Chelsea, toujours au cœur du marché mondial

Le 30 juin 2017, par Alain Quemin

Dans le quartier phare de l’art contemporain à New York, la croissance des galeries se poursuit et la concurrence se cristallise autour d’un enjeu majeur : la peinture.

Katharina Grosse (1961), Untitled, 2016, acrylique sur toile 390 x 220 cm
© KATHARINA GROSSE UND VG BILD-KUNST, BONN 2017. COURTESY GAGOSIAN.

Chaque année, le calendrier des galeries d’art contemporain est davantage rythmé par les foires. Pour celles-ci, il faut disposer d’œuvres fortes, tant pour franchir l’étape de l’acceptation par le comité de sélection que pour surpasser ses concurrents. De plus en plus, les expositions en galerie tendent à occuper une place secondaire, la part des ventes occasionnées dans ce cadre diminuant. Dans certaines grandes métropoles dépourvues d’un tissu dense de collectionneurs, comme Berlin, les présentations en galerie deviennent souvent le moyen d’entretenir l’image contemporaine. Même à l’occasion du gallery week-end, qui se tient chaque année au printemps et qui est censé attirer les acheteurs en nombre beaucoup plus important, bien des enseignes tentent surtout de convaincre les acteurs du monde de l’art contemporain et en particulier les décideurs, qui composent les comités de sélection des foires de l’audace de leur programmation. Dès lors, il n’est pas rare que les espaces des galeries soient investis d’installations ou d’autres œuvres difficiles à vendre. À Paris, le marché est beaucoup plus consistant, mais l’influence des foires se fait également sentir. Toutes les grandes enseignes participent à la principale manifestation qui se tient chaque année en octobre, la FIAC, et elles soignent particulièrement leur programmation à ce moment-là, pour bénéficier de la venue en nombre des collectionneurs. La situation est encore différente à New York et plus particulièrement à Chelsea, au cœur même du marché de l’art contemporain. La ville accueille deux foires importantes, Frieze New York, en mai, et l’Armory Show, en mars. La première attire les plus grandes galeries new-yorkaises, même si les participants se plaignent de la distance par rapport au centre de Manhattan. La manifestation ayant lieu sous une vaste tente, l’édition 2017 a été durement affectée par les pluies diluviennes survenues pendant sa tenue.
La semaine à ne pas manquer
En revanche, l’Armory Show ne parvient pas à attirer les poids lourds du marché local. En 2017, seule la galerie Pace disposait d’un stand… et avait tout fait pour signifier qu’il ne s’agissait pas pour elle de vendre, comme si le seul fait de participer constituait une faveur consentie aux organisateurs. Tout son espace, auquel il était impossible d’accéder, était réservé à une unique et énorme sculpture en lévitation. Pour autant, cette année encore, les galeries n’entendaient pas ignorer pleinement l’événement que constitue l’Armory Show : à cette occasion, l’enjeu consistait à bénéficier dans leurs propres espaces, sans avoir à payer un stand extrêmement onéreux dans le cadre de la foire de la présence à New York de très nombreux collectionneurs venus de tous les États-Unis et même, pour certains d’entre eux, du monde entier.

 

Wangechi Mutu (1972), Ndoro Na Miti, installation. © WANGECHI MUTU COURTESY GLADSTONE GALLERY
Wangechi Mutu (1972), Ndoro Na Miti, installation.
© WANGECHI MUTU COURTESY GLADSTONE GALLERY

De vastes locaux sur un territoire resserré
À New York, la semaine de l’Armory Show permet donc de découvrir ce que les galeries locales proposent de meilleur, et dans des conditions bien plus favorables que sur des stands de foire nécessairement étriqués, a fortiori dans les manifestations qui se tiennent à Manhattan. Si, depuis quelques années, l’habitude était largement prise de se déplacer entre les 18e et 25e rues essentiellement, depuis que l’un des quatre géants, Hauser & Wirth, avait investi l’immense espace d’une ancienne piste de patin à roulettes sur la 22e rue, le territoire s’est quelque peu resserré, et densifié. En effet, Hauser & Wirth a déménagé et repris… l’ancien espace de l’emblématique DIA Center for the Arts, la galerie s’emparant d’un bâtiment entier (cinq étages) naguère encore détenu par une institution ! C’est qu’aujourd’hui, le pouvoir de consécration en art contemporain a largement basculé des institutions vers le marché, le quartier de Chelsea en rend bien compte.

Le pouvoir de consécration en art contemporain a largement basculé des institutions vers le marché, le quartier de Chelsea en rend bien compte.

Les quatre géants mais pas seulement
Comme toujours, et plus encore en cette période très importante de tenue de l’Armory Show, l’offre de Chelsea s’avérait de très haut niveau. L’empereur du marché, Gagosian, présentait deux peintres résolus : Katharina Grosse, la première, exposait des formats imposants, ou même immenses, et vivement colorés. Par l’audace chromatique, elle semblait se mesurer à Kandinsky ou, aujourd’hui, à Gerhard Richter. Le second, Albert Oehlen, dévoilait deux séries différentes inégalement réussies, celle s’inscrivant dans le sillage de l’expressionnisme abstrait étant la plus convaincante. Sur deux niveaux, la galerie Hauser & Wirth consacrait son espace à une présentation sur la «sérialité» de qualité proprement muséale, avec des œuvres fondées sur la répétition de Roman Opalka, Eva Hesse, Cindy Sherman, Bernd et Hilla Becher, On Kawara ou Paul McCarthy. Ne manquaient, hélas, que des cartels pour mieux apprécier encore la présentation. L’un des deux espaces de Pace accueillait les tableaux constitués d’assemblages de lamelles de plastique blanc de Tara Donovan un vrai succès trouvant toute sa place dans la filiation de l’art optique et le second les travaux récents de Julian Schnabel : des assemblages de fragments d’assiettes peintes dans des tons de vert et de rose, pour un résultat certes spectaculaire, mais trop décoratif. Chez le quatrième poids lourd du marché, David Zwirner, dont la galerie va prochainement s’étendre encore, dans l’Upper East Side, le rez-de-chaussée de l’immense bâtiment accueillait les sculptures très géométriques et colorées de John McCracken, les présentations en étage étant moins convaincantes. Mais quel magnifique espace ! Barbara Gladstone révélait des sculptures de Wangechi Mutu aussi inventives certaines étaient composées de couvertures de déménagement et syncrétiques que ses tableaux, aux traits afro-descendants. À côté, Paula Cooper exposait les belles peintures très gestuelles de Julian Lethbridge évoquant aussi bien le travail de Jackson Pollock que les œuvres les plus récentes de Philippe Cognée. Marianne Boesky consacrait son espace labyrinthique à Pier Paolo Calzolari. Une mention pour la Française, installée à New York, Camille Henrot, dont quelques œuvres étaient visibles chez Metro Pictures. L’exposition la plus réussie ? Sikkema Jenkkins & Co présentait une époustouflante exposition de Vik Muniz, venant renouveler, par l’usage de la photographie, la grande tradition du trompe-l’œil en peinture. Des clichés d’une précision impressionnante étaient munis de quelques éléments identiques à ceux photographiés mais… en relief et il était pratiquement impossible de distinguer les uns et les autres. Une fois de plus, mises bout à bout, les galeries de Chelsea fortement concentrées dans un espace réduit constituaient, en quelque sorte, un fabuleux «musée» d’art contemporain, dans lequel, toutefois, tout était à vendre. Et les moyens des plus grandes galeries étatsuniennes n’avaient rien à envier à la plupart des institutions. L’objectif était clair, aucune exposition ne visant ici à soigner son image : vendre, donc, et des œuvres qui, par-delà leur grande diversité formelle, étaient, dans leur immense majorité, des… peintures. Au cœur même du marché de l’art et lors d’une des périodes de l’année les plus importantes, c’est bien ce médium qui, aujourd’hui encore, se trouve au centre de la création contemporaine dans les arts visuels.

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