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Chamboulement dans la culture francilienne

Publié le , par Sarah Hugounenq

Le 18 décembre 2015 signait la fin de dix-sept ans de règne du parti socialiste à la tête de la région Ile-de-France. Plus qu’un changement, l’arrivée de LR annonce un bousculement durable dans la politique de soutien à la création.

Chamboulement  dans la culture francilienne
Exposition «Un autre rêve», Ken+JuliaYonetani, abbaye de Maubuisson, Saint-Ouen-l’Aumône, dans le cadre de TaxiTRAM, Hospitalités 2015, juin 2015.
© tram

Valérie Pécresse ne mâchait pas ses mots en 2014, quand, à la tête du groupe UMP du conseil régional d’Ile-de-France, elle en dénonçait les «nouvelles subventions scandaleuses», qualifiées de «dérives inacceptables». Trois ans plus tard, l’ancienne ministre est aux manettes, ce qui n’a guère échappé aux acteurs culturels. Mise à mort du Festival d’Ile-de-France, coup d’arrêt à l’Ariam, consacré à l’enseignement et l’éducation des pratiques artistiques et culturelles depuis quarante-deux ans, mais aussi fermeture du MOTif, observatoire du livre et de l’écrit en Ile-de-France, refonte d’Arcadi… Les mesures choc s’enchaînent depuis le début de l’année.
Renouveler les pratiques
«À notre arrivée, la Chambre régionale des Comptes d’Ile-de-France publiait un rapport critiquant le fait que le budget passe à 50 % dans les frais de fonctionnement. Les budgets ne sont pas élastiques. Nous avons donc initié une politique d’optimisation des organismes associés, pas leur assassinat», se défend Agnès Evren, conseillère Culture de la Région. Dans le cadre d’une politique obligée de réduction de la dette publique, la nouvelle majorité a les dépenses de fonctionnement dans le collimateur. Alors qu’elles augmentaient sous l’ère socialiste (+ 0,4 % en 2014), elles diminuent désormais (- 5 % en 2016, - 3,9 % en 2017). En première ligne, la culture participe à cet effort général avec une baisse de 8 % de ses crédits de fonctionnement depuis 2016. «Le Festival d’Ile-de-France proposait 33 concerts pour un budget de 1,6 million d’euros, donc ses crédits ont été redéployés dans les musiques actuelles, les missions du MOTif ont été internalisées à la Région, et celles de l’Ariam devraient prochainement être assurées par des tiers, comme dans les autres régions. Nous finançons désormais directement les projets culturels sans passer par des intermédiaires», explique Agnès Evren. «Notre budget répondait à la spécificité d’un événement en itinérance, dans des monuments historiques non équipés. Mais nous répondions totalement à notre mission telle qu’elle avait été définie dans le cahier des charges signé avec la Région en termes d’irrigation du territoire et de valorisation du patrimoine régional, de soutien à la création et à la découverte musicale, de fédération des acteurs locaux, d’éducation artistique et donc, pour résumer, de service public», répond Olivier Delsalle, ancien directeur du Festival, fortement ému par ce qu’il qualifie de «méthode violente de mise à mort». En ligne de mire, les budgets des réseaux fondent comme neige au soleil : - 20 % pour le réseau de centre d’art contemporain TRAM, - 60 % pour le réseau solidaire de lieux artistiques et culturels franciliens, Actes If, ou encore - 60 % pour frasq, le festival de la performance en Ile-de-France, au Générateur de Gentilly. À ces baisses financières s’ajoutent d’autres mesures nationales qui fragilisent ces instances, comme la fin des emplois tremplins, ou le plafonnement du nombre de stages par entreprise.

 

Vue du Frac Ile-de-France, le Plateau, à Paris, mai 2017.
Vue du Frac Ile-de-France, le Plateau, à Paris, mai 2017. © Martin Argyroglo

Remise à plat de l’intervention publique
La cure d’amaigrissement est pourtant moins le signe d’un désengagement que d’une refonte de la politique culturelle de la région. «Côté art contemporain, pour l’instant, nous ne pouvons que nous féliciter de ce qui a été mis en place : soutenir de manière plus directe les structures elles-mêmes. En plus, les conventions triennales sont systématisées, ce qui nous permet d’avoir une vision à plus long terme», analyse Jean-Denis Frater, secrétaire général de TRAM. En progression constante (+ 5,5 % depuis 2016), le budget général de la culture est en réalité redirigé vers les aides directes aux porteurs de projets, pour faire quelques économies au passage. Dans cette logique, la Ferme du Buisson à Noisiel voit sa subvention s’envoler de 32 000 € à 58 000 € en 2016 ; la dotation de l’association qui gère le Cyclop de Tinguely, à Milly-la-Forêt, triple, quand celle du Frac Ile-de-France bondit de 300 000 €. De même, la Région lance en 2017 le Fonds Régional des Talents Émergents doté d’un million d’euros (dont la moitié en crédit de paiement) pour soutenir la jeune création. Les dispositifs d’aide ont donc été totalement repensés pour avoir plus de visibilité sur leur destinée. «La réforme des aides, qui sont passées de 11 à 6, permet de leur redonner de la visibilité et de la cohérence. Aucune aide n’a été supprimée mais elles ont été redistribuées. Nous en avons même créées, l’une à la résidence territoriale, une autre pour les projets mutualisés dans les territoires ruraux et péri-urbains qui sont sous-dotés en structures culturelles», explique Agnès Evren. Mais une politique publique à l’échelon régional est-elle le synonyme d’une gestion directe ou de l’impulsion d’une stratégie globale et d’une analyse ? En estompant les réseaux, ne perd-on pas la distanciation entre des acteurs politiques et ceux du terrain, leur rôle de relais, d’irrigation du territoire, de conseil, de dynamique collaborative ?

 

Performance de Barbara Manzetti à la Maison populaire de Montreuil, dans le cadre de TaxiTRAM, Hospitalités 2015.
Performance de Barbara Manzetti à la Maison populaire de Montreuil, dans le cadre de TaxiTRAM, Hospitalités 2015. © Tram

La fin du financement de la culture ?
L’engouement pour la gestion directe des opérateurs doit également se comprendre dans la volonté de fusionner art et éducation. L’augmentation ou le maintien de certaines subventions cachent l’obligation d’objectifs affichés en matière d’éducation culturelle. «Les organismes associés à la Région doivent intégrer ses nouvelles priorités que sont à la fois le redéploiement de l’offre culturelle et l’éducation artistique et culturelle. On a été élus sur cette stratégie culturelle», commente Agnès Evren. Si Arcadi se maintient, c’est pour faire évoluer ses missions historiques, comme la formation, critiquées notamment par certains usagers, et renforcer le développement de la priorité de Valérie Pécresse, qui est l’éducation artistique et culturelle en lycées. Personne n’échappe à la règle : l’Orchestre national d’Ile-de-France reçoit une enveloppe de 150 000 € pour mettre en place des actions d’éducation en lycées, quand le Frac bénéficie de la même manne pour développer la seconde saison de son «Flash Collection», une opération itinérante dans les lycées à partir des œuvres du Frac. Des crédits leur sont alloués pour accroître la présence de ciné-clubs, ou lancer des «leçons de littérature» en invitant des auteurs à faire des conférences dans le secondaire… Cette action tous azimuts signe-t-elle un dévoiement du financement de la création pure ? «Les collectivités territoriales ont besoin de se positionner sur leur domaine de compétence  dont font partie les lycées. Les subventions doivent passer par certains critères qui conduisent à une obligation de résultat», remarque Laurence Maynier, directrice de la Fondation nationale des Arts plastiques et graphiques. Cette aspiration vers une culture «utile» car pédagogique n’est pas que francilienne, comme l’analyse Yann Chevallier, directeur du Confort Moderne à Poitiers. «Je fais le constat d’une collusion entre les acteurs culturels et des exigences éducatives systématiques au détriment du financement de la création. Mais, je tiens les responsables culturels en partie pour responsables. Au milieu des années 1990, les institutions culturelles n’ont pas pris au sérieux le développement du concept de médiation et ont embrassé ces missions uniquement pour générer de l’emploi.» Xavier Franceschi, directeur du Frac, ne voit pas les choses de cet œil-là : «Les actions de médiation d’une part ne contreviennent pas avec nos missions, c’est de la diffusion, d’autre part elles ont permis, grâce à une enveloppe de 240 000 €, de maintenir notre activité sur le site de Gentilly, qui était menacé.» Si les actions ne sont pas modifiées dans leurs fondamentaux, le pli est pris. Les subventions sont conditionnées à des actions pédagogiques, pour lesquelles les artistes ne sont pas toujours les mieux placés. Le mouvement se retrouve dans le mécénat, au sein duquel il est de plus en plus difficile de trouver des financeurs pour des actions culturelles sans portée sociale immédiate (voir Gazette n° 39 du 11 novembre 2016, page 225). Le financement de la création va devoir se réinventer. 

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