Charles Personnaz, à l’école des conservateurs

Le 04 juin 2020, par Sarah Hugounenq

Le 16 mai, l’Institut national du patrimoine soufflait ses 30 bougies les portes closes. Le coronavirus lui a volé la vedette, mais l’institution mise sur la résilience. Retour avec Charles Personnaz, son directeur, sur le chemin parcouru et l’avenir de cet établissement unique au monde.

Charles Personnaz

Quel est l’impact de la crise sanitaire aigüe du Covid-19 sur l’enseignement de l’INP ?
L’arrêt a été brutal avec le rapatriement des élèves-conservateurs, alors tous en stage à l’étranger, l’annulation ou le report de la quasi-totalité des chantiers-écoles de la formation continue. Mais grâce à la réactivité de mon équipe, des cours à distance ont très vite été organisés avec une refonte des enseignements. Pour les élèves-restaurateurs, nous privilégions les cours théoriques et la pratique sera reportée à l’automne prochain, à l’exception de la promotion de dernière année dont l’obtention du diplôme est repoussée au mois d’octobre. Les petits effectifs permettent aux élèves de reprendre progressivement l’activité normale sur place. Quant aux admissions, nous avons dû troquer le concours d’admissibilité contre un examen sur dossier. L’enseignement à distance vient de faire un bond considérable et nous réfléchissons aux moyens de le pérenniser, en développant des modules internationaux pour la formation continue, par exemple.
En trente ans, le musée a radicalement changé de modèle, de fonctionnement, et parfois même de rôle. L’enseignement diffusé par l’INP est-il encore pertinent face à cette évolution ?
Notre formation correspond aux fondamentaux du musée : une collection artistique, une scientifique, une historique ou une collection de patrimoine naturel à étudier. Ce socle très classique existe toujours et la fonction du musée ne s’en trouve pas déracinée, même s’il y a également obligation de répondre à des attentes sur les ressources propres, le dialogue avec les élus ou la mondialisation.

 

Chantier-école au Centre de recherche et de restauration du patrimoine des Églises d’Orient au Liban pour les élèves restauratrices en spé
Chantier-école au Centre de recherche et de restauration du patrimoine des Églises d’Orient au Liban pour les élèves restauratrices en spécialité Arts graphiques.
DR


Comment évolue votre enseignement en conséquence ?
La tendance est de rajouter plus particulièrement des enseignements pratiques, la formation d’un conservateur se devant d’être complète. Le premier socle est celui de l’expertise scientifique, puis viennent les compétences en matière d’animation d’équipe, la transmission au public et enfin son ouverture sur le monde extérieur. Notre travail consiste à bien doser ces différents atouts. Mon prédécesseur – Philippe Barbat, de 2015 à 2019, ndlr – avait enrichi les aspects techniques et administratifs (déontologie, gestion publique, management) de la formation. Aujourd’hui, nous travaillons sur l’approche des métiers connexes : comprendre le fonctionnement des appels d’offres, de la communication, du droit, etc.
Le modèle de conservateur que vous défendez n’est plus celui d’un pur historien de l’art, mais celui d’un manager à la croisée de plusieurs domaines, dont le marché de l’art.
Un conservateur ne sera jamais un spécialiste des appels d’offre publics, du mécénat ou des ventes publiques, mais il doit savoir travailler avec ces compétences-là. Pour ce faire, il doit rencontrer au cours de sa formation la majorité des acteurs avec lesquels il échangera et collaborera plus tard. À l’automne 2019, l’INP et l’école de Chaillot (qui forme les architectes des bâtiments de France et des monuments historiques, ndlr) ont mis en place une formation continue commune. Cette année a vu le jour d’une formation commune avec l’École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques (ENSSIB), principalement autour de la question des spoliations. Nous devions inaugurer une journée entière d’ateliers pratiques avec Drouot en avril pour rencontrer les commissaires-priseurs, les marchands et comprendre le déroulement d’une enchère et d’une préemption. Du fait du coronavirus, elle a été naturellement annulée et reportée à l’année prochaine. Musées et marché de l’art travaillent de concert ; il faut donc connaître l’autre, savoir où chacun se situe pour lever des barrières quelque peu artificielles entre les deux domaines.


Malgré cette ouverture de la formation, on assiste à l’arrivée de gestionnaires, sortis d’écoles de commerce ou de Sciences Po, à la tête des musées français. Comment regardez-vous cela ?
Nous promouvons et réaffirmons un modèle de responsable d’institution culturelle fondé sur l’expertise scientifique, à quoi s’ajoutent les compétences administratives et opérationnelles. La multiplication des profils est un fait. Mais certains reviennent se former à l’INP : c’est le cas de Vincent Hadot par exemple, conservateur du musée des beaux-arts de Valenciennes et diplômé au départ d’un IEP.
 

En atelier Sculpture, Laurent Caputo a choisi un retable en bois et albâtre polychromé du début XVIIe siècle (musée des beaux-arts de Camb
En atelier Sculpture, Laurent Caputo a choisi un retable en bois et albâtre polychromé du début XVIIe siècle (musée des beaux-arts de Cambrai) comme objet de mémoire de fin d’études.
© Angèle Dequier/Inp


Vous faites du département des restaurateurs un cheval de bataille.
Le regard est en train de changer sur ce métier. Si les restaurateurs ont encore peu de place dans les musées, certains commencent à se rendre compte de leur utilité en interne pour leur connaissance de la collection, les automatismes en matière de conservation préventive, la réactivité des constats d’état... Nous devons œuvrer à développer leurs débouchés et améliorer leur insertion professionnelle. Cette formation coûte cher à l’État, ce n’est pas pour que ces étudiants sortent de ce métier ou du milieu public dans dix ans ! Peu de pays au monde sont capables de payer une formation de restaurateurs à un tel niveau, nous devons mieux optimiser cette richesse. Des propositions ont été formulées en ce sens au ministre.
Alors que les musées français s’exportent à l’étranger, qu’en est-il de l’INP ?
En tant qu’opérateur du ministère de la Culture et du Quai d’Orsay, nous développons une stratégie internationale d’envergure qui permet également d’abonder nos ressources propres. Rares sont les pays à former à un aussi haut niveau les conservateurs et surtout les restaurateurs, tandis que les musées s’ouvrent partout. La demande en matière de formation de professionnels de musées est forte. Pour ne pas nous disperser, nous travaillons avec trois zones prioritaires. La Chine est un partenaire depuis quinze ans, et à l’automne nous avons monté un chantier-école sur un temple Ming à Xi’an (Shaanxi). Des élèves français ont pu travailler avec leurs collègues chinois sur ce trésor architectural : c’était une première. Ceci est un préalable à d’autres aventures dont une probable formation initiale commune à l’université du nord-ouest de Xi’an. Au Moyen-Orient, nous souhaitons mettre en place une formation initiale pour les restaurateurs locaux, et peut-être un master de muséologie. L’idée d’un centre au Liban, qui irriguerait toute la région, fait son chemin. Enfin, dans le cadre de la relance d’une coopération avec l’Afrique de l’Ouest, on souhaite ici aussi trouver les moyens de s’ancrer dans le long terme, grâce à une formation initiale et non ponctuelle. L’université de Dakar pourrait avoir une vocation régionale en matière de formation patrimoniale, encore trop peu développée sur le continent africain.
Dans ce développement tentaculaire, l’INP cherche-t-il à devenir une plateforme englobant tous les métiers du patrimoine ?
C’est dans cet objectif que nous souhaitons accentuer notre programmation scientifique et culturelle, par le truchement de rencontres et conférences. Notre vocation est d’être un laboratoire d’idées non seulement pour les professionnels, mais aussi pour les curieux et pour le plus grand nombre. Nous devons amener à réfléchir sur le patrimoine dans ses multiples aspects et son actualité. Des partenaires tels que l’ICOM (Conseil international des musées) sont prisés pour faire entendre la préoccupation patrimoniale. La crise sanitaire est révélatrice à ce niveau, et montre comment la filière des métiers du patrimoine doit être structurée et consolidée en France. Nous réfléchissons à un événement l’an prochain qui réunirait les acteurs économiques et patrimoniaux avec les élus sur le patrimoine, les territoires et l’attractivité économique. Nous devons démontrer que les métiers patrimoniaux sont une filière économique à part entière et non un divertissement de luxe.

Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne