Charles Riva ou l’art de réduire la voilure

Le 24 septembre 2020, par Hugues Cayrade

L’ancien marchand et collectionneur évolue à contre-courant. Quand la plupart accumulent, lui n’exclut pas de restreindre sa collection à moins d’une centaine de pièces importantes.

Charles Riva devant Lettre sur les sourds et muets II (1974) de Frank Stella.
© HV Photography. Courtesy Collection Privée

Si tant est qu’il ait un jour été sujet à la folie des grandeurs, Charles Riva semble aujourd’hui en être tout à fait revenu. Son intérêt pour les tableaux de petit format, qui a donné corps à la dernière exposition de son espace bruxellois, est sans doute le signe d’une évolution chez ce grand collectionneur d’origine franco-italienne, expatrié à New York depuis ses 19 ans. La lecture de comics et la révélation du pop art, à 12 ans, avaient déjà initié le jeune Charles à la « mythologie » du rêve américain. Ce goût ne l’a plus quitté, et il n’a eu de cesse de le promouvoir et de le partager à travers l’enseigne Sutton Lane, ouverte au début des années 2000 à Londres et à Paris, puis dans la capitale belge où, en 2009, il donne à voir ses propres pièces. Six ans plus tard, il ouvre Riva Project, un second espace dédié à la sculpture. Pour autant, Charles Riva rêve d’une collection plus malléable. À l’abri de la grandiloquence…
 

Frank Stella, Felsztyn IV (1971). Exposition « Frank Stella » à la Charles Riva Collection en 2017. © HV Photography
Frank Stella, Felsztyn IV (1971). Exposition « Frank Stella » à la Charles Riva Collection en 2017.
© HV Photography


Est-ce facile pour un collectionneur de vivre à New York quand l’essentiel de sa collection se trouve à Bruxelles ?
J’ai quand même encore quelques pièces chez moi et dans mes bureaux new-yorkais. New York reste une extraordinaire plateforme pour l’art contemporain, la première au monde. Je voyage beaucoup, notamment à Londres dans le cadre de mes affaires [il gère, avec son associée Olyvia Kwok, un fonds d’investissement pour collectionneurs sur un axe New York-Londres-Hong Kong, ndlr], et ai peur qu’avec le Brexit, la capitale anglaise ne perde sa deuxième place sur le marché de l’art, sans doute au profit de Hong Kong d’ailleurs. Ce que je montre de ma collection en Europe est à plus de 90 % américain. J’ai choisi Bruxelles, parce que la scène artistique y est très active et que beaucoup de personnes y transitent, ce qui lui donne une dimension très internationale. Et puis, l’immobilier n’y est pas très cher, on peut se loger dans le centre de la ville pour un dixième du prix demandé en périphérie de Paris.
Certains observateurs estiment que le Brexit pourrait profiter à la place parisienne. Ce n’est pas votre avis…
De grandes galeries, comme David Zwirner ou White Cube, y ont certes récemment ouvert des succursales, et c’est très bien, mais la mentalité française est, selon moi, profondément anticapitaliste. En France, tout demande beaucoup de temps, de procédures, alors que les Anglo-Saxons ont ce que l’on appelle l’art du deal, les choses se font plus facilement et plus vite. Et puis, les collectionneurs français, à part quelques grands comme Pinault ou Arnault, s’intéressent aussi bien aux meubles qu’aux tableaux, leurs ensembles sont très hétéroclites…


La collection Riva a fêté l’année dernière le 10e anniversaire de son installation à Bruxelles. Êtes-vous satisfait de la fréquentation de cet espace ?
Il est ouvert sur rendez-vous et, plus largement, pendant la foire Art Brussels, durant laquelle nous enregistrons entre huit cents et neuf cents entrées. Le reste du temps, la fréquentation avoisine les quatre cents visiteurs mensuels, soit grosso modo cinq mille entrées par an, comme pour un musée français de province. Mais nous y recevons de grandes institutions artistiques, comme le musée Norton de West Palm Beach, la pinacothèque de Brera à Milan ou le musée d’art contemporain de Cologne, et des groupes de collectionneurs limités à une trentaine de personnes. Ce qui donne lieu à des rencontres et à des échanges très intéressants. Cet espace me permet de mener un véritable programme de développement culturel, de proposer une expérience plus complète et plus riche autour de ma collection.
Êtes-vous régulièrement sollicité pour des prêts d’œuvres ?
Je le suis assez régulièrement, mais je le fais de moins en moins, parce que cela demande beaucoup de précautions, surtout pour celles des années 1960 et 1970. Bien sûr, si le MoMA m’appelle demain, je dirai oui sans hésiter, mais dans l’ensemble, cela dépend surtout du projet, de sa cohérence.
Vous aimez thématiser vos expositions…
Je pense en effet qu’il est important de multiplier les grilles de lecture d’une œuvre. Cela me permet aussi d’aborder ma collection avec sans cesse un nouveau regard. L’exposition lancée en septembre 2019 autour de la photographie d’architecture allemande et japonaise a eu un tel succès que nous avons décidé de prolonger le show. Nous avons ensuite mis en lumière des tableaux de petite taille, du début du XXe siècle jusqu’aux années 1980, de James Ensor à Philip Guston, en passant par Picabia, Giacometti, Picasso ou Willem de Kooning… L’exposition devait initialement être prête pour Art Brussels, mais a dû être décalée pour cause de Covid-19. À 70 %, les œuvres sont issues de ma collection et, pour les 30 % restants, de prêts.

 

Thomas Ruff, w.h.s. 08 (2001). Exposition « Selected Works by Candida Höfer, Thomas Ruff and Hiroshi Sugimoto » à la Charles Riva Collecti
Thomas Ruff, w.h.s. 08 (2001). Exposition « Selected Works by Candida Höfer, Thomas Ruff and Hiroshi Sugimoto » à la Charles Riva Collection en 2019.
© HV Photography. Courtesy Collection Arthur de Ganay


Qu’en est-il de Riva Project, votre second espace bruxellois dédié à la sculpture ?
Il est un peu en standby depuis « Animals V2 », proposée en 2018 autour de la représentation de la figure animale dans l’art contemporain, avec des œuvres de Martin Creeds, Paul McCarthy ou Jeff Koons, entre autres. J’ouvre cet espace, qui permet de montrer des pièces plus volumineuses, en fonction des projets. Nous planchons actuellement sur un nouveau programme autour de la représentation du corps, de la Grèce antique aux robots de Saruyama.
Comment votre collection a-t-elle évolué depuis votre première acquisition, celle d’une œuvre de Roy Lichtenstein ?
Au fil du temps, elle s’est naturellement orientée vers des pièces plus historiques, même si les coûts sont plus importants, au détriment d’artistes plus jeunes qui d’ailleurs ont peut-être, à un moment donné, été surévalués. Mes dernières acquisitions concernent par exemple Richard Serra et Calder, sachant que près d’un tiers de ma collection est aujourd’hui consacré à la sculpture. Même si j’ai arrêté mes activités de galeriste, j’ai cette particularité d’être un collectionneur qui revend, ce qui n’est pas habituel et heurte les marchands… Mais il est désormais plus intéressant d’acheter dans une salle de ventes, où la commission ne va pas excéder 25 %, que dans une galerie qui en prend près du double.
Comment imaginez-vous la collection Charles Riva dans dix ans ?
Je ne pense pas aussi loin. Cela fait déjà presque douze ans de programmation à Bruxelles, et j’aurai sans doute un jour besoin de changer d’air, de trouver un endroit plus ensoleillé. Il se peut également que cette collection finisse par compter moins de pièces, peut-être seulement quatre-vingts, mais plus importantes, de sorte qu’elle soit plus facile à « manager » et me permette de réduire les frais de stockage et de transport. Dans l’art contemporain, les artistes ont eu ces dernières années la folie des grandeurs, avec des toiles et des sculptures de plus en plus volumineuses, de grosses installations… Les pièces occupent une telle surface que les collectionneurs ne peuvent plus vraiment jouir de leur ensemble.

Charles Riva 
en 4 dates
1988
Achat, à 18 ans, de sa première œuvre, une lithographie de Roy Lichtenstein
2009
Ouverture de sa collection au public, à Bruxelles
2011
Ouverture de la galerie Sutton Lane à Londres, puis Paris
2015
Inauguration, à Bruxelles, de Riva Project, dédié à la sculpture
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