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Chambord, abri de guerre malgré lui

Publié le , par Sarah Hugounenq

Le château de Chambord inaugure le premier parcours permanent sur l’histoire des collections nationales entre 1939 et 1945. Plus qu’un état de la recherche en train de se faire, le propos invite à la réflexion sur le rôle des musées entre hier et aujourd’hui.

Chambord, abri de guerre malgré lui
Une copie de la Joconde dans les salles XXe du parcours permanent.
© Domaine national de Chambord - Sophie Lloyd

L’histoire commence comme un roman : « Au cours de ces jours fiévreux, ce fut une improvisation continue et angoissante. […] “Faites de votre mieux et à la Grâce de Dieu !” À cela se bornèrent les instructions qui me furent données à mon départ pour Chambord. […] Tombait comme une bombe sur les dix heures du soir, le feutre en bataille, Albert Henraux (président de la société des Amis du Louvre de 1932 à 1953, ndlr). Ce qu’il m’apportait, je ne le sus qu’après avoir essuyé un stock d’invectives contre Hitler “ce Satan”, et contre Mussolini “ce porc”. “Tenez mon vieux, voilà ce que je vous amène.” Et le souffle m’en fit défaut. Quoi ! Sur une petite camionnette de rien du tout, confiée dans la cour du château à la seule garde de l’ombre, La Joconde, L’Embarquement pour Cythère, les trésors de la galerie d’Apollon qui n’auraient jamais dû bouger qu’avec d’infinies précautions policières ». Cette verve est celle de Pierre Schommer, secrétaire administratif de la Réunion des musées nationaux, qui allait devenir la cheville ouvrière d’un pan méconnu de l’histoire des collections nationales pendant la Seconde Guerre mondiale. Alerté par l’épuration des musées allemands délestés de l’art dit « dégénéré », et effrayé par la perspective de bombardements, Jacques Jaujard, à la tête du Louvre, avait dès 1932 fomenté un plan d’évacuation des collections nationales vers les châteaux du Val-de-Loire. Malgré l’alarme de Pierre Schommer qualifiant Chambord de « château des Quatre Vents » guère recommandable comme abri des trésors de la nation, la danse des convois vidant intégralement le Louvre (à l’exception des copies et moulages) et quelques autres musées nationaux démarra une semaine avant la déclaration de guerre du 3 septembre 1939. En quatre mois, 5 446 caisses quittèrent Paris. Idéalement situé à l’Ouest, à l’opposé de l’ennemi, spacieux et loin de tout lieu stratégique, Chambord fut la première destination. Destiné à n’être qu’une gare de triage avant des lieux plus petits et discrets, le monument devint dépôt malgré lui. L’avancée allemande scella son sort. Chambord, comme une majorité des onze premiers dépôts (Brissac, Louvigny, Cheverny, etc.), se retrouva en zone occupée. C’est cette histoire méconnue et parcellaire qui se réveille peu à peu.

 

© Domaine national de Chambord - Sophie Lloyd
© Domaine national de Chambord - Sophie Lloyd

Décentralisation inversée
Alors que Valençay y consacrait son été avec une exposition temporaire, Chambord inaugure trois nouvelles salles dédiées en rez-de-terrasse. « Le parcours faisait une ellipse sur le XXe siècle. Il fallait poursuivre le récit du château jusqu’à la période récente, et l’inscrire dans la Grande Histoire », explique Alexandra Fleury, conservatrice qui a présidé à l’agencement de ces nouveaux espaces. Cette histoire occupe la chercheuse depuis une décennie et sa collaboration avec Guillaume Fonkenell, conservateur du Louvre, a permis un premier défrichage du sujet en 2010, avec une exposition. « Tout a commencé en 2007, se souvient-elle. On savait que des œuvres étaient venues ici, mais nous n’avions aucune photographie avant que la famille d’un des gardiens de l’époque ne nous offre le fonds photographique de son aïeul, dit le fonds Dreux. Nos prédécesseurs n’étaient pas curieux de cette histoire et ont même minimisé le rôle de Chambord dans cette phase. Pourtant, j’ai découvert des archives extrêmement riches, et une correspondance pour ainsi dire quotidienne entre Pierre Schommer et Jacques Jaujard. » Outre l’approfondissement progressif des connaissances sur cette période, l’évolution des musées ces dix dernières années ouvrait la voie au projet. « Les progrès menés en matière de réparation des spoliations des familles juives permet une approche moins passionnée des musées à cette période », souffle la conservatrice. À l’intérêt accordé à la provenance et la pérégrination des œuvres, s’ajoute la prise de conscience sur les modalités de protection du patrimoine en contexte de conflit armé. Après avoir encadré la pratique des safe havens dans la loi CAP de 2016, la France se devait d’examiner ses propres pratiques en la matière. Enfin, il n’est pas anodin que cette exposition arrive à un moment de maturité de la décentralisation culturelle. Après l’intensification des opérations de circulation des collections nationales dans les territoires, rappeler que les édifices régionaux sauvèrent ce patrimoine ne sera pas pour freiner le mouvement.


 

© Be drone - DNC
© Be drone - DNC

Décor de film
Mais, faute de moyens, Alexandra Fleury a dû patienter pour mettre cette histoire en valeur. Une aubaine s’est présentée à l’été 2020. La réalisatrice Mona Achache demandait à tourner au château son prochain film : le récit romancé de ces transferts d’œuvres qui – dans le scénario – auraient permis de cacher des enfants juifs. L’opportunité était donnée de récupérer les décors de caisseries, ou même une fausse Joconde réalisée à partir des archives photographiques, vouées à la destruction. Car c’est l’une des difficultés de ce pari : comment parler d’une page d’histoire dont les témoins matériels sont revenus dans leur musée d’origine ? Au milieu des caisses et fiches de salles posées au sol comme un moment de transit, ainsi que des projections de clichés d’époque, les trois salles restituent une ambiance. Bien loin de se réduire à la description placide de transferts administratifs, le parcours multiplie les approches et embrasse la période, de la politique culturelle nazie à la résistance dans le maquis solognot.
Questions en suspens
En creux, sont aussi évoquées la méthode et l’organisation sans faille d’une administration, capable de mener à bien une telle opération sans aucune perte, malgré l’intense et surprenante couverture médiatique d’une opération de nature secrète… Là n’est pas la seule ambiguïté que le parcours peine à expliquer. Tout le temps de la guerre, l’activité du dépôt fut intense, à l’opposé de la discrétion absolue que devrait imposer la protection d’un tel trésor. Des demandes de prêts affluent, comme des allers-retours à Paris pour des opérations de restauration. Une autre image surprend : celle de ce soldat allemand en poste au château. Mises à l’abri pour esquiver l’avidité artistique des nazis, les œuvres se retrouvent dès juillet 1940 sous leur garde… Cette manœuvre fine proposée par Jacques Jaujard, à qui le IIIe Reich pressait de fournir la liste des œuvres et leur lieu de dépôt, a probablement permis d’éviter le pire. S’il ne put éviter le prélèvement en 1941 à Chambord de seize caisses de collections dites « israélites », confiées aux musées nationaux, il réussit à garder l’intégrité des collections nationales, gagnant du temps face aux propositions d’« échanger » des œuvres françaises contre certaines des collections allemandes. Dans ces conditions, pourquoi ne pas avoir rapatrié les œuvres sur les cimaises parisiennes, alors que la menace des bombardements se tarissait et que la vie culturelle de la capitale battait son plein dès 1941 ? Fermé jusqu’en 1947 faute de collections, le Louvre s’était vu imposé de remonter des réserves les moulages et autres œuvres de seconde zone pour les offrir à la visite exclusive des Allemands. Outre la prudence qui échoit à un conservateur en ces temps troublés, ne faut-il pas aussi y voir le pied de nez d’un résistant, Jacques Jaujard, dont l’ultime pouvoir était de refuser aux Allemands le patrimoine de la France et les priver de défiler en vainqueur devant les chefs-d’œuvre du plus beau musée du monde ?

à lire
Pierre Schommer, Il faut sauver la Joconde ! Carnets (1937-1945),
Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2014.



à voir
Domaine national de Chambord (41), tél. : 02 54 50 40 00,
www.chambord.org
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