César, compression ou expansion ?

Le 22 février 2018, par La Gazette Drouot

Le Centre Pompidou consacre enfin une rétrospective à l’artiste marseillais, décédé en 1998. L’œuvre du sculpteur n’avait pas attendu cette tardive reconnaissance pour s’imposer. La preuve en dates et en chiffres.

César Baldaccini, dit César (1921-1998), Compression de couverts en métal argenté, sculpture en métal argenté, 29 x 15,5 x 15,5 cm. Paris, Drouot, 24 novembre 2016. Le Floc’h OVV. Cabinet Perazzone-Brun.
Adjugé : 51 480 €

© SBJ / Adagp, Paris 2018

Vingt ans, vingt longues années auront passé avant que l’institution Beaubourg ne rende hommage à l’un des artistes français les plus populaires, mais aussi l’un des plus controversés du XXe siècle. Une période de purgatoire ? Le temps, pour certains, de régler les «affaires César» celles des faux et de la succession  et, pour d’autres, de prendre la mesure de son talent. «L’image de César était brouillée. Le temps faisant son œuvre, dix ans après sa disparition, on peut regarder avec une certaine décantation ce qu’il a amené de majeur à l’art du XXe siècle», confiait Jean Nouvel il y a déjà une décennie, à l’occasion de la rétrospective de la fondation Cartier, la troisième exposition que l’institution dédiait à l’artiste après celles de 1984 et 1986. De son vivant déjà, l’enfant de Marseille, né dans le quartier pauvre de la Belle-de-Mai, avait connu la gloire et la disgrâce. Une partie de l’intelligentsia rejeta les compressions exposées au Salon de mai de 1960. On lui reprocha aussi sa faconde toute méditerranéenne : «Moi, j’ai toujours mauvaise réputation parce que je suis provençal, donc j’ai un côté Pagnol», expliquait le sculpteur dans une série d’entretiens enregistrés en 1997 avec le critique d’art Daniel Dabadie. Le succès, pourtant, avait été rapide pour ce bricoleur né, qui avouait avoir «toujours tripoté quelque chose». Il suit d’abord les cours des beaux-arts de sa ville natale puis gagne la capitale en 1943 ; direction l’École nationale supérieure des beaux-arts. En vain, César, né Baldaccini, tentera le grand prix de Rome. Son apprentissage, il le fera dans une usine de menuiserie industrielle à Trans-en-Provence, dans le Var, puis dans la banlieue parisienne, chez les ferrailleurs.

15 250 € prix moyen d’une œuvre de César

L’homme de fer
Là, il se frotte à la soudure à l’arc et découvre dans les rebuts de fer son matériau de prédilection. «J’ai utilisé les déchets pour des questions de nécessité, mais je me suis exalté dans ce matériau», confiera-t-il. Dès 1954, il expose ses premiers fers soudés à la galerie Lucien Durand et obtient le prix du «collabo» à l’École des beaux-arts, pour Le Poisson, une pièce réalisée à Villetaneuse qui ouvre aujourd’hui l’exposition du Centre Pompidou. «Lorsque vous voyez cette sculpture de plus de deux mètres, faite uniquement de morceaux de ferraille soudés ensemble, et que vous pensez que c’est l’œuvre d’un artiste qui, en 1954, exposait pour la première fois, vous vous dites que c’est extraordinaire, que cet artiste est génial !», s’exclame Denyse Durand-Ruel. Sa rencontre avec César remonte bien avant 1968, année où le sculpteur lui demande de prendre en charge son catalogue raisonné. Elle se souvient : «César a eu des débuts formidables. Après Lucien Durand, Claude Bernard a très bien mené sa carrière avec les fers soudés, puis sont venues les compressions. Il y a ceux qui ont aimé et les autres…» C’est à ce moment, d’ailleurs, que Claude Bernard le lâche, avant que sa carrière ne reparte avec Pierre Nahon et les bronzes.

 

 


 

 


Nouvelles matières, nouveaux horizons
Durant les années 1960, César multiplie les expositions. Sa notoriété grandit, il se rapproche des nouveaux réalistes, avec lesquels il partage l’utilisation des objets de la société de consommation. «C’est un talent immense qui repose sur l’instinct, ce n’est pas un intellectuel, il n’a pas appris son métier, il l’a dans le sang», dira de lui Pierre Restany. Tous deux feront le voyage au Brésil en 1967 pour la 9e Biennale de São Paulo. César y fait sensation avec un ensemble retraçant son œuvre et ses nouvelles «Expansions», réalisées en mousse de polyuréthane, qui témoignent de l’intérêt du sculpteur pour les matériaux modernes. L’attribution du prix de la Biennale se joue entre César et Richard Smith ; c’est l’Anglais qui l’emporte, mais le Français aura son lot de consolation. Le musée d’art contemporain de l’université de São Paulo fera l’acquisition d’Expansion contrôlée pour la coquette somme de 1 million d’anciens francs. C’est, dit-on alors dans la presse, l’œuvre la plus chère de la Biennale. Suivra sa troisième participation à la Documenta en 1968, après 1959 et 1964. En 1978, l’exposition «César», à Antibes, attirera quelque 20 000 personnes. En 1993, à la Vieille-Charité, à Marseille, Bernard Blistène, déjà, organise une rétrospective : «César : œuvres de 1947 à 1993». Deux ans plus tard, le pavillon français de la Biennale de Venise croule sous les «Compressions» monumentales du sculpteur, invité par Catherine Millet. En 1997, c’est au Jeu de Paume, à Paris, grâce à l’historien Daniel Abadie, que son travail s’offre au public, qui peut notamment apprécier sa série récente des autoportraits. Au final, César n’aura bénéficié que d’une trentaine d’expositions personnelles, dont près d’une vingtaine en musée, soit à peine plus de 10 % du total des manifestations. Leur nombre augmente à partir de 1983, principalement porté par des participations à des expositions de groupes, pour atteindre son point culminant en 1998, année du décès de l’artiste. Son œuvre est aujourd’hui présentée dans les collections d’une cinquantaine de musées internationaux, du Japon à Rio de Janeiro. Pourtant…

 

César (1921-1998), Le Centaure (Hommage à Picasso), 1983-1987, bronze soudé, numéroté 5/8, Bocquel fondeur, 101 x 105 x 48,5 cm. Paris, Drouot, 24 nov
César (1921-1998), Le Centaure (Hommage à Picasso), 1983-1987, bronze soudé, numéroté 5/8, Bocquel fondeur, 101 x 105 x 48,5 cm. Paris, Drouot, 24 novembre 2017. Pestel-Debord OVV. M. Frassi.
Adjugé : 365 400 €
© SBJ / Adagp, Paris 2018


L’artiste et son marché
Constat écrasant : la France reste de très loin le principal marché du sculpteur avec 77 % des lots proposés (près de 5 000) pour 78,79 % du chiffre d’affaires (48,3 M€), et plus de 81 % si l’on ajoute Monaco. «Les principales collections sont françaises. Il n’a malheureusement pas encore une résonance internationale», regrette Denyse Durand-Ruel. Depuis 2013, la fondation César, créée un an auparavant par la dernière compagne de l’artiste, Stéphanie Busuttil-Janssen, travaille à la promotion de l’artiste aux États-Unis par l’entremise de la galerie Luxembourg & Dayan, de New York. Cette dernière a déjà consacré deux expositions au sculpteur en 2013 et 2016. Une troisième est en préparation cette année. «Lors des deux premières éditions, nous avons constaté qu’il y avait ici beaucoup d’intérêt pour le travail de César. Les Américains sont fascinés par la diversité de sa production, par son expérimentation des matériaux. Nous avons vendu de grandes œuvres à des collections majeures aux États-Unis», précise Daniella Luxembourg, qui entend présenter prochainement le travail de César dans son espace londonien. La renommée de l’artiste français n’a pas encore véritablement franchi la Manche. Aux enchères, le Royaume-Uni ne représente que 4,36 % des lots proposés, pour moins de 10 % du chiffre d’affaires, timidement suivi par l’Italie (2,51 %), Monaco (2,34 %) et les États-Unis (2,24 %).

 

 


 

 


Pouce millionnaire
Si la première apparition référencée en vente date de novembre 1984, le nombre de lots présentés progresse de manière régulière pour atteindre aujourd’hui 400 lots par an. Le prix médian, qui a eu tendance à fortement fluctuer jusqu’aux années 2000, s’est depuis stabilisé autour de 3 000 €. Quant au chiffre d’affaires, il a nettement progressé après 2004, conséquence notamment des records successifs (en 2012 et 2017). La plus haute enchère pour une œuvre de César reste un Pouce en bronze de 1975, adjugé pour 1 218 636 € en octobre 2007 par Cornette de Saint-Cyr OVV à Drouot. Dans les faits, peu d’œuvres ont dépassé le seuil des 300 000 € (10 lots en tout), un peu moins d’une centaine se situe entre 100 000 et 300 000 € (91), quand 159 lots ont été vendus entre 50 000 et 100 000 €, et 305 entre 25 000 et 50 000 €. Il faut bien le reconnaître, le sculpteur français n’a pas, côté enchères, le succès de certains, comme l’Américain John Chamberlain avec lequel on le compare trop hâtivement. Assurément, l’affaire des «faux César», qui défraya la chronique au début des années 2000 le cas Éric Piedoie, alias Le Tiec, auteur de faux dessins et compressions , n’a pas joué en faveur de l’artiste. Tout comme la question des fameux exemplaires destinés au projet d’un musée César à Marseille, finalement abandonné en 1997. Le sculpteur avait dans la foulée transformé ces pièces en de nouvelles œuvres. «Il en avait le droit. On l’a accusé d’avoir fait des faux. C’est honteux. Aujourd’hui, heureusement, tout est réglé.», précise Denyse Durand-Ruel. Une chose est sûre pour l’auteure du catalogue raisonné, cette exposition tant attendue du Centre Pompidou fera date. «Je n’ai jamais vu une présentation de sculptures aussi belle. Vous avez sous les yeux toute l’œuvre de César, toutes les périodes, même les enveloppements en plastique que peu de personnes connaissaient. Elle aura à coup sûr une incidence». Finalement, à qui sait attendre…

 

 
 
César, Ginette , 1958-1980, bronze à patine noir nuancé, signé et numéroté 3/8, Bocquel fondeur, 130 x 72 x 76 cm. Paris, Drouot, 21 octobre 2015, Koh
César, Ginette , 1958-1980, bronze à patine noir nuancé, signé et numéroté 3/8, Bocquel fondeur, 130 x 72 x 76 cm. Paris, Drouot, 21 octobre 2015, Kohn Marc-Arthur OVV.
Adjugé : 250 400 €
© SBJ / Adagp, Paris 2018
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