Changement d’objectif !

Le 19 septembre 2019, par Anne Doridou-Heim

Cet été, Viviane Esders a fait le choix d’arrêter ses activités en ventes aux enchères. Son expérience sur le marché de la photographie invite à un zoom sur le parcours de cette pionnière, qui s’apprête à faire un travail de mémoire… sans filtre.

Viviane Esders
© Michel Lunardelli

Après quarante années à travailler dans le marché de l’art parisien, dont vingt-huit à œuvrer également comme expert pour les ventes publiques, Viviane Esders fait le choix d’un nouveau départ. Il est temps de faire vivre sa propre collection de photographies, réunie avec passion, et de consacrer plus de temps à des publications faisant avancer la connaissance d’un médium qu’elle a grandement contribué à faire aimer. Portrait d’une indépendante au parler franc et au caractère affirmé.
Arrière-plan
Il y a quarante ans, le marché était tout autre. En 1979, lorsque, toute jeune femme, elle s’installe près de Beaubourg dans un grand espace et y présente de la photographie couleur d’artistes américains contemporains, en grand format, on ne peut pas dire qu’elle vise la facilité ! Les dix premières années seront très… longues, les collectionneurs français, poussés par les critiques, ne jurant que par le XIXe siècle et le noir et blanc. «Je ne vendais pas grand-chose, je n’ai jamais vu un seul conservateur et personne ne poussait la porte, à part quelques rares amis et amateurs»… Pourtant, lors de sa naissance, les fées du marché de l’art veillaient sur sa personne, son parrain n’étant autre que le grand marchand Nicolas Landau. Maman navigue dans le même univers, à la tête d’une galerie spécialisée dans le Charles X   un must, à l’époque , mais avec un prix : «Je haïssais le Charles X, qui m’obligeait à vivre dans un appartement dont la température ne devait pas excéder seize degrés, pour ne pas faire “claquer” les marqueteries». Hors de question de suivre ses traces. Ce sera plutôt le commerce international, comme papa. L’été de ses 16 ans, en compagnie d’une amie, elle découvre les Rencontres d’Arles, alors très artisanales. «Aux déjeuners, sur des tables en bois, j’ai rencontré Ansel Adams, Lucien Clergue, Robert Doisneau… je trouvais ça amusant.» C’est à New York, où elle poursuit ses études, que l’amour pour la photographie prend véritablement naissance. Au culot, elle frappe à la porte de la Factory d’Andy Warhol, lui rappelant le séjour qu’il avait effectué quelques années plus tôt dans l’appartement familial parisien. Une nouvelle vie commence, entre sorties au mythique Studio 54 et vernissages. Face à un tel viatique, les portes s’ouvrent facilement ; elle devient l’amie de France Raysse, l’épouse de Martial, fréquente les galeries en vue, notamment celles de photographies, très différentes de ce qui pouvait exister dans l’Hexagone. Et elle découvre le travail de William Eggleston, de Stephen Shore… «Il y avait un foisonnement de photographes, avec des institutions et des collectionneurs qui suivaient leur travail et achetaient.» La fascination se transforme en chemin de vie, et de retour en France, elle ouvre sa propre galerie. Sur ses cimaises, les Parisiens incrédules découvriront les tirages de William Wegman, Franco Fontana, Luigi Ghirri, Larry Fink, ou encore ceux d’Arno Minkkinen et de Robert Mapplethorpe, qui logera même sur place. «C’était assez rock’n roll», se souvient-elle.

 

 
Edward Steichen (1879-1973), Gloria Swanson, 1924, tirage argentique contact d’époque, 24,2 19,3 cm. Paris, Drouot, 23 mai 2007. Le Mouel OVV. Mme Esders.
Adjugé : 180 000 €

Mises au point
Femme de caractère, Viviane Esders s’engage dans la promotion de la photo au titre d’œuvre d’art à part entière. Dans ce but, elle fonde, avec trois autres galeries, une association. Au début des années 1980, le débat faisait rage sur le statut du photographe, les «plasticiens» voulant être reconnus comme artistes. Il fallait aussi instituer une charte pour le marché, limitant à trente le nombre d’épreuve. «Les reporters, comme Henri Cartier-Bresson, et les humanistes, comme Willy Ronis, refusaient catégoriquement de numéroter leurs tirages. Ils considéraient qu’ils devaient être reproduits pour le plus grand nombre.» La rencontre avec Pierre Cornette de Saint Cyr va être essentielle : «Passionné de photographies, collectionneur de Man Ray, il a pris la présidence de notre petite association et lui a donné un écho médiatique». L’année même du décret du 23 décembre 1991, qui stipule que sont considérées comme œuvres d’art «les photographies dont les épreuves sont exécutées soit par l’artiste, soit sous son contrôle ou celui de ses ayants droit et sont signées par l’artiste et authentifiées par lui-même ou ses ayants droit et numérotées dans la limite de trente exemplaires tous formats et supports confondus», ils organisent ensemble leur première vente aux enchères spécialisée. «Les prix ? Des Edward Weston vintage partaient à 2 000 francs, alors qu’aujourd’hui la cote flirte avec le million d’euros». Puis elle a travaillé avec Jacques Tajan, Libert et Castor, Millon et d’autres, avant de décider de prendre les choses en main en organisant personnellement ses ventes. «J’ai créé ma société, et choisi Yann Le Mouel grâce à nos liens communs avec les Camard». Quinze années d’une relation de confiance réciproque vont suivre. Pour ses premières ventes, elle choisit des noms classiques tels Boubat, Doisneau, Adams, Man Ray… On lui a souvent proposé d’intégrer de grandes maisons de ventes, mais, farouchement attachée à son indépendance, elle a toujours refusé.
Positif/négatif
De cette longue période, Viviane Esders garde une moisson d’anecdotes, de beaux souvenirs de trouvailles et de déceptions aussi, «des endroits superbes où finalement il n’y a rien, et des lieux improbables où l’on découvre des trésors» ! Ainsi évoque-t-elle ce superbe appartement du 16e arrondissement dépendant d’une succession, où pas moins de deux notaires et trois commissaires-priseurs se pressaient pour, finalement, rien d’intéressant, à l’inverse d’un voyage à Riom, où le commissaire-priseur en place l’avait fait venir pour lui présenter un album de photos d’aborigènes, prises au XIXe siècle par un voyageur. Grâce aux notes, elle comprend qu’il s’agit de clichés effectués par le comte hongrois Rodolphe Festetics de Tolna lors de son périple en Océanie, entre 1893 et 1900, et dont il rapporta quantité d’objets et de photographies : «l’album s’est vendu un prix fou alors que le vendeur s’attendait à 1 000 €»… «Et puis, il y a des endroits où l’on arrive après trois changements de train, pour finir par déjeuner au self de l’hypermarché local avant de se retrouver face à trois cents mètres carrés de plaques de verre dans les dépendances glaciales d’un château, dont les arrière-grands-parents du propriétaire avaient vécu en Argentine au tout début du XXe siècle.» Elle découvrit là rien de moins qu’un reportage sur la construction du chemin de fer du pays. Un document extraordinaire que Viviane Esders essaiera pendant des années d’obtenir pour une vente, mais qui lui échappera, finalement cédé à un marchand qui en fera un livre et une exposition…

 

 
Berenice Abbott (1898-1992), New York by Night, 1932, tirage argentique postérieur, numéroté 15/100, 90 x  73 cm. Paris, Drouot, 25 mai 2016. Le Mouel OVV. Mme Esders.
Adjugé : 20 000 

Grand angle
La photographie des pionniers passionne moins aujourd’hui. La première génération des acheteurs a vieilli : elle cherche davantage à vendre qu’à acheter, et ses enfants, lorsqu’ils en ont les moyens, «sont formatés pour que la photo colle avec la déco de leur loft. On a beau leur expliquer que plus c’est petit, plus c’est un bijou, ils demandent des tirages de LaChapelle ou des éléphants de Nick Brandt. Auparavant, collectionner de la photographie, c’était comme être bibliophile, savoir palper un papier, toucher un tirage». Enfin, les ventes aux enchères en la matière se sont multipliées : «Il y en avait pas moins de neuf la semaine de Paris Photo, pour des totaux ridicules. Chaque maison veut sa vente, chaque expert veut être seul dans la sienne ; il vaudrait mieux s’entendre pour tendre vers plus de qualité.» Autre constat, les assignations par les agences au titre des droits de reproduction pèsent lourd sur l’organisation d’une vente  Magnum, c’est plus de soixante photographes, Gamma-Rapho représente entre autres Doisneau, Boubat, Ronis. Heureusement un accord a pu être trouvé en 2018 avec l’Adagp, et un certain nombre d’opérateurs ont signé des conventions individuelles. Ces raisons, et d’autres plus personnelles, l’ont incitée à prendre plus de recul en quittant le monde des enchères. Pour mieux se consacrer à son travail de diffusion : «J’ai toujours aimé la transmission du savoir, en donnant des cours dans différentes écoles spécialisées, en animant des workshops en France et aux États-Unis». De plus, elle veut «faire vivre» sa collection, totalement inédite, d’environ huit cents œuvres. «Je ne l’ai jamais montrée en quarante années d’acquisitions, et je n’ai jamais rien revendu non plus. Toutes ces photographies sont liées à un coup de cœur ou à une rencontre. Il y a un gros travail d’organisation à faire.» Toujours dans son désir de partager, elle a le projet de créer une fondation-association, pour y organiser des expositions thématiques à partir de son fonds, et d’y «inviter de jeunes curateurs, qui auront carte blanche pour présenter le travail de contemporains». Ajoutez à cela la création d’un prix, la rédaction d’un livre sur l’origine de ce marché et d’un autre relatant son expérience à la manière d’une conversation… La passion de la photographie ne permet aucun temps de pose !

 

Viviane Esders
en 5 dates
1979 Ouverture d’une galerie de photographies à Paris
1983 Rencontre avec Garry Winogrand, à Arles
1991 Première expertise pour une vente publique, avec Pierre Cornette de Saint Cyr
2002 Le 3 décembre, vente à Drouot inaugurant seize années de travail en binôme avec Yann Le Mouel
2019 Dernière vente aux enchères, le 23 mai
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