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Christian Giacomotto, un collectionneur et découvreur qui confronte les époques

Publié le , par Véronique Prat

Le mot collectionneur ne plait pas à Christian Giacomotto. Il est un découvreur, parfait connaisseur de la Haute Epoque et de l’art islamique, amateur d’œuvres dont il aime confronter les styles et les époques. Un extraordinaire musée imaginaire.

Christian Giacomotto chez lui en 2022. Derrière lui, un Chien dévorant de la viande... Christian Giacomotto, un collectionneur et découvreur qui confronte les époques
Christian Giacomotto chez lui en 2022. Derrière lui, un Chien dévorant de la viande de Frans Snyders (Flandres, XVIIe siècle), un Torse romain du Ier siècle et (à droite) un Adolescent en bois polychrome du XVe siècle florentin.
© FARGUES

Derrière la façade d’un immeuble parisien, abrité par le mur d’un couvent du XVIIe siècle, se cache un monde prodigieux où les chefs-d’œuvre se côtoient, où les siècles se répondent, où les sculptures et les tableaux racontent une histoire. L'ensemble réuni par Christian Giacomotto n’a pas d’équivalent : ici, comme nulle part ailleurs, un portrait Renaissance voisine avec un chapiteau de Cordoue, une Vierge romane regarde une boîte moghole en jade du XVIIIe siècle, une toile caravagesque est suspendue au-dessus d’une commode marquetée. Le mélange peut sembler déconcertant, voire disparate : pourquoi rapprocher un vitrail de la fin du XVe siècle d’un miroir sicilien de Trapani du XVIIe ? Inédit, secret, impénétrable, cet ensemble de chefs-d’œuvre est ici révélé pour la première fois. Son propriétaire a d’abord connu une insolente réussite dans les affaires, où sa silhouette d’ancien pilier de rugby, ses cravates anglaises et sa voix de ténor ne passaient pas inaperçues. Il pouvait se vanter de l’un des plus beaux carnets d’adresses du monde de la finance et d’un sens de l’amitié sans faille. Il est né à Tunis, dans la même rue que Philippe Séguin, qui restera l’un de ses amis les plus proches. À 17 ans, il choisit Paris, mais il gardera de son adolescence le goût du mélange des civilisations et des saveurs. Il refusera un poste florissant chez Goldman Sachs, à New York, en avouant : «J’ai besoin des vieilles pierres et des paysages de l’Europe.» Il va abandonner les fusions-acquisitions pour le patrimoine culturel, passer du marché financier au marché de l’art. Mais Christian Giacomotto n’est pas un collectionneur comme les autres : il y a bien chez lui la naissance d’une passion, les premiers émerveillements devant l’objet convoité, le vertige devant la possession, la crainte de l’enthousiasme trompeur, pourtant, il se décrit lui-même comme un «amateur-découvreur touche-à-tout».
 

Aiguière avec bassin, art mogol, XVIIe siècle.© FARGUES
Aiguière avec bassin, art mogol, XVIIe siècle.
© FARGUES

L’œil du connaisseur
À celui qui bâtit sa collection avec recherche, dont chaque achat doit trouver sa place parmi les autres, devenir une pièce de l’édifice, s’oppose celui qui acquiert une œuvre d’art sur un coup de cœur, avec frénésie, avec flamme. Bien qu’il y ait dans les deux cas un aspect addictif, la relation à l’œuvre n’est pas la même. Christian Giacomotto confesse appartenir à la seconde catégorie : «Je suis un simple touriste à la recherche de mon musée imaginaire.» Voilà bien un demi-siècle qu’il enrichit ce musée. Chez un modeste antiquaire, il voit un chapiteau que le marchand qualifie de marocain. Notre amateur, qui connaît bien l’art des Omeyyades, pense tout de suite aux vestiges de Cordoue, dont il a vu des exemples à New York, au Metropolitan Museum. L’objet se révélera en effet avoir appartenu au califat sous l’émir Abd Al-Rhaman III. Un chef-d’œuvre de l’architecture d’Al-Andalus. Il y a peu, dans une vente en province, il voit un relief orné d’une scène religieuse qu’il identifie immédiatement comme un albâtre de Nottingham. Cela pourrait intéresser le musée de Cluny, qui en possède une belle suite. Le musée préemptera en effet l’œuvre, qui est aujourd’hui dans ses collections. Dans la même vente figure une Vierge sculptée. Imposante. Près de 2 mètres de haut, très noble, du début du XIVe siècle. Dans la salle, Christian Giacomotto repère deux ou trois marchands qui semblent intéressés mais il s’obstine et l’emporte. Il apprendra ensuite qu’elle a un pedigree superbe : elle a été commandée par Enguerrand de Marigny, ministre de Philippe IV le Bel, pour la collégiale d’Écouis. La suite est moins affriolante : la sculpture pèse plus de 800 kilos, l’architecte de son immeuble craint que le plancher de l’appartement ne soit pas assez solide et la porte d’entrée est trop étroite pour faire passer l’œuvre. Finalement, il faudra une grue pour hisser la statue jusqu’au deuxième étage, où elle accueille aujourd’hui les visiteurs. Près d’elle, sur une console, un plumier moghol en ivoire avec fermoir en or et émeraude, une dague indienne en or et rubis, une crosse d’évêque gothique en émail de Limoges… Toujours ce dialogue entre périodes et horizons différents. La chance, dit-on, appartient aux gens qui se lèvent tôt. Un triste matin d’hiver, il fait encore nuit quand, aux puces de Vanves, un brocanteur montre à Christian Giacomotto ce qui ressemble à un vieux livre de comptes agraires. Apparemment sans le moindre intérêt. Mais il aperçoit sur la couverture du registre des enluminures dont la présence l’étonne. Il les photographie. Étonnant, en effet : quand François Avril, conservateur en chef honoraire à la Bibliothèque nationale de France, verra les photos, il identifiera immédiatement Le Grand Miroir du monde, de Vincent de Beauvais, un manuscrit parisien du XIVe siècle. On en connaît plusieurs tomes, le premier appartient à la BnF, le deuxième à la bibliothèque de Leyde, le chapitre 26 du troisième, qui avait disparu, est maintenant dans la collection Giacomotto. L’œuvre avait été commandée par Jeanne de Bourgogne pour la majorité de son fils Jean II le Bon. Christian Giacomotto éprouve une grande passion pour l’art islamique et ses calligraphies d’un extrême raffinement, ses incrustations d’argent et d’écaille, et plus encore pour les ivoires du Moyen Âge, tel celui qui représente une scène de la Passion. Proposé en vente en province, personne n’en voulait à 1 000 €. Il faut dire qu’il était sale et défiguré mais Christian Giacomotto y flairait le chef-d’œuvre. Il avait raison : il s’agit de la plaque d’un diptyque dont l’autre volet est conservé… au Louvre. On pense à Balzac, qui avait apporté à son restaurateur préféré un tableau crasseux : «En ôtant l’enfumure il a reparu le chef-d’œuvre le plus extraordinaire, une peinture fraîche comme si c’était d’hier, c’était sublime et sans prix. Quel beau moment que celui de cette œuvre quittant son suaire !» L’ivoire de Giacomotto rejoindra son pendant dans le grand musée parisien. Ses achats sont observés par les responsables des institutions, qui savent bien qu’ils viendront combler les lacunes de leurs collections. L’homme a l’œil fin : arrivant chez un ami, il désigne un Christ en ivoire, dont il identifie aussitôt l’auteur, Matteus Van Beveren, un artiste du XVIIe siècle flamand. Il aime répéter : «L’œuvre d’art est inséparable du contexte historique dans lequel elle a été créée.»
 

De part et d’autre d’une croix en argent, Navarre, vers 1500, une Vierge à l’Enfant en bois polychrome, Malines, 1520 et (à droite) un Enf
De part et d’autre d’une croix en argent, Navarre, vers 1500, une Vierge à l’Enfant en bois polychrome, Malines, 1520 et (à droite) un Enfant Jésus tenant le globe terrestre, art indo-portugais, XVIIe siècle.
© FARGUES

L’ami des musées
Grand amateur d’art et mécène, Christian Giacomotto est aussi une personnalité du monde des musées. Nommé au conseil du mécénat culturel par François Léotard, il est rapidement devenu indispensable auprès des organismes hexagonaux. Membre du conseil artistique des musées nationaux et du haut conseil des musées de France, il donne son avis sur les achats, les préemptions, les donations. Président honoraire de l’association des amis du musée de Cluny, où une salle porte son nom, il siège au conseil d’administration de la RMN-Grand Palais et au conseil supérieur du mécénat culturel. Il est aussi l’un des trois membres indépendants du conseil d’administration de France Museum, qui veille au rayonnement de l’expertise muséale française auprès du Louvre Abu Dhabi. Sa mission est d’explorer les connexions entre des civilisations ou des cultures apparemment éloignées dans le temps et l’espace. C’est exactement ce que Christian Giacomotto ambitionne pour sa propre collection. En 2001, il a été nommé membre du Conseil des ventes volontaires puis président de 2005 à 2009. Il y prônait la nécessité d’une réforme visant à moderniser la régulation du marché de l’art, lui donnant davantage de capacité d’intervention en amont des opérations. Une réforme qui devait donc constituer l’un des ressorts de l’éveil du marché parisien dans le domaine des transactions artistiques. Pour le collectionneur, le marché de l’art est essentiel. Il peut être le lieu des bonnes fortunes, où l’on trouve le tableau dont on possède le dessin préparatoire, la sculpture dont on avait sauvé l’esquisse anonyme, l’objet dont on retrouve le pendant. L’instinct de Christian Giacomotto, doté de multiples dons joints à beaucoup de science, le guide vers une recherche permanente de la beauté. Laissons le conclure : «Qui dira l’émotion de la quête de l'art ? Ils la connaissent bien tous ceux qui se livrent à ce sport étrange qui devient une maladie dont on ne guérit jamais.» 

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