Christophe de Quénetain, un français à la Tefaf

Le 08 mars 2018, par Agathe Albi-Gervy

Nouveau membre du comité exécutif et du conseil d’administration de la manifestation, cet homme discret incarne la relève. Antiquaire, il est aussi auteur de deux thèses. Cet administrateur avisé nous livre ses ambitions pour la foire.

 
© Marie-Pierre Moinet


Qu’est-ce que vos compétences universitaires, puisque vous êtes docteur en histoire de l’art, apportent à l’exercice de votre métier de marchand ?
Je n’ai jamais voulu devenir chercheur ou professeur. Au contraire, j’ai toujours aimé le côté stimulant du «marchand de tapis». Et l’évolution du marché semble me donner raison : après une baisse du niveau des connaissances au sein de notre profession, de nouveaux marchands, à la formation très classique, émergent. Pour les très gros clients internationaux, avoir soutenu une thèse est un gage de qualité et de professionnalisme. Cela les amuse aussi, ils me prennent pour un original qui passe ses matinées aux archives et ses après-midis devant ses œuvres.
Comment s’organise votre activité de marchand en chambre, entre Londres et Paris ?
Depuis environ deux ans, je passe davantage de temps à Londres, car elle est la place mondiale du marché de l’art ancien. Le PD-G et un certain nombre de membres du comité exécutif de la Tefaf y sont basés. Mais mon bureau, c’est mon téléphone. Je travaille seul et préfère exercer en chambre pour conserver ma liberté, et garder certains objets secrets jusqu’à l’ouverture des foires. Les clients mesurent ainsi la plus-value que les marchands leur apportent. Ce caractère inédit, la Tefaf veut l’accentuer dans les éditions à venir.
Vos contacts avec les musées internationaux sont impressionnants. Comment avez-vous construit ces relations avec le monde de la conservation ?
Dans les pays anglo-saxons, les sociétés scientifiques, comme la French Porcelain Society ou la Victorian Society, sont très actives, elles publient, et organisent de véritables symposiums, pour lesquels tous les conservateurs des domaines concernés font l’effort de se déplacer, ce que l’on ne voit malheureusement pas vraiment en France. Le fait d’avoir des compétences scientifiques facilite considérablement les rapports avec cette communauté.

 

Stand Aveline & Quénetain, Tefaf 2015, par Pierre Yovanovitch. Tableaux de Nicolas-Bernard Lépicié (1735-1784).
Stand Aveline & Quénetain, Tefaf 2015, par Pierre Yovanovitch. Tableaux de Nicolas-Bernard Lépicié (1735-1784).

En quoi la Tefaf se différencie-t-elle des autres foires comparables ?
Par sa commission d’expertise, la meilleure au monde, perpétuellement renouvelée, qui compte les plus grands conservateurs et professeurs d’histoire de l’art. Le nombre d’exposants ou d’antiquaires siégeant dans cette commission a d’ailleurs été drastiquement diminué. Autre avantage : comme la foire se déroule à Maastricht, les visiteurs doivent organiser leur séjour, c’est un vrai rendez-vous. Ils n’y passent donc pas qu’un après-midi, mais restent au moins deux jours. Il y a un côté «Davos version histoire de l’art». Les foires londoniennes sont, elles, plus faciles d’accès, donc les collectionneurs y passent s’ils ont le temps. À la Tefaf, les conservateurs ayant des projets d’exposition peuvent venir en discuter avec les marchands, qui en parlent à leurs clients. La communication entre les visiteurs permet des passerelles entre les différents acteurs du monde de l’art.
Votre nomination au pôle de direction de la Tefaf est-elle un signal au marché français, ainsi qu’aux jeunes marchands ?
C’est peut-être effectivement un message envoyé à la jeunesse. Cela se voit d’ailleurs dans le renouvellement du comité de direction, avec l’arrivée de Jorge Coll, Franck Prazan, ou Christian Hemmerle. L’équipe fondatrice de la Tefaf fait confiance à la jeune génération, ses marchands n’ont pas de problème d’ego, ils sont très attachés à la foire et sont heureux de nous avoir demandé de venir. Ils encouragent un certain dynamisme.

Quels sont les projets et les priorités de cette nouvelle équipe ?
Nous avons beaucoup d’idées ! Et souhaitons faire aussi bien que l’équipe précédente, dans un monde différent, dans un marché qui s’oriente toujours plus vers le haut du segment, et avec une clientèle qui a évolué. Maastricht doit rester Maastricht, mais nous ne devons pas nous endormir sur nos lauriers : la concurrence existe, surtout pour l’art moderne. La qualité des œuvres exposées doit être toujours plus grande. Dans le courant de l’année, nous serons en mesure d’annoncer quelques axes. Par exemple, nous voulons renforcer la dimension internationale de la foire ce qui passe par un nouveau site Internet. Dans le futur, Maastricht, la «foire-mère» pourrait s’implanter dans d’autres villes, avec lesquelles elle formerait une seule et unique entité. Dans ce cas, les comités de sélection, les sponsors et l’identité publicitaire devront être organisés au niveau global, dans le but de conserver un niveau de qualité homogène.
Les galeries américaines sont de plus en plus présentes à Maastricht. Est-ce consécutif à l’implantation de la Tefaf à New York en 2016 ?
«Tefaf» étant une marque globale, il est souhaitable que les exposants de l’édition new-yorkaise viennent aussi à Maastricht. Les deux foires doivent se nourrir mutuellement, et les marchands doivent penser collectivement. Nous voulons qu’ils se donnent du mal, réservent leurs meilleures pièces pour la Tefaf et persuadent leurs clients de les accompagner.

 

Augsbourg, vers 1780, pupitre pour quatuor, ébène, ivoire, argent, h. 40 cm, diam. 18 cm.
Augsbourg, vers 1780, pupitre pour quatuor, ébène, ivoire, argent, h. 40 cm, diam. 18 cm. Courtesy Christophe de Quénetain

La très grande majorité des nouveaux exposants sont tournés vers le XXe siècle, voire l’art contemporain. Est-ce une nouvelle orientation de la manifestation ?
Je crois qu’aucun grand marchand en art ancien ne manque à Maastricht. Or pour le moment, il n’y a pas encore de nouveau galeriste, dans ces catégories, du niveau qualitatif de la Tefaf, sinon il aurait été naturellement choisi. Le comité n’a absolument pas défini de nouvelle orientation vers le moderne et le contemporain ; il veut simplement renforcer la qualité dans cette section, et les résultats se sont déjà vus, en peu de temps, aux éditions new-yorkaises.
Aucune volonté, donc, de prendre des parts de marché aux foires mastodontes de l’art contemporain, telle Art Basel ?
Non, car pour ces très grands marchands, une foire de plus ne représente pas grand-chose. Quand on voit que David Zwirner commande à Renzo Piano un immeuble à 50 M$ en plein New York, je pense qu’il peut gérer quinze foires par an. Mais la Tefaf ne veut pas se multiplier. Si Art Basel est commerciale, la Tefaf est une fondation, une foire créée par les marchands, pour les marchands. Son but n’est pas de gagner de l’argent.
Vous avez renouvelé, en décembre, votre partenariat avec la ville de Maastricht. La polémique n’a donc plus lieu d’être ?
Il n’y a jamais eu de polémique. Seuls un ou deux marchands qui n’étaient pas dans les instances dirigeantes ont évoqué un éventuel déménagement de la foire, mais la direction n’a jamais eu l’intention de chercher un nouveau site. Le bail était simplement arrivé à son terme. Nous sommes très contents d’être à Maastricht, car, la ville étant difficile d’accès, les visiteurs y restent deux jours. Ce qui était une faiblesse est devenu un avantage. La ville et la région se sont par ailleurs engagées à développer considérablement le nombre de chambres d’hôtels, l’aéroport et les navettes.
Comment justifiez-vous l’abandon des rapports annuels de la Tefaf sur le marché de l’art ?
Le Tefaf Report a été abandonné en raison des trop grandes disparités dans les modes de calculs avec Art Basel. Nous nous sommes simplement demandé si nous n’avions pas intérêt, à terme, à avoir d’autres projets, étant donné la nature même de la Tefaf, une foire créée par des marchands. L’idée était bonne, au point qu’Art Basel a débauché l’auteure du rapport, Clare McAndrew. Mais combien de personnes lisaient le rapport de la Tefaf, hormis les journalistes du marché de l’art ? Nous nous orientons donc vers des bilans plus ciblés. Le premier, publié en mai prochain à l’occasion de la Tefaf New York Spring, aura pour titre : The Art Market Report : Focus on Art Finance.

Christophe de Quénetain
en 5 dates
1974
Naissance à Paris.
2001
Crée sa propre structure professionnelle.
2012
Participe pour la première fois au Tefaf Showcase à Maastricht.
2017
Soutient sa thèse sur Nicolas Besnier à l’université Paris-Sorbonne. Est nommé membre du comité exécutif et du conseil d’administration de la Tefaf.
2018
Devient président de la section «Antiquairs» de la Tefaf.

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