Christoph Wiesner, renouveau et fidélité

Le 29 juin 2021, par Sophie Bernard

Le nouveau directeur des Rencontres d’Arles axe sa première édition autour de sujets qui font débat, comme les questions d’identité, et fait la part belle à une vision plurielle du médium photographique.

© Jérémie Bouillon

Comment s’est opéré le passage de relais avec l’ancien directeur, après une année 2020 où le festival s’est résumé à deux soirées au Théâtre Antique ?
Avec Sam Stourdzé, la période de transmission a été plutôt brève – le Covid-19 étant passé par là –, mais loin de moi l’idée de repartir de zéro. Il m’a semblé important de m’appuyer sur les fondements du festival et de garder l’esprit d’Arles tout en apportant de nouvelles perspectives. Ce qui fait la richesse des Rencontres, c’est le large éventail de propositions. Et je souhaite maintenir l’équilibre entre passé et présent, entre connu et découverte.
Avec une vingtaine d’expositions, l’édition 2021 est moins étoffée que les précédentes. Est-ce en raison des contraintes ?
Pour une part, oui, car certains lieux sont trop petits ou labyrinthiques. Pour compenser, nous allons davantage investir les jardins, comme celui près de la gare, déjà utilisé dans le passé, où il y aura trois expositions. S’en ajoute un nouveau, proche du Théâtre Antique, où seront exposés des grands tirages de Corée du Nord de Stephan Gladieu, de façon à mettre le visiteur dans la situation du photographe. Mais cette idée de format réduit du festival fait partie de mes orientations. Je préfère moins d’expositions pour avoir plus de temps, à dessein de faire encore mieux que précédemment.
Comment concevez-vous votre rôle de directeur ?
Je veux tisser des fils rouges d’une année sur l’autre. La récurrence des thèmes permet de les approfondir. C’est le cas des questions de féminité et d’identité, où beaucoup de choses restent à faire. Je suis aussi à l’écoute de ce qui se passe et des opportunités. Nous présentons par exemple une rétrospective inédite de Sabine Weiss, qui a reçu le prix Women in Motion, décerné l’année dernière par la fondation Kering et les Rencontres d’Arles pour l’ensemble de sa carrière. Lorsque je suis allé la voir pour choisir les photographies devant intégrer la collection des Rencontres, je me suis dit qu’il aurait été dommage de ne pas saisir l’occasion, à condition de porter un nouveau regard sur son parcours : la sélection d’images, films et documents personnels la concernant a donc été renouvelée.

 

Charlotte Perriand, Fernand Léger, Photomontage pour le pavillon du ministère de l’Agriculture, Exposition internationale des arts et tech
Charlotte Perriand, Fernand Léger, Photomontage pour le pavillon du ministère de l’Agriculture, Exposition internationale des arts et techniques de la vie moderne, Paris, 1937. Restitution contemporaine des couleurs de l’époque. Archives Charlotte Perriand



Une partie de la programmation 2021 a été élaborée à partir de l’édition 2020 qui n’a pas eu lieu. Comment avez-vous procédé ?
J’ai choisi de développer ou de retravailler certains projets me semblant essentiels. On a pris cela comme une chance d’avoir une année supplémentaire. Ainsi, l’exposition Charlotte Perriand autour du photomontage a pris une autre dimension grâce à de nouvelles recherches effectuées dans ses archives. Les commissaires ont notamment retrouvé des magazines qu’elle avait rapportés de deux voyages effectués en URSS dans les années 1930. De même, j’ai souhaité réorienter l’exposition consacrée à Jazz Magazine pour davantage la contextualiser. L’idée est de plonger dans ces années 1950-1970, qui sont notamment celles de la ségrégation raciale aux États-Unis et de la décolonisation en Europe. Enfin, concernant Pieter Hugo, la série réalisée au Mexique initialement programmée a été, entretemps, publiée dans des magazines. Elle n’est plus inédite. Nous avons donc convenu d’un autre projet jamais montré sur lequel le photographe sud-africain travaille depuis longtemps : un focus sur vingt ans de pratique du portrait.
Le thème de l’identité est très présent. Est-ce pour refléter l’actualité ou une forme d’engagement ?
Nous sommes tous plus ou moins des chambres d’écho du temps présent et, tels des sismographes, nous en enregistrons les vibrations. On ne peut pas faire comme si la mort de George Floyd et la pandémie n’avaient pas existé. La programmation en a été influencée. Mais, au-delà de l’actualité, ces questions d’identité, quelles qu’elles soient, m’intéressent depuis longtemps. À Paris Photo, nous avions d’ailleurs créé un parcours de femmes photographes.
De quelle manière cette thématique sera-t-elle abordée ?
À travers différentes visions et pratiques. Pour commencer, je me suis appuyé sur l’exposition collective « Masculinités, la libération par la photographie » venant du Barbican Center, que Sam Stourdzé avait présélectionnée. À partir de là, j’ai décidé d’étoffer le thème, notamment avec Clarisse Hahn et son travail sur les princes de Barbès, car il est important de montrer aussi la perception d’artistes travaillant en France. J’ai également voulu aborder la question du transgenre. Smith s’est imposé d’emblée, car son travail, philosophique et métaphysique, dépasse ce seul sujet. Enfin, j’ai imaginé l’exposition collective « The Black Vanguard » réunissant la nouvelle génération venue des États-Unis, d’Europe ou d’Afrique. L’idée est de mettre en lumière ces talents s’intéressant à la connexion entre la photographie d’art et de mode.

 

Daniel Obasi, Instants de jeunesse, Lagos, Nigeria, 2019.
Daniel Obasi, Instants de jeunesse, Lagos, Nigeria, 2019.



Cette édition, qui présente une définition large de la photographie, avec des plasticiens, des installations et des performances, correspond-elle à votre conception du médium ?
Le temps où les artistes devaient choisir un médium est révolu. Dans les années 1990, Lewis Baltz constatait déjà que ses élèves se considéraient avant tout comme des artistes, pas uniquement des photographes. Ce qui compte, c’est d’abord d’avoir des idées. Nombreux sont ceux, par exemple, travaillant avec la réalité virtuelle, qui leur ouvre d’autres champs.

Le prix Découverte est pour la première fois présenté dans un lieu prestigieux du centre-ville. Est-ce pour en faire une pièce maîtresse de la programmation ?
Installer cette sélection de dix émergents, incluant aussi des artistes plus avancés dans leur carrière, dans l’église des Frères prêcheurs, est en effet une manière de souligner l’importance du rôle d’accompagnement qu’un festival comme Les Rencontres peut jouer. C’est aussi la raison pour laquelle, désormais, un commissaire d’exposition, renouvelé chaque année, apportera son point de vue sur la génération montante. Cette initiative s’accompagne d’une nouvelle scénographie, avec un système de panneaux réutilisables, dans un souci écologique et économique. Au fil des années, les Rencontres se sont dotées de bourses curatoriales et de recherches, de résidences, d’échanges avec des pays étrangers… Je souhaite continuer dans cette direction.
Quels autres axes de développement du festival envisagez-vous ?
Arles va rester un festival d’expositions, de rencontres, d’explorations et d’expérimentations, mais l’accent sera mis sur son potentiel relationnel. L’objectif est d’intensifier les participations avec les institutions des villes participant au Grand Arles Express : Avignon, Marseille, Mougins, Nîmes, Saint-Rémy-de-Provence. Et de rendre ce réseau plus dynamique en mettant en place davantage d’interactions entre nos programmes. La ville d’Arles elle-même connaît une nouvelle phase avec l’ouverture de la fondation Luma, qui a aussi instauré des ateliers et des résidences. Nous avons un désir mutuel de collaborer et d’agir en complémentarité. Un projet de longue haleine que j’entends développer d’année en année.

Christoph Wiesner
en 5 dates
1965
Naissance en Allemagne
1997
Galerie Schipper & Krome,
devenue Esther Schipper, à Berlin
2012
Directeur de la galerie
Yvon Lambert (Paris)
2015
Codirecteur artistique
de Paris Photo
2020
Directeur des Rencontres d’Arles
à voir
52e Rencontres internationales de la photographie, Arles (13), tél. : 04 90 96 76 06,
Du 4 juillet au 26 septembre 2021.
www.rencontres-arles.com


 

Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne