Chirac, du terroir au Quai Branly

On 03 October 2019, by Vincent Noce

Après la disparition de l’ancien président, l’unanimité se fait pour célébrer un patron des arts du monde. Il n’en a pas toujours été ainsi.

Jacques Chirac en 2009, dans le bureau de sa fondation, rue de Lille, à Paris.
PHOTO LUC CASTEL

Françoise de Panafieu raconte volontiers que, à la mairie de Paris, où elle était adjointe chargée de la culture, Jacques Chirac la convoqua un beau jour pour lui dire : «Tu le sais, je n’ai pas pour habitude d’intervenir dans la programmation des musées, mais j’ai une demande à formuler. Je souhaite que soit organisée au Petit Palais une exposition sur les Taïnos arawak». «Ah, les Taïnos! Bien sûr, monsieur le maire… les Taïnos !» De retour dans son bureau, elle se précipita sur le dictionnaire et il fallut quelques heures à l’intéressée, femme cultivée s’il en est, pour se faire une idée du sujet. Et l’exposition s’est ouverte au Petit Palais en 1994, le maire de Paris s’en faisant le guide pour expliquer l’usage des spatules vomitives et des pipes à drogue hallucinogène avec cette verve qui lui faisait gagner tous les suffrages. Quelques années plus tôt, il avait fait la connaissance, sur une plage de l’île Maurice, de Jacques Kerchache, rencontre qui aboutit à la création du musée du quai Branly, non sans détours. Le marchand d’art l’avait convaincu d’ouvrir une galerie au Louvre pour montrer que les chefs-d’œuvre du Cameroun et de Côte d’Ivoire étaient «les égaux» de ceux de l’Antiquité. S’étant heurté à la résistance des conservateurs, dont Pierre Rosenberg, auquel il ne pardonna jamais (on vous fait grâce des épithètes), Jacques Chirac crut la circonvenir en confiant une mission de réflexion à Jacques Friedmann, lequel préconisa la création d’un musée. Ce n’était pas l’idée première d’un président qui avait à cœur de se distancier de la boulimie de monuments de François Mitterrand, auquel il venait de succéder. Mais enfin, il y eut la galerie du Louvre, qui ouvrit au milieu des polémiques et n’y a jamais gagné sa place, et le musée du quai Branly, qui, même handicapé par les retards, les turbulences et une muséographie difficilement rattrapable, l’a, lui, pleinement acquise. Il avait fait de la ville de Paris le berceau d’une génération de dirigeants qui allaient configurer la vie culturelle. C’est sous son mandat que furent libéralisées les ventes aux enchères, que le Louvre et les grands musées obtinrent leur autonomie et que fut promu le mécénat, aidé en cela par l’un des meilleurs ministres de la Culture, Jean-Jacques Aillagon, dont il eut le grand tort d’écourter la mission, s’étant laissé influencer au détour d’un voyage à Lisbonne par un article venimeux du Monde. C’est aussi dans les derniers mois de sa présidence que fut signé le contrat mirobolant pour un Louvre à Abou Dhabi, à l’époque vilipendé, aujourd’hui cité en exemple d’une nouvelle lumière portée sur la mondialisation.
La France et la diversité
L’homme avait ses faiblesses, mais il ne manquait pas d’audace. Christine Albanel, qui était sa plume, se souvient qu’il n’eut pas l’ombre d’une hésitation pour reprendre les mots reconnaissant la responsabilité de la France dans la déportation des juifs  lesquels devraient aujourd’hui présider à la morale des restitutions de biens culturels disparus en «ces heures noires qui souillent à jamais notre histoire». Le musée du quai Branly n’était «ni son caprice, ni son bon plaisir», témoigne Stéphane Martin, qui l’a dirigé depuis la première heure. «C’était un acte politique à part entière, le projet de la France qui rendait hommage à la diversité et à l’égalité des cultures, auxquelles il croyait.» «Sa curiosité était sans frontière, témoigne le galeriste Christian Deydier, il gardait toujours une petite sacoche marron sous le bras avec des fiches d’un musée universel. C’était un érudit dans les arts précolombiens ou ceux d’Extrême-Orient, l’un des meilleurs en archéologie chinoise. Il pouvait passer ses nuits en visite officielle à se faire présenter des objets de fouille et à discuter de leur datation.» L’ancien président du Syndicat national des antiquaires se souvient que, dans ses longues visites à la Biennale, «Jacques Chirac avait besoin de prendre les objets pour les caresser, afin de sentir leur force et l’âme du créateur.» Il avait fait pareil à l’inauguration du quai Branly. En réalité, il préférait un masque de sanglier bamana à une statue grecque, qu’il trouvait bien polie [même si ce n’est pas le terme qu’il avait coutume d’utiliser], comme le relate Marie-Cécile Zinsou, qui n’a pas oublié son concours pour le prêt d’œuvres à l’exposition de sa fondation béninoise sur le roi Béhanzin. Pour l’avoir accompagné en 2013, alors en chaise roulante contre laquelle il pestait, en une visite privée des bronzes archaïques de la collection Zuellig à Guimet, on peut témoigner que son intérêt n’avait pas faibli. On sait aussi la fidélité discrète et tenace que sut lui porter un François Pinault.
Popularité
«Jacques Chirac, résume Jean-Jacques Aillagon, s’est gardé de réduire sa politique culturelle aux seuls territoires de ses passions, mais il a fait de celles-ci le ressort de ses engagements parmi les plus importants.» On a cependant oublié à quel point l’image publique de cet homme doté de tant de qualités en privé a changé quand se sont affirmées ses affinités pour la culture. Au moment des Taïnos, sa popularité était au plus bas. Longtemps, après avoir été affublé de «l’image rebutante», selon ses propres mots, d’un petit caporal excité et fascisant, il a cultivé le mythe d’un politicien «proche du terroir», suivant l’imagerie d’un Jean Cau, adepte de la bière et de la tête de veau (il en mangeait rarement, comme on s’en doute), tout juste capable de lire des romans policiers. À Matignon, dans les années 1970, de son propre aveu, il rangeait ses ouvrages de poésie dans un tiroir de son bureau, car «son image de marque, même pour ses proches, ne lui accordait pas le droit d’aimer les poètes». Sur France Inter, Claude Askolovitch s’est demandé : «De franchouillard et esthète, laquelle de ces vertus lui a-t-elle permis de prendre le pouvoir ?». Pour l’empreinte qu’il laisse à la France, la réponse ne fait guère de doute.


 

Jacques Chirac inaugurant l'Hôtel Drouot le 13 avril 1980
Jacques Chirac inaugurant l'Hôtel Drouot le 13 avril 1980DR
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