Centre Pompidou : Christo et Jeanne-Claude, les années capitales

Le 13 juillet 2020, par Virginie Huet

En attendant l’empaquetage de l’Arc de Triomphe à l’automne 2021, le Centre Pompidou chronique les années parisiennes de ce duo qui ne faisait qu’un et dont le second membre vient de nous quitter.

Christo, The Pont-Neuf Wrapped (Project for Paris) [Le Pont-Neuf empaqueté (Projet pour Paris)], 1976, 71 56 cm, collection de l’artiste.
© Christo 1976 Photo © Philippe Migeat

Port altier, bouche carmin et yeux bleu glacier, une tête tournée de trois quarts regarde dans le vide. Si cette sage huile sur toile trône à l’entrée de l’exposition, c’est qu’elle acte la naissance d’une idylle qui aura, en l’espace d’un demi-siècle, enfanté une vingtaine de superproductions à durée déterminée, dont il nous reste comme une empreinte indélébile couleur fuchsia (les auréoles nimbant les îles de la baie de Biscayne à Miami, en 1983), argent (le Reichstag à Berlin, en 1995) ou safran (les passerelles du lac d’Iseo près de Bergame, en 2016). Et pour cause : son modèle, Précilda de Guillebon, n’est autre que la mère de Jeanne-Claude, l’alter ego de l’artiste qui signe ce portrait commandé en 1958 alors qu’il vient de gagner Paris au terme d’une longue fuite clandestine. C’est donc là, loin de la Bulgarie communiste, dans cette ville au «charme sans fin», cette folie «où toute la beauté du monde s’est rassemblée», comme il l’écrit à ses parents, que Christo Vladimirov Javacheff rencontre Jeanne-Claude Denat de Guillebon. Là aussi que ces inséparables, nés tous deux le 13 juin 1935 mais à trois mille kilomètres de distance (Casablanca pour elle, Gabrovo pour lui) et que la mort différée (elle le 8 novembre 2009, lui le 31 mai dernier) ne désunira pas, élaborent la «méthode Christo» : un système plastique, le paquet, et un fonctionnenment pratique, l’autofinancement, auxquels ils resteront comme à eux-mêmes fidèles. C’est en substance ce que démontre cette anti-rétrospective qui, façon poupée russe, dévoile la fabrique d’une œuvre : de part et d’autre d’une salle obscure dans laquelle est projeté en boucle Christo in Paris (1990), un très plaisant documentaire des frères Albert et David Maysles – pionniers du cinéma direct –, deux espaces aménagés de galeries ouvertes retracent l’amour tantôt parfait, tantôt contrarié que filent le duo et la capitale. Le premier balaie les années parisiennes, de 1958 à 1964, date de leur installation définitive à New York. S’y croisent les «Surfaces d’empaquetage» froissées et laquées auxquelles le sable et la poussière donnent un air misérabiliste, les «Cratères» lunaires, empruntant aux drippings de Pollock comme aux effets de matière de Dubuffet, mais aussi les «Empaquetages» de polyéthylène, ce plastique transparent qui recouvre à la manière d’une seconde peau poussettes, statues et femmes… On y voit aussi le Rideau de fer, rue Visconti, tiré par un rempart de barils de pétrole un soir de juin 1962, riposte au mur de Berlin, ou les «Store Fronts», ces vitrines aveugles grandeur nature modélisées juste avant qu’ils ne quittent la France. Le second espace, dans une exposition-dossier très fouillée, retrace les dix années de lobbying acharné précédant l’événement de l’empaquetage du Pont-Neuf (1985). Plus de trois cents pièces à conviction d’une vaste opération de séduction politique et populaire soumettent au jugement du spectateur dessins et collages originaux, documents d’archives, câbles, chaînes, poulies et autres ingénieux engins, photographies de leur fidèle complice Wolfgang Volz (né en 1948), jusqu’à la maquette censée convaincre les passants depuis les vitrines de la Samaritaine… C’est ainsi qu’est dévoilée la part laborieuse d’une œuvre sans discours, faite pour la beauté du geste et dont l’espérance de vie aura toujours été inversement proportionnelle à celle de ses préliminaires. Ainsi de l’Arc de Triomphe, qui, soixante ans après les premières esquisses, se drapera à l’automne 2021 de 25 000 mètres carrés de tissu recyclable d’un argent bleuté, bridés par sept mille mètres de corde rouge. Le spectacle continue.

«Christo et Jeanne-Claude, Paris !»,
Centre Pompidou, Paris IV
e, tél. : 01 44 78 12 33.
Jusqu’au 19 octobre 2020.
www.centrepompidou.fr
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