Chasse aux trésors cherche mécènes

Le 20 octobre 2017, par Carole Blumenfeld

Lancé il y a quatre ans par la Sauvegarde de l’art français, «Le Plus Grand Musée de France» est une initiative inédite dont la portée se mesure bien au-delà des 400 000 € déjà levés pour restaurer les trésors des églises françaises.

François Lemoyne (1688-1737), Saint Jean-Baptiste, 1726, huile sur toile, 181 x 125 cm, église Saint-Eustache, Paris (détail).
© ville de paris coarc jean-marc mosser

Président de la Société des amis de Versailles de 1987 à 2009, président de la Sauvegarde de l’art français depuis 2005, Olivier de Rohan-Chabot est un homme d’engagements. De la Fondation du patrimoine à la Société des amis de l’hôtel de la Marine, la liste de ses titres est longue, mais ce passionné est loin d’enfiler des perles. Dans les splendides bureaux de la Sauvegarde de l’art français, sous le plafond de Simon Vouet, lorsque nous lui demandons comment est née cette passion pour la protection du patrimoine, il prend le temps de réfléchir et confie : «Quand j’avais 14 ans, nous échangions avec un garçon de mon village, avec lequel je partageais l’amour des belles choses. Nous voulions tous les deux que les gens s’y intéressent. Je disais alors : “Il faut leur montrer le mont Saint-Michel.” Lui : “Au contraire, il faut leur montrer la petite chapelle à côté de chez eux.” Aujourd’hui encore, je n’ai toujours pas résolu le problème !» Confidence pour confidence, il finit par raconter sur un ton amusé son premier coup d’éclat, à 16 ans : «Dans les années 1950, les recteurs et les curés bretons s’acharnaient contre les retables et brûlaient les tableaux de communion du XVIIe siècle. Je suis allé voir l’évêque de Vannes et lui ai demandé d’“arrêter le massacre”. Il m’a gentiment envoyé promener… » Quelques décennies plus tard, Pierre Arizzoli-Clémentel, ancien directeur général du château de Versailles, dit de lui qu’il est «l’un des hommes les plus essentiels, tant du point de vue de son action que de sa réflexion sur le patrimoine français dans les territoires». La Sauvegarde de l’art français, premier mécène des soixante mille églises et chapelles françaises, part du constat que pour les protéger, il faut à la fois regarder les trésors qu’elles recèlent, c’est-à-dire savoir qu’ils existent, mais aussi que les habitants s’en sentent responsables. «Nous avons la chance d’avoir une fonction publique tout à fait remarquable, avec des gens compétents et dévoués, mais il n’est pas possible d’avoir des fonctionnaires des Monuments historiques derrière chaque objet !» Olivier de Rohan-Chabot cite l’exemple du Christ de pitié de Jean Malouel (vers 1370-1415), vendu en 1985 par le curé de Vic-le-Comte pour quelques centaines de francs avant que l’acheteur, un brocanteur, n’enlève le badigeon qui recouvrait le panneau de bois. En 2012, l’œuvre, classée trésor national, entre finalement au Louvre pour 7,8 M€, alors qu’il s’agissait de la propriété de la commune. Pour Lucas Lefebvre, chef de projet du Plus Grand Musée de France, la question de l’appropriation est absolument essentielle : «Nous levons parfois des fonds pour des œuvres uniquement parce qu’elles comptent à l’échelon local.»

"Nous voulons que les gens se sentent responsables de leur pays"

Découvertes estudiantines
«Nous avions cette idée du Plus Grand Musée de France. Je savais qu’elle était bonne, reprend Olivier de Rohan-Chabot, mais j’ignorais comment attaquer le problème. En allant visiter l’exposition «Labrouste», qui s’est tenue à la Cité de l’architecture et du patrimoine à Paris en 2012-2013, j’ai été interpellé par un jeune homme, qui venait de créer la junior-entreprise de l’École du Louvre avec quelques amis. En les recevant quelques jours plus tard, j’ai parlé au téléphone de notre projet, ce qui n’était pas tout à fait un hasard. Quand j’ai raccroché, ils m’ont dit qu’ils voulaient s’en occuper. Une semaine plus tard, ils m’ont dressé un devis, un peu élevé d’ailleurs… Ils ont eu du culot ! Je me suis donné de la peine pour réunir cette somme, et c’est comme cela que tout est parti.» Si aujourd’hui, les étudiants des sept campus de Sciences Po et bientôt de la Sorbonne sont payés en crédits ECTS (European Credit Transfer and Accumulation System), tous apprennent un véritable métier. Réunis fin septembre, ces petits groupes de travail ont ensuite deux mois et demi pour dresser une liste d’œuvres à restaurer, qu’ils soumettent à un comité d’experts, présidé par Guillaume Kientz. Ce spécialiste de peinture espagnole, conservateur au musée du Louvre, se félicite des découvertes des étudiants, telles L’Adoration des bergers de Juan de Roelas (vers 1558-1625), retrouvée dans une église à Favières-en-Brie un tableau donné par la famille du maréchal Soult, capital pour l’art andalou du XVIIe siècle , ou encore la Crucifixion de Maarten van Heemskerck (1498-1574), totalement oubliée dans l’église de L’Oudon. Il faudrait aussi citer La Vierge à l’Enfant de l’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Fontenay-aux-Roses, classée comme une simple copie du XIXe, mais rendue à Pierre Mignard (1612-1695) depuis. Certains groupes ont également sauvé des œuvres récemment identifiées, comme Le Christ bénissant de Jusepe de Ribera (1591-1652), retrouvé par Michel Laclotte dans l’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Nivillac, et déposé après sa restauration au musée des beaux-arts de Rennes. Une fois les choix arrêtés, les étudiants, accompagnés par un parrain, ont alors six mois pour mener campagne. Guillaume Kientz parle d’un «baptême du feu avec tout l’écosystème patrimonial» pour convaincre le conservateur des Monuments historiques, le maire, le prêtre, la dame qui conserve les clés de l’église… Lorsqu’ils ont suscité l’enthousiasme de ce petit monde, ils rivalisent d’ingéniosité pour organiser toutes sortes de manifestations, des concerts, des conférences, des représentations théâtrales in situ autour des œuvres… «Là où nous sommes le plus fiers, explique Olivier de Rohan-Chabot, c’est lorsque nous parvenons à déclencher tout un enchaînement d’initiatives et à créer des cercles vertueux. »

 

Au centre, L’Adoration des mages (1717) de Jean-Baptiste Oudry, prêté par l’église Saint-Georges de Villeneuve-Saint-Georges (DRAC Ile-de-France) au P
Au centre, L’Adoration des mages (1717) de Jean-Baptiste Oudry, prêté par l’église Saint-Georges de Villeneuve-Saint-Georges (DRAC Ile-de-France) au Petit Palais pour l’exposition «Le baroque des Lumières» (2017).

Un grand projet de société
Le président de la Sauvegarde de l’art français voit grand. L’un de ses rêves serait d’«animer une campagne générale où, dans chaque université française, un groupe d’étudiants prendrait en charge la restauration d’un très grand nombre d’objets sur tout le territoire». En réalité, fort des succès de l’expérience, il cherche déjà de nouveaux partenaires du côté des grandes entreprises à l’échelon national. Séduits, Michelin et le Crédit Agricole ont déjà confié des sommes à leurs cadres afin de faire restaurer des objets qu’ils ont eux-mêmes identifiés. Le Plus Grand Musée de France, qui a reçu le haut patronage du président de la République, est ainsi appelé à se développer et à adopter différentes formes. Philippe Préval, l’un des plus discrets mécènes de l’histoire de l’art et des musées français, parle d’un engagement qui fait sens : «New York passe son temps à détruire des buildings pour en construire de plus hauts. Tout change très vite mais la ville ne perd pas son ADN, qui est dans la verticalité et le mouvement. Il n’en est pas de même ici. Que disparaissent les petites églises de nos campagnes, et c’est l’ADN de la France qui disparaîtra. J’ai été impressionné, en lisant le bulletin annuel de la Sauvegarde, par l’importance de son travail : un clocher ici, une voûte là, une façade, dans des villages enclavés ou dans des villes comme Roubaix. C’est un travail considérable sur l’ensemble du territoire qui permet de préserver l’identité, la singularité d’un pays. Il faut préserver ce que nous sommes pour aborder l’avenir avec résolution.»


 

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