Ciboure, une poterie d’art au Pays basque

Le 19 novembre 2020, par Philippe Dufour

À Bayonne, le musée Basque retrace l’histoire de ces céramiques reconnaissables entre toutes par leurs thèmes typiques et leurs chauds coloris. Une production échelonnée sur soixante-quinze ans, qui a contribué à forger l’identité d’une région.

Vase bursiforme à anses, tampon «VE Ciboure», décor attribué à Pierre Almès, vers 1935, collection particulière.
© Alain Arnold - Musée basque et de l’histoire de Bayonne

À l’origine de ce projet audacieux, il y a l’association à géométrie variable de trois amis qui s’installent, vers 1920, dans un hangar à bateaux désaffecté des bords de la Nivelle. Si Étienne Vilotte, Louis Floutier et Edgard Lucat ne sont pas originaires de la région, ils trouvent là un cadre idéal pour concrétiser leur rêve : revenir aux sources fondamentales de la poterie d’art. Ils affichent chacun un parcours professionnel très différent. Le premier est ébéniste de formation, le second diplômé des Beaux-Arts parisiens, le troisième potier. Mais pourquoi avoir choisi Ciboure ? L’installation au Pays basque ne s’est pas faite au hasard : la région recèle d’importants gisements d’argile et, en particulier, d’une terre rouge provenant de la tuilerie de «La Négresse», à Biarritz, qui donnera une belle couleur beige rosé à leurs grès. C’est cette pâte très résistante que les associés choisissent d’exploiter, un matériau obtenu au terme de longues recherches menées durant la période initiale de 1919-1921. Les apprentis céramistes travaillent sur tous les fronts, mettant au point les mélanges argileux, les méthodes de modelage des pièces – montées au tour –, les températures de cuisson et le dosage des oxydes pour les décors. Ils expérimentent aussi leurs marques manuscrites, passant de «Ciboure», à «L Floutier» et «LVK». Cependant, face à des difficultés rencontrées d’ordres technique et financier, le trio se sépare : en 1922, Étienne Vilotte se retrouve seul aux commandes, secondé par son épouse Élise. Désormais marquées du tampon «VE Ciboure», les productions du couple Vilotte vont très vite rencontrer le succès.
 

Grand vase olive, décor antique attribué à Pierre Almès, vers 1930-1940, collection particulière. © Alain Arnold - Musée basque et de l’hi
Grand vase olive, décor antique attribué à Pierre Almès, vers 1930-1940, collection particulière.
© Alain Arnold - Musée basque et de l’histoire de Bayonne


La Grèce antique sur les bords de la Nivelle
Dès les premiers essais s’impose un style qui fait bientôt la renommée de Ciboure et n’a, pour l’heure, absolument rien de basque… Les trois hommes ont puisé leur inspiration dans le répertoire décoratif de la Grèce antique, forçant l’admiration en 1921 du Bulletin de la Société des sciences, lettres et arts de Bayonne. Dans cet article élogieux, on apprend aussi que Lucat se serait nourri du souvenir de fouilles archéologiques menées à Salonique, ville où il était cantonné en 1916. D’une manière plus évidente, le néo-grec s’affirme comme une tendance très répandue parmi les créateurs du début du siècle, d’Armand-Albert Rateau à André Metthey. Pour nos apprentis céramistes, la référence absolue sera donc la peinture de l’époque classique, soit les décors rouge et noir du Ve siècle av. J.-C., un âge d’or marqué par la recherche des proportions idéales et du rythme. Le répertoire grec archaïque – dit «orientalisant» – est également mis à contribution, inspirant des frises géométriques superposées animées de créatures réelles ou fabuleuses, des caprins aux griffons, et de personnages martiaux, hoplites ou porteurs. Quant aux formes mêmes des pièces, elles sont également imitées de la typologie antique, générant entre autres alabastres, aryballes ou pyxis de petit format, suivis après 1922 d’artefacts plus imposants tels qu’amphores ou stamnos.

 

Edgard Lucat et Jean Léon, assiette à décor de femme nue tenant une fleur, mention manuscrite «Melancolie Ciboure J.L.», vers 1919-1920, c
Edgard Lucat et Jean Léon, assiette à décor de femme nue tenant une fleur, mention manuscrite «Melancolie Ciboure J.L.», vers 1919-1920, collection particulière.
© Alain Arnold - Musée basque et de l’histoire de Bayonne


De l’art déco au style néo-basque
Avec l’épanouissement de l’art déco au cours de la décennie 1920, les motifs se libèrent des schémas antiques rigides. Tandis que les silhouettes adoptent des postures plus sensuelles, les tonalités chromatiques apparaissent moins tranchées entre l’ocre et le noir. La présence de nouveaux décorateurs, comme Jean Léon ou Pierre Almès, n’est pas étrangère à cette évolution. Du premier, l’exposition présente un exceptionnel lébès avec personnages nus sur fond de forêt, d’une date précoce, probablement 1921-1922 ; à l’évidence, ces figures d’une grande liberté de trait sont marquées par la connaissance des recherches contemporaines. L’art virtuose du second est illustré par plusieurs pièces, dont un grand vase bursiforme lui étant attribué, décoré de figures féminines dénudées et postérieur à 1930. À la même période émerge tout un courant ornemental qui emprunte ses thèmes à la tradition basque, alors que les grandes villas construites sur le littoral n’hésitent pas à reprendre les éléments de la demeure ancestrale. L’atelier d’art de Ciboure se met aussi au goût du jour et, petit à petit, les décors régionalistes remplacent les compositions néo-grecques. Ce sont désormais les scènes de la vie quotidienne et rurale, avec bouviers, porteuses d’eau et pêcheurs, sur fond de campagne et de maisons à colombages, qui envahissent les parois des vases. Jeux et fêtes traditionnels ne sont pas oubliés, évoqués par les pelotaris, les danseurs de fandango et les musiciens de village. Signe des temps, cette nouvelle veine constitue, dans les années 1930 et 1940, la majorité de la production. La transition s’est effectuée en douceur, les scènes néo-basques occupant au début l’exact emplacement des précédentes, entre des bordures à l’antique faites de lignes horizontales et de carrés noirs, à la manière de métopes. Par ce procédé, les personnages, pourtant saisis dans leurs activités les plus banales, accèdent à une dimension monumentale digne des grandes figures de l’Antiquité. Révélatrices de cette évolution, des formes vernaculaires font également leur apparition, empruntées aux récipients généralement utilisés pour le transport de l’eau par les villageoises, les «pegarra», «ferreta» et autres gargoulettes.

Vase bursiforme, décor basque, tampon «VE Ciboure», vers 1925-1935, collection particulière. © Alain Arnold - Musée basque et de l’histoir
Vase bursiforme, décor basque, tampon «VE Ciboure», vers 1925-1935, collection particulière.
© Alain Arnold - Musée basque et de l’histoire de Bayonne


Les derniers feux d’une entreprise familiale
Début 1945, le couple Rodolphe et Suzanne Fischer, négociants parisiens en objets décoratifs, découvre la poterie de Ciboure et décide de la racheter à Étienne Vilotte, âgé et désireux de passer la main. Avec ce changement de direction, le caractère local des productions se renforce pour satisfaire une nouvelle clientèle de touristes affluant de plus en plus dans la région. L’heure n’est plus aux seuls objets décoratifs d’avant la guerre, mais aux pièces utilitaires comme les services à café ou les pichets ainsi qu’aux bibelots, cendriers et petits vases que l’on rapporte de ses vacances en guise de souvenir. Quant au décor, désormais peint à l’aide de plusieurs tons de brun, de gris et d’ocre sur un fond généralement ivoire, il donne lieu à de véritables scènes de genre très animées, occupant toute la surface des objets. Pour élargir l’offre, Suzanne Fischer met également au point des nouveautés à l’image de la gamme «Jorraila», aux décors d’arabesques champlevées, reprenant vers 1950 une technique locale des tailleurs de pierre. Quand leur fils Max Fischer et son épouse Carmen — fille du peintre et décorateur de l’atelier Pedro Garcia de Diego — reprennent l’entreprise familiale en 1977, ils s’attellent au renouvellement complet des décors pour satisfaire un public dont le goût a totalement changé. Max expérimente ainsi des pièces à la belle glaçure bleue, tandis que Carmen s’autorise un retour à l’inspiration hellène. Cependant, le 11 décembre 1996, à 12 30, c’est la sortie du dernier four, clôturant soixante-quinze ans de poterie d’art. Par une coïncidence étonnante, les productions de Ciboure suscitent au même moment un nouvel intérêt, initié par un certain… Karl Lagerfeld : le couturier accumulera dans sa villa Elhorria de Biarritz pas moins de trois cents superbes pièces des années 1920. Un chapitre inédit s’ouvre, écrit désormais par des collectionneurs passionnés.

à lire
Sabine Cazenave et Jacques Battesti, La Poterie d’art de Ciboure, 1919-1995, éditions Le Festin, 208 pages, 22 €.


à voir
«La poterie d’art de Ciboure, 1919-1995»,
musée Basque et de l’histoire de Bayonne, 37, quai des Corsaires, Bayonne (64), tél. 
: 05 59 59 08 98,
Jusqu’au 3 janvier 2021 (possiblement prolongée). Fermé actuellement.
www.musee-basque.com
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