Christian Louboutin, de fil en aiguille

Le 17 janvier 2019, par Dimitri Joannides

Le célèbre créateur de souliers aux semelles rouges nous reçoit dans un appartement théâtral, où s’entassent meubles et objets de curiosité. Pour nous, il évoque ses passions de grand enfant et revient sur son rôle de mécène de la Cinémathèque et du palais de la Porte dorée.

Christian Louboutin devant une des fresques du forum du palais de la Porte dorée.
© José Castellar


Quel est cet appartement où vous nous recevez ?
Ce n’est ni mon lieu de vie, ni mon bureau, mais une sorte de sas de tranquillité où je peux recevoir au calme, au milieu des dernières acquisitions que j’ai faites à Drouot. Cet espace assez curieux a été réalisé par le décorateur de cinéma Alexandre Trauner, qui l’a pensé comme une cabine de bateau. Vous y trouvez des trappes secrètes un peu partout, des appliques de navire accrochées au mur et quelques meubles d’origine, comme ce tonneau faisant office de table. Le précédent propriétaire, un photographe, avait trois passions : la tauromachie, les chalets et le monde nautique. On retrouve forcément un peu de tout cela dans ce décor atypique mais chaleureux.
Où travaillez-vous au quotidien ?
Mon studio de création se situe au 45, de la rue Jean-Jacques-Rousseau et l’atelier dédié au sur-mesure au 14. Pour mes collections, je n’emploie pas une armée de collaborateurs. Secondé par Hugo, mon bras droit, je dessine tous les souliers que nous commercialisons à travers le monde. Il n’y a que pour les collections « homme » qu’une équipe dédiée me prête main-forte, indépendamment de la collaboratrice en charge des peausseries et de la sélection des matières premières pour l’ensemble de la maison.

 

Jaeger-Lecoultre, pendule Atmos, années 1930.
Jaeger-Lecoultre, pendule Atmos, années 1930.


Comment en êtes-vous arrivé à devenir mécène de la Cinémathèque et à financer la restauration de films de Youssef Chahine ?
Je dois beaucoup au cinéma. J’ai grandi à Paris dans les années 1970 et, à l’époque, les films français ne m’intéressaient pas. J’étais bien plus attiré par des univers exotiques qui me sortaient de mon quotidien. À l’Athéna, un cinéma du XIIe arrondissement, j’ai découvert mes premiers films égyptiens. Et, lorsqu’un ami m’a emmené à la Cinémathèque, à l’époque au palais de Chaillot, pour voir un long métrage du réalisateur indien Satyajit Ray, j’ai été estomaqué. J’avais 14 ans. Comme j’étais un vrai cancre, je séchais les cours pour me rendre dans les salles obscures et enchaîner jusqu’à trois séances par jour. À l’âge de 20 ans, j’ai emménagé dans un appartement près du Trocadéro. Aller à la Cinémathèque s’est avéré encore plus facile. Et, avec le temps, Youssef Chahine est venu naturellement à moi. Mais le cinéma est fragile et une pellicule mal conservée peut subir des dégâts irréversibles. En tant que mécène, c’est un immense bonheur de savoir que cette rétrospective à la Cinémathèque, suivie d’une exposition, va permettre au public de voir ou revoir des films mythiques de ce grand réalisateur. Lorsque j’ai appris  assez récemment  que du sang égyptien coulait dans mes veines, je n’ai pas été étonné. Si j’aime le cinéma de Chahine, comme celui de Rohmer, c’est parce qu’il traite du rapport entre les êtres et est sincèrement dédié aux femmes. Or, s’il y a quelqu’un qui doit beaucoup aux femmes, c’est bien moi !
Quand avez-vous fait la connaissance de Chahine ?
Dans un avion, au retour du Caire. Je l’ai vu assis à l’autre bout de la rangée. Pendant tout le voyage, je n’ai pas pu m’empêcher de l’observer, sans oser aller lui parler. Chahine était un homme exquis que tout le monde adorait. Mais, comme je n’ai jamais su quoi dire aux gens que j’admire, je suis resté à ma place… Je n’ai guère été plus téméraire avec Solveig Dommartin quelques années plus tard ! Je m’étais inscrit à des cours de trapèze après l’avoir vue dans Les Ailes du désir de Wim Wenders. Et un jour, alors que j’arrive tranquillement à ma salle d’entraînement, qui vois-je ? Solveig Dommartin là, devant moi, venue elle aussi s’entraîner au trapèze ! Je l’ai regardée, j’ai voulu l’aborder. Et je n’ai pas osé…

“c’est là que j’ai pris conscience que tout ce qui nous entoure est dessiné par la main de l’homme”

Un autre endroit a été synonyme d’exotisme pour vous : le palais de la Porte dorée…
Enfant, je me rendais au zoo de Vincennes et au musée des Arts d’Afrique et d’Océanie. J’adorais l’aquarium tropical, mais j’aimais aussi déambuler dans les salons art déco peuplés de grandes silhouettes mystérieuses plongées dans un éclairage subtil, à la fois effrayant et fascinant. Je me rends vraiment compte aujourd’hui, en observant mes deux filles, que les enfants aiment se faire peur. Me concernant, le palais de la Porte dorée était l’endroit idéal pour ça. Malgré ses changements de destination successifs, je suis toujours resté intimement attaché à ce bâtiment mal connu des Parisiens. Je trouve d’ailleurs qu’y avoir installé le musée national de l’Histoire de l’immigration est en parfaite cohérence avec l’histoire du lieu.
Qu’a apporté cet univers au créateur que vous êtes devenu ?
Le soulier, rien de moins ! C’est au palais de la Porte dorée que j’ai découvert, adolescent, un panneau datant des années 1950 interdisant le port de talons afin de ne pas abîmer les planchers du musée. De retour chez moi, je me suis mis à dessiner ce soulier. Touchant clin d’œil du destin, j’ai retrouvé des décennies plus tard ce même panneau sur une invitation à dîner que m’avaient envoyé des amis vivant dans un appartement classé dans le Marais. En quelques secondes, ce souvenir lointain était remonté à la surface.
En quoi consiste votre opération de mécénat ?
En tant qu’unique contributeur privé, nous avons financé l’illumination de la tapisserie de pierre d’Alfred Janniot qui orne les murs extérieurs. Nous avons également contribué à la rénovation du hall d’honneur et des salons Lyautey et Reynaud où sont conservés des meubles de Jacques-Émile Ruhlmann et Eugène Printz. Enfin, nous avons participé à la sauvegarde de la bibliothèque d’Albert Laprade. Je m’efforce depuis de nombreuses années de faire connaître ce lieu, et cela commence tout simplement en le faisant découvrir à ses amis. Je me souviens par exemple que, quelques mois après s’y être rendu à mes côtés, David Lynch a tourné une publicité dans le forum du palais. Jusqu’à aujourd’hui, ces volumes inattendus et cette lumière fascinent toute personne qui les regarde. Certains amis m’ont même fait remarquer que c’est au palais de la Porte dorée que le musée des Arts décoratifs devrait avoir sa place. À titre personnel, c’est là que j’ai pris conscience que tout ce qui nous entoure est dessiné par la main de l’homme. Ce lieu, c’est l’histoire de la conscience humaine.

Bas-reliefs d’Alfred Janniot, palais de la Porte dorée, 1931 (détail).
Bas-reliefs d’Alfred Janniot, palais de la Porte dorée, 1931 (détail).© Palais de la porte Dorée

Quel amoureux des objets êtes-vous ?
Mon père ébéniste m’a transmis le virus et je collectionne de manière compulsive. Avec toujours une image qui renvoie de près ou de loin à mon enfance. Par exemple, si je cours assez peu les galeries, je suis avec intérêt Gilbert & George… parce qu’on m’a traîné à une de leurs expositions quand j’avais 13 ans ! Et lorsque je repère un meuble qui me plaît, je fais tout pour aller le voir. Quand les objets sont bien dessinés, ils n’ont pas d’échelle : il est donc nécessaire de les observer, de les toucher.
Quel est votre péché mignon de grand enfant ?
Me rendre incognito à la foire du Trône avec une amie d’enfance pour refaire des tours de manège. Les adultes ne comprennent pas !

À VOIR
La Cinémathèque française, Rétrospective Youssef Chahine jusqu’au 28 juillet.
51, rue de Bercy, Paris XIIe, tél. : 01 71 19 33 33.
www.cinematheque.fr

Palais de la Porte dorée, musée national de l’Histoire de l’immigration,
293, avenue Daumesnil, Paris XIIe.
www.palais-portedoree.fr
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