Christo : l’audace du chauffeur de taxi

Le 07 octobre 2021, par Vincent Noce
© Christophe Provot

Et vous, vous trouvez ça beau ? » L’interjection du conducteur de taxi, devant l’Arc de triomphe empaqueté façon Christo, prend du sens, au-delà de la sourde protestation contre l’argent dépensé (14 M€, même si c’est par autofinancement, pour seize jours d’exposition) et peut-être contre les facéties de l’art contemporain. Personne ou presque dans les médias n’ose poser une telle question. Dans les centaines d’articles consacrés à cet exploit, difficile de trouver un avis, et encore moins une réserve, sur sa pertinence ou son intérêt esthétique. Peu ont l’audace du chauffeur de taxi. Pourtant, au-delà de la prouesse, quelques remarques de bon sens pourraient constituer un début de réponse à son interrogation. Le projet a été concocté par feu l’artiste il y a soixante ans. C’est peut-être le souci : le temps de la surprise est passé. Depuis son aventure au Pont-Neuf, remontant à 1985, Christo nous a charmés avec d’autres installations comme celle, en 2005 à Central Park, de ces banderoles jaune safran caressées par le vent et le soleil. Le lien avec la nature ressortait aussi d’une longue soirée que j’ai pu passer à New York à discuter avec lui de son projet de cheminement le long de l’Arkansas. Il y avait mis toute cette force de conviction dont il pouvait disposer pour soutenir la folie grandiose de ses projets éphémères. Christo parlait de « douces métamorphoses ». Mais, justement, ce qui manque à l’emballage de l’Arc de triomphe, c’est le sens d’une métamorphose, la distanciation avec le monument militaire. Le revêtement colle trop à ses formes pour créer de l’étonnement. Il lui manque l’écart poétique de la couleur.

De l’âge d’or de la critique d’art, nous sommes passés à l’arte povera.

Thoré-Bürger disait que la beauté était forcément impermanente, puisque « la beauté, c’est la vie » – ce qui semble manquer à cet ouvrage posthume. Par surcroît, les temps ont changé : l’emballage plastique n’a plus vraiment la cote. Cette symbolique ne peut être plus perçue de la même manière, maintenant que la nocivité de ces matériaux synthétiques – tout comme de leur recyclage – a été abondamment rapportée. Dans Le Monde, l’architecte et ami de l’artiste Carlo Ratti, rare voix discordante, a déploré ce « gaspillage », en appelant à « déballer l’Arc de triomphe ». Le silence des médias est quand même sidérant, dans un pays où la critique a tenu une telle place d’honneur dans le champ artistique. Il est loin le temps où elle « faisait l’étonnement et l’admiration des observateurs étrangers » par ses liens entre journalisme et littérature, selon les mots de Chantal Georgel, celui où l’écrivaillon Camille Mauclair pouvait pester contre « le pouvoir discrétionnaire » de ces « articliers », capables de faire et défaire les réputations. Diderot, Stendhal, Thoré-Bürger, Champfleury, Huysmans, Baudelaire, Zola, Mirbeau, Geffroy, Mallarmé, Proust, Fénéon, Vauxcelles (ce sont aussi les plus acides qui, parfois, en disent le plus), Malraux, Breton, et plus récemment Pierre Restany, Jean Clair ou le regretté Pierre Encrevé… de l’âge d’or de la critique, nous sommes passés à l’arte povera. Dario Gamboni a énuméré les critères d’un critique d’art (comme de théâtre ou de gastronomie, pourrait-on ajouter) : « la capacité d’écrire – de bien écrire », de « créer un équivalent verbal de l’œuvre visuelle », « d’exprimer en mots ce qui lui a donné naissance, ou encore d’expliquer son sujet à l’aide des sources littéraires et, d’autre part, l’érudition du connaisseur, une familiarité avec les aspects techniques et formels de l’art, une connaissance de l’actualité artistique et un accès direct aux déclarations des artistes». Nous sommes bien loin de tout cela : aujourd’hui, ce sont les communiqués de presse qui font le journalisme. L’art est devenu culture, la culture s’est abaissée en divertissement, le divertissement se réduit à l’événement.

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