans les mois à venir, je vais m’attacher à recueillir de nouvelles sources de financement. Néanmoins, pour la valoriser, le temps est venu de créer un véritable centre dédié. Le château de Versailles en possède un depuis longtemps. D’autres musées se dotent en ce moment de telles structures : le Louvre a récemment ouvert le sien, bientôt suivi du musée d’Orsay et, sans doute, de celui de Cluny pour le Moyen Âge. Notre centre de recherche sera installé dans la partie inférieure du bâtiment, dont nous allons remanier les espaces en 2019. Il sera donc opérationnel en 2020. L’École du Louvre doit devenir un carrefour de rencontres pour les chercheurs français et internationaux.
Vous êtes la première femme à diriger l’école depuis sa création en 1882. Comment interprétez-vous cette nomination ?
Au cours de ma carrière, j’ai vu les femmes gravir les échelons. Nous avons maintenant une ministre de la Culture, et une femme est à la tête du musée d’Orsay. Mais, selon moi, le plus important est que le sexe ne constitue pas un frein. Ce qui compte avant tout est la compétence. En tout cas, je vais être attentive au devenir professionnel de mes étudiantes. D’ailleurs, elles composent presque 80 % des effectifs de l’école. Il faut arriver à faire comprendre aux garçons qu’ils ont le droit d’apprendre l’art s’ils le souhaitent, que ses métiers n’ont rien de frivole et se sont, au contraire, professionnalisés. D’autant que, j’en suis convaincue, l’art a plus que jamais un rôle sociétal fondamental. Lorsque l’on observe la beauté, la force de la production artistique des peuples du monde, le respect mutuel ne peut que grandir. L’art permet d’instaurer un vrai dialogue entre les cultures. 

 

CLAIRE BARBILLON 
en 6 dates
1985
Responsable des publics scolaires et des enseignants, puis des publications, productions audiovisuelles et multimédia au musée d’Orsay
1999
Pensionnaire de l’Institut national d’histoire de l’art, maître de conférences à l’université Bordeaux-III
2003
Directrice des études de l’École du Louvre
2011
Titulaire de la chaire d’histoire de l’art au XIXe et au début du XXe siècle à l’École du Louvre
2014
Professeur d’histoire de l’art contemporain à l’université de Poitiers
Décembre 2017
Nommée directrice de l’École du Louvre
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne