Chantal Colleu-Dumond, l’alchimiste de Chaumont-sur-Loire

Le 02 juin 2017, par Annick Colonna-Césari

Elle a introduit la création contemporaine dans un site patrimonial et revisite chaque année l’art des jardins. Alors que démarre la saison 2017, qu’accompagne la publication d’un ouvrage, elle nous explique sa philosophie.

Chantal Colleu-Dumond, dans le parc de Chaumont-sur-Loire.
© Géraldine Aresteanu

Vous avez été directrice d’un centre culturel en Allemagne, conseillère culturelle à Bucarest puis à Rome et Berlin, également directrice de l’Institut français de Berlin. Depuis 2007, vous avez pris les rênes du Domaine de Chaumont- sur-Loire. Qu’est-ce qui vous a amené sur les bords de Loire ?
À cette époque, le domaine, devenu «Centre d’arts et de nature», entamait une nouvelle vie. L’intérêt et la richesse du projet qui devait se mettre en place m’ont poussée à poser ma candidature pour sa direction. Chaumont se composait, bien sûr, du château, mais il accueillait aussi, depuis 1992, le Festival international des jardins. Ma mission était triple. Parallèlement à la valorisation du premier et au développement du second, je devais introduire une programmation d’art contemporain, sur la thématique de la nature. Le rapprochement de ces univers me passionnait. Après des années passées à l’étranger, cette nomination a également constitué pour moi l’occasion d’un retour sur les bords de la Loire. Car c’est là que s’est déroulée mon adolescence. L’architecture, les paysages et les ciels enchanteurs de Touraine avaient marqué mon imaginaire.
Le monde de l’art contemporain vous était-il familier ?
Même si ma vie professionnelle n’y était pas uniquement associée, c’est un milieu que je fréquente de longue date. Je vais à la FIAC, à la Foire de Bâle, à la Biennale de Venise, à la documenta de Cassel. Je rencontre des artistes et des galeristes. À Chaumont, dans ce domaine, propriété de la région Centre-Val-de-Loire depuis 2008, je lance chaque année des invitations à des artistes pour des créations in situ. Mon travail consiste à identifier ceux qui sont susceptibles de développer cette thématique de la nature et d’entrer en résonance avec un lieu patrimonial. Je les fais donc venir. Nous nous promenons longuement. Je leur indique les endroits où je les imagine intervenir, dans le parc ou dans le château et ses dépendances, les écuries ou les granges… Puis, ils déambulent seuls pour s’imprégner de l’atmosphère du site. Ils reviennent, une fois leur projet en tête. Leur première réaction relève souvent de l’étonnement, parce qu’ils sont accoutumés à l’ambiance aseptisée du white cube. Mais la confrontation avec ce cadre inhabituel et sa puissance poétique stimule leur inspiration. Pour réaliser leurs créations, ils utilisent des matériaux naturels de tous ordres : bois, ceps de vigne, brindilles… et même de l’eau. Je garde un souvenir émerveillé de l’œuvre de brume que Fukijo Nakaya avait imaginée pour le parc en 2013.

 

Shodu Suzuki, L’Archipel, 2013, prés du Goualoup. © Éric Sauder
Shodu Suzuki, L’Archipel, 2013, prés du Goualoup.
© Éric Sauder


C’est donc vous qui décidez des lieux d’intervention ?
En réalité, rien n’est figé. Certains artistes suggèrent des endroits auxquels je n’avais pas pensé. Giuseppe Penone a repéré seul l’emplacement de sa grande sculpture, Idea di pietra, en lien avec le pont-levis du château. Tadashi Kawamata a identifié les platanes qui pouvaient porter ses Cabanes. Andy Goldsworthy a choisi de placer son Cairn, sculpture d’ardoises, sur une souche dont les branches, comme il l’avait imaginé, ont repoussé, jouant avec la minéralité de l’œuvre. En tout cas, je veille à ce qu’il ne se produise pas de juxtaposition violente entre les installations. Une trop grande proximité sature le regard. Mais, à Chaumont-sur-Loire, nous avons de la chance : le parc s’étend sur 32 hectares. Parmi les treize invitations que j’ai lancées pour la saison 2017, figure celle d’El Anatsui. C’est la troisième fois qu’il intervient dans le Domaine et il revient avec une pièce faite de gabarres, bateaux à fond plat de la Loire. Rebecca Louise Law a posé, sous l’auvent des écuries, une œuvre composée de milliers de fleurs naturelles. Et dans le parc historique, on peut admirer une sculpture monumentale d’Ursula von Rydingsvard. Par l’effet du hasard, beaucoup des commandes passées cette année sont destinées aux espaces intérieurs. Si Sheila Hicks a conçu une extraordinaire sculpture textile pour la galerie du Fenil, Marie Denis a disposé un véritable cabinet de curiosités végétales dans l’Asinerie. Le château accueille aussi les fantastiques «arborescences» de Sam Szafran. De toute manière, en se promenant dans le parc, on retrouve des œuvres des éditions précédentes, car certaines restent en place quelques années.
 

Patrick Dougherty, Sans titre, 2012. © Éric Sander
Patrick Dougherty, Sans titre, 2012.
© Éric Sander

L’ouvrage Art et Nature, que vous publiez chez Flammarion, présente justement une sélection des commandes passées depuis votre arrivée. Vous y expliquez que Chaumont offre «de nouvelles manières de voir et de vivre l’art». Qu’entendez-vous par là ? Certains de nos visiteurs sont d’abord épris de patrimoine et de jardins et ne sont pas familiers de l’art contemporain. Mais les œuvres que nous montrons peuvent toucher toutes les sensibilités, et notamment le cœur de ceux qui n’osent pas pousser la porte d’un musée ou d’une galerie, en pensant que cet art ne les concerne pas. Et puis, toute venue à Chaumont-sur-Loire est une expérience immersive. On chemine d’une œuvre à l’autre. La présence des grands cèdres, les étendues d’herbe, la brise, les parfums ajoutent à leur force. Ce paysage, qui évolue au fil des saisons, vous enveloppe d’un bien-être, particulièrement appréciable dans un monde de plus en plus difficile et violent.


Quel est le lien entre la programmation d’art contemporain et le Festival international des jardins qui fête sa 26è édition ? 
L’esprit de création. Ce n’est pas un festival de jardins comme un autre. Son originalité explique sans doute sa longévité. Les équipes qui y participent sont pluridisciplinaires, composées non seulement de spécialistes de végétaux, mais aussi de paysagistes, de designers, d’architectes et de scénographes. Elles proposent de nouvelles façons de voir, de vivre et de créer des jardins. D’où le caractère novateur et inventif du festival. Il repose sur le principe d’un concours anonyme. Nous étudions 300 dossiers, sélectionnons pour le jury une soixantaine d’équipes. Au final, 25 parcelles voient le jour à chaque édition. J’ai choisi, pour la saison 2017, une thématique à interprétations multiples, comme je les aime : «Flower Power/Le pouvoir des fleurs». Les fleurs recèlent de nombreux pouvoirs : elles fascinent, soignent et vont jusqu’à tuer. «Flower Power» évoque également les années 1970 et rappelle les vertus liées à la paix et à l’amour, autant d’aspects offerts à l’imaginaire des participants. Ces jardins éphémères ne nous font pas oublier le Parc historique, créé par Henri Duchêne à la fin du XIXe siècle. En 2012, nous avons également ajouté un nouveau parc permanent de 10 hectares, baptisé «les Prés du Goualoup», dessiné par le grand paysagiste Louis Benech.
 

Marguerite Ribstein et Grégory Cazeaux, Explosive Nature, 2016, «Jardin du siècle à venir». © DR
Marguerite Ribstein et Grégory Cazeaux, Explosive Nature, 2016, «Jardin du siècle à venir».
© DR

Qu’en est-il du château ?
Nous l’avons progressivement remeublé. En 1938, lorsque la princesse de Broglie, ruinée, l’a cédé à l’État, elle avait vendu à l’encan la plupart des meubles et des objets. Pour beaucoup, ils étaient restés dans la région. Nous avons pu, grâce à un fonds régional, racheter quelque 800 pièces, du fauteuil aux services de table, et retrouver son atmosphère proustienne. Le Mobilier national a, de son côté, déposé 70 pièces, vases de Sèvres, sculptures, tapis… qui ont enrichi les appartements. Pour suggérer de nouveaux lieux d’expression aux artistes, nous avons enfin ouvert à la visite des espaces jusqu’alors inaccessibles, appartements princiers, chambres des invités, mansardes des domestiques. J’ai toujours été attachée au mélange des disciplines, à l’abolition des frontières entre les arts. C’est cette aventure que permet le Domaine de Chaumont-sur-Loire, qui lie, en les hybridant, patrimoine, art et jardin.

CHANTAL
COLLEU-DUMOND

EN 5 DATES
1982-1984
Directrice du Centre culturel français à Essen, en Allemagne
1988-1991
Conseillère culturelle à Bucarest
1991-1995
Directrice du Département des affaires internationales et européennes du ministère de la Culture et de la Communication
2003- 2007
Directrice de l’Institut français de Berlin
2007
Prend la direction du Domaine de Chaumont-sur-Loire
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