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Christian Bérard s’expose à Monaco

Publié le , par Jean-Louis Gaillemin

Peintre, dessinateur de mode, de costumes et décors pour le théâtre et le ballet et même «designer», Christian Bérard est mis en scène dans toute sa diversité par Jacques Grange à Monaco.

Victor Grandpierre, Christian Bérard dessinant les costumes du Songe d'une nuit d'été...  Christian Bérard s’expose à Monaco
Victor Grandpierre, Christian Bérard dessinant les costumes du Songe d'une nuit d'été au château de Montredon, dédicacé et daté juillet 1942.

L’inclassable» Christian Bérard (1902-1949) a longtemps dérouté la critique et les institutions. Dans les années 1980, ce sont les galeristes qui le redécouvrent : Albert Loeb, galerie du Passage, L’arc en Seine, Arthème, Alexandre Biaggi à Paris, et Rainbow Fine Art à New York. Les collectionneurs suivent, Pierre Le-Tan en tête, puis les musées français, dont le dernier en date à Évian. Aujourd’hui, c'est celui de Monaco qui présente son «Excentrique Bébé» mais à cette date, aucun musée parisien ne s’est encore risqué à l’exposer.

Le noctambule visionnaire
Beaucoup d’admirateurs de Bébé, comme Cecil Beaton ou Julien Green, se désolent que ses addictions à l’éphémère de la mode et à la futilité du décoratif l’aient détourné du beau et grand art qui seul mériterait l’éternité : la peinture. C’est ne pas voir que son regard de peintre était celui d’un metteur en scène qui ne percevait dans la réalité qu’une vaste tragicomédie, isolant du bout du pinceau et de ses doigts une scène, un moment, une apparition surgie des coulisses de la vie, faisant d’un carrefour ou d’une plage le décor momentané d’une énigmatique intrigue. Ce regard de magicien, Boris Kochno l’avait bien perçu lors de leurs promenades dans le Paris nocturne des années 1920 : «En m’égarant avec Bérard dans les rues sans nom, délabrées et obscures des quartiers populaires, je vis des personnages mystérieux et des scènes bizarres qu’il semblait susciter du néant. Il avançait sans parler, puis soudain s’arrêtait et montrait de la main ce qu’il voulait me faire voir. Et ce geste d’illusionniste écartait le rideau des ténèbres et dévoilait devant moi des visions singulières, dans un éclairage théâtral.» Un peu plus tard, ces spectres nocturnes seront mis en scène avec Serge Lifar dans le ballet La Nuit (1930).
 

Christian Bérard, Vue d’intérieur, appartement de la rue Casimir-Delavigne, vers 1936, ancienne collection Boris Kochno, collection Nouvea
Christian Bérard, Vue d’intérieur, appartement de la rue Casimir-Delavigne, vers 1936, ancienne collection Boris Kochno, collection Nouveau Musée national de Monaco.
© NMNM

D’un rôle à l’autre, Bérard polymorphe
Un regard d’acteur aussi. Bérard multipliait les rôles dans ses divers logis, jouant les clochards au First Hôtel de Grenelle ou au Marquis’ Hôtel de Pigalle, à la recherche de conquêtes faciles, avant d’aller «en ville» composer une entrée théâtrale pour un bal de Mimi Pecci-Blunt, de se travestir en Petit Chaperon Rouge ou d’incarner au Bal des tableaux célèbres d’Étienne de Beaumont La Danse à Bougival de Renoir avec Victor Grandpierre et la comtesse Jean de Polignac : un goût de la mise en scène artistico-mondaine immortalisé par Man Ray dans une image où Charles et Marie-Laure de Noailles, Bérard et Jean Cocteau jouent avec les ombres d’une sculpture arachnéenne de ce dernier. Acteur encore avec le poète, dans un autre registre cette fois, au Welcome Hôtel de Villefranche-sur-Mer où les marins du monde entier entraient dans le jeu d’intrigues bien programmées dans des vapeurs d’opium. «L’opium excitait leur ironie en les poussant à contrefaire les personnages les plus absurdes […] tantôt ils se contorsionnaient dans des filets de pêcheur ajourés au niveau des oreilles, du nez et des yeux, tantôt ils se travestissaient en petites fiancées 1900, une gerbe de tubéreuses à la main, quand ils ne sortaient pas d’un grenier des robes de chambre à fleurs et d’antiques bibis dignes de la Chevigné pour imiter de vieilles dames partant allègrement se ruiner au casino de Monte-Carlo», raconte Claude Arnaud dans sa biographie de Cocteau.
 

Christian Bérard, Portrait de Gabrielle Chanel, vers 1937, Patrimoine de Chanel, Paris. © Chanel / Christian Bérard
Christian Bérard, Portrait de Gabrielle Chanel, vers 1937, Patrimoine de Chanel, Paris.
© Chanel / Christian Bérard

Le jeu des apparences
Un dessin conservé par Kochno illustre cette théâtralisation du regard qui est au cœur de l’œuvre de Bérard. Un rideau de scène s’y ouvre sur un intérieur nu, dont le seul personnage est un tableau posé sur un chevalet. Sur celui-ci, une plage minimaliste où pose le peintre lui-même. La boucle est bouclée : si le théâtre n’est que la peinture, celle-ci n’est que mise en scène. Les tableaux, qu’ils se succèdent sur les planches ou soient accrochés aux murs, ne sont que les captures équivoques d’un moment fugitif. Sur la toile de fond ou celle du châssis, tout n’est qu’apparence, trompe-l’œil, et la place du Prince au centre de la perspective est celle même de l’artiste et du spectateur, aussi friands l’un que l’autre de ces apparitions illusoires.

Mises en scène allusives
Non que les décors de Bérard prennent jamais le pas sur l’intrigue : simples signes destinés à mettre en valeur un dialogue ou une chorégraphie, ils s’esquivent. Un lit, le portrait énigmatique de l’inconnu au bout du fil, meublent à eux seuls la chambre de La Voix humaine de Cocteau. Une voile tendue sur deux mâts, un escalier, une terrasse, suffisent au jardinier pour dialoguer avec Gérard Philipe en archange de Sodome. Seules Les Bonnes de Genet exigeaient une surabondance ornementale du meilleur mauvais goût. Même discrétion dans ses dessins de mode, où les modèles sont mis en scène par quelques signes. Un buste en gaine, une applique, un rideau et un tapis suffisent à situer une robe. Ainsi de ce plissé à l’antique d’Alix, future Madame Grès, qui devient aux côtés d’un sphinx et de deux colonnes de marbre un personnage de tragédie grecque, ou de ces trois robes de Schiaparelli – dont le fameux tailleur «Apollon de Versailles» –rassemblées sur une console aux drapés onduleux, sous le regard attendri de chimères baroques. L’exposition «Le théâtre de la mode», au musée des arts décoratifs en 1945, sera l’accomplissement de cette démarche avec un théâtre miniature où de petites poupées habillées par les plus grands couturiers parisiens animent la scène et les loges. Sous sa direction artistique, treize autres scènes, inspirées des places et jardins de Paris, seront réalisées par des décorateurs et artistes comme Georges Geffroy, Emilio Terry, Jean Cocteau, mais aussi André Beaurepaire, qui y fait ses débuts avec sa «Grotte enchantée».
 

Christian Bérard, Autoportrait, 1932, huile sur toile, 74 x 58 cm (détail), ancienne collection Jean Hugo. © Jean-Baptiste Hugo
Christian Bérard, Autoportrait, 1932, huile sur toile, 74 x 58 cm (détail), ancienne collection Jean Hugo.
© Jean-Baptiste Hugo

Les artifices du décorateur
Il signe également des décors et dessins pour Jean-Michel Frank et son équipe, dont il apprécie l’esprit de dérision et de brouillage des styles : objets d’une archéologie imaginaire d’Alberto Giacometti, style «Louis XVII» d’Emilio Terry ou objets ironiques de Dalí, telle sa lampe moderniste aux formes molles, coiffée d’une nasse de pêcheur. De simples taches de couleurs simulent fleurs, feuilles ou fruits sur les tapis pour Frank, le plus spectaculaire ayant été réalisé à New York pour le salon de Nelson Rockefeller. Esquivant toute règle géométrique, Bérard saura faire onduler ses trames ornementales, dévoyer les rinceaux et les grecques, décentrer les carrés de ses foulards. Les visages à la grecque parsemant les tapisseries des sièges flottent dans le vide. Peu soucieux de rigueur architecturale, il donnera à son antichambre néoclassique de l’Institut Guerlain l’allure d’une esquisse à l’aléatoire modelé, réalisé en broderie de velours et tissus par Margarita Classen-Smith. Pour accentuer l’ambiguïté de l’espace, il reprendra dans ses paravents les motifs de ses plages où flottent des personnages qui amorcent un dialogue. Sur la moquette de l’appartement de Claire Artaud, c’est Bérard lui-même qui invite à s’évader pour aborder les rivages du rêve. Ces plages désertiques des quartiers populaires de Marseille ou de Toulon et leurs misérables cabanons sont le cadre idéal du théâtre éphémère où Bérard se met en scène. Trois bandes de beige, de gris et de bleu suffisent à suggérer le flou du sable, l’infini de la mer et la montagne. Sur ce fond à la Rothko, il se représente en loques ou dans d’incertaines draperies, entre le moine et le mendiant, parfois même en enfant, se dédoublant, s’interpellant, dialoguant avec lui-même, posant aussi avec les petits, dont il aime la mélancolie et les jeux drolatiques. Le chef-d’œuvre de cette série, le Double autoportrait sur la plage (1933) – donné au MoMA par James Thrall Soby, le promoteur de Bérard aux États-Unis –, n’est aujourd’hui toujours pas exposé. Pas assez «moderne» sans doute ?
 

Christian Bérard et Jean-Michel Frank, paravent à quatre feuilles réalisé pour l’appartement de Claire Artaud, 1936, huile sur toile, bois
Christian Bérard et Jean-Michel Frank, paravent à quatre feuilles réalisé pour l’appartement de Claire Artaud, 1936, huile sur toile, bois moulé doré, 105 x 212 cm, galerie Alexandre Biaggi et Pruskin Gallery.

Le peintre et ses doubles
Ses portraits, peut-être la partie la plus forte de son œuvre, ne font que scruter, non sans inquiétude, l’ambiguïté des rôles que nous incarnons tour à tour. Partant d’une vision spectrale légèrement angoissante dans les années 1920, il déguise ses modèles en clowns tristes ou en pierrots mélancoliques avant que, lors d’un voyage en Italie en 1930 avec les frères Eugène et Léonide Berman, Piero della Francesca ou Masaccio ne l’incitent à renouer avec le canon de la Renaissance de ses années d’étude. Classicisme que l’on retrouve dans les peintures décoratives de l’hôtel de Jean et Marie-Blanche de Polignac, et dans ses portraits de Marie-Laure de Noailles ou de Horst. Rare moment aussi des autoportraits apaisés comme celui de 1932 à la chemise bleue et au pull rouge, qui faisait la couverture de sa magistrale biographie par Kochno en 1987. Puis une certaine tension s’observe, les taches claires ou foncées viennent marqueter les visages, qui prennent du modelé et semblent surgir du fond avec une force sculpturale, comme le minuscule portrait d’Olivier Larronde – peut être son chef-d’œuvre. Bérard est également à l’honneur à Paris chez Alexandre Biaggi avec la représentation du Songe d’une nuit d’été, photographié par Victor Grandpierre dans le Parc de Montredon chez Lily Pastré. Le tissu étant rare, il avait réquisitionné ceux des murs et les rideaux pour ses costumes. L’unique représentation se termina au clair de lune.

à voir
«Christian Bérard. Excentrique Bébé», Nouveau Musée national de Monaco – Villa Paloma,
56, boulevard du Jardin Exotique, Monaco, tél. : +377 98 98 48 60,
Jusqu’au 16 octobre 2022.
www.nmnm.mc
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