Cérès Franco, femme engagée et visionnaire

Le 20 février 2020, par Stéphanie Pioda

Éclectique, anticonventionnelle, défricheuse… Telle est cette galeriste et collectionneuse, qui a milité sa vie durant pour un décloisonnement des catégories artistiques et une internationalisation du regard.

Alexandre Baratta, vers 1965, Portrait de Cérès Franco.
© Archives de la coopérative-musée Cérès Franco

Il lui a fallu une sacrée indépendance d’esprit et une conviction qui frise l’insolence pour défricher un territoire artistique auquel si peu s’intéressaient, la création à la marge – où se rejoignent arts populaire, brut et naïf –, et surtout de l’avoir mise sur un pied d’égalité avec une expression plus officielle et reconnue du sérail. «Ardente partisane d’un art sans frontières, elle a successivement fait se rencontrer l’avant-garde brésilienne et la nouvelle figuration française, des Hollandais du mouvement CoBrA et des peintres autodidactes venus des confins du Brésil, du Maroc ou de la Tunisie, des artistes marginaux ou “singuliers” et des figures majeures du monde de l’art», résume Raphaël Koenig dans le premier livre consacré à Cérès Franco, cette femme qui a été à la fois critique d’art, commissaire d’exposition, collectionneuse et galeriste.
 

Eli Malvina Heil (1929-2017), Propriété explosive, 1967, huile et acrylique sur toile.  © Alain Machelidon
Eli Malvina Heil (1929-2017), Propriété explosive, 1967, huile et acrylique sur toile.
© Alain Machelidon


Repenser la modernité
Si le rapprochement entre les genres semble aujourd’hui acquis, grâce à des propositions s’inscrivant dans le sillage de Harald Szeemann – qui confrontait les dessins délirants d’Adolf Wölfli aux sculptures de Richard Serra à la Documenta de 1972 – et de l’exposition mythique des «Magiciens de la terre» de Jean-Hubert Martin en 1989, jusqu’au nouvel accrochage du MoMA à New York – qui repense la modernité en s’affranchissant des «ismes» de l’histoire de l’art –, il faut rappeler que dans les années 1960-1970, il s’agissait d’une véritable rupture. Pionnière, Cérès Franco l’a été également en ouvrant la voie au rôle de commissaire d’exposition indépendant. En 1962, elle impose un format ovale aux artistes, d’où le titre d’un accrochage rue de Seine, «L’œil de bœuf» – qui deviendra le nom de sa galerie dix ans plus tard –, puis en 1963, avec «Formes et magie», installe des sculptures de Germaine Richier, Henri Laurens, Étienne Martin, Picasso, Arp ou Max Ernst au bowling du bois de Boulogne. Portée par le désir de rendre l’art accessible au plus grand nombre, elle va plus loin encore avec le projet «Formes et magie  II», qui doit prendre place à l’aéroport d’Orly en 1964. «On venait en famille voir décoller les avions depuis la “jetée” de béton brut, rendue célèbre par le cinéaste Chris Marker (La Jetée, 1962), commente Raphaël Koenig. Cathédrale d’une globalisation alors en plein essor, c’est bien l’aéroport d’Orly, et non Notre-Dame de Paris, qui fut le monument français le plus visité de l’année 1963, avec plus de trois millions de visiteurs.» Et de poursuivre : «En mettant à contribution les compagnies aériennes qui desservaient l’aéroport d’Orly, lesquelles auraient pris en charge le transport de sculptures parfois monumentales venues des quatre coins du monde (Allemagne, Brésil, Chili, Égypte, Maroc ou encore Japon), cette manifestation aurait renoué avec l’esprit des grandes expositions universelles du XIXe siècle et aurait pu à terme s’étendre à d’autres lieux, portant les réalisations de la sculpture moderne de pays en pays, d’aéroport en aéroport.»

 

Jean-Louis Bilweis (né en 1932), Portrait de Cérès Franco, 1980, peinture sur plaque d’aluminium.  © Pascual Mercé
Jean-Louis Bilweis (né en 1932), Portrait de Cérès Franco, 1980, peinture sur plaque d’aluminium.
© Pascual Mercé


L’internationale des visionnaires
Le projet, pourtant bien ficelé, n’a pas abouti. Si elle était très appréciée au Brésil, où elle était connue pour ses articles publiés dans les principaux journaux et son exposition engagée «Opinião-65» – alors que la dictature militaire faisait basculer le pays –, «elle a été très critiquée en France dès le début, car elle arrivait de nulle part, était hors des clous et femme divorcée affublée d’un accent. Elle a essuyé des remarques misogynes et sexistes un peu toute sa vie.» Cérès Franco naît en 1926 à Bagé, une petite ville du sud du Brésil, dans une famille de propriétaires terriens conservateurs défendant leurs privilèges, des valeurs contre lesquelles elle s’oppose très jeune. Elle s’évade symboliquement en contemplant les reproductions des œuvres de Van Gogh, avant de quitter le foyer familial pour New York, où elle suit les cours d’histoire de l’art de Meyer Schapiro à l’université Columbia et à la New School. Elle y découvre les expressionnistes allemands, en tête desquels Kirchner, Nolde et Schmidt-Rottluff : un choc esthétique fondateur qui guidera ses choix futurs et la trame de sa collection autour d’un art sans concessions, reflet des tourments de l’âme et exprimant l’émotion pure. Lorsqu’elle arrive à Paris, en 1951, elle est aussi nourrie des réflexions de son compatriote Oswald de Andrade, publiées dans son Manifeste anthropophage en 1928. Il pose les bases de la modernité brésilienne dans un contexte anticolonial, appelant à ingérer les innovations esthétiques occidentales pour se les approprier et les combiner à des influences brésiliennes. «J’étais fière de travailler à Paris, où il n’y avait pas de préjugé sur des artistes étrangers», se souvient-elle. Dans sa galerie de la rue Quincampoix, de 1972 à 1994, elle expose aussi bien Jacques Grinberg que Chaïbia, Corneille, Stani Nitkowski, Michel Macréau, Marcel Puget ou encore Yvon Taillandier, qui «n’hésite pas à la comparer à Denise René, Iris Clert, Colette Allendy ou Ileana Sonnabend», souligne Raphaël Koenig. Par la suite, elle consolide sa collection entre Paris, Lagrasse et Ibiza – ses trois lieux de vie –, pour l’installer en 2015 dans l’ancienne coopérative viticole de Montolieu, dans l’Aude, aidée par sa fille Dominique Polad-Hardouin. Une nouvelle aventure qui devait voir le jour trois ans plus tôt à Carcassonne, avant d’être freinée par le refus du nouveau maire puis réorientée vers cette municipalité. La donation de la collection de 1 700 pièces et du bâtiment a été officiellement validée et leur propriété, transférée à la ville en janvier. Mais ce n’est pas fini : à 93 ans, dans son appartement parisien, la dame vit entourée des artistes qu’elle aime que sont Chaïbia, Macréau et Corneille, mais aussi Jean Rustin, Jaber, Andrew Gilbert, Zamora, Joseph Kurhajec, Meret Oppenheim, Jean-Louis Bilweis… pour n’en citer que quelques-uns. Elle cède aussi toujours à ses coups de cœur comme récemment, pour des œuvres de Bernard Le Nen, au Salon des réalités nouvelles. L’artiste Jean-Marie Martin lui a par ailleurs légué une installation, La Quête du Saint Graal, qui devrait prochainement être déployée dans une église romane de Pezens, à quelques kilomètres de là. Il reste un énorme travail à faire pour valoriser le fonds de la coopérative-musée de Montolieu. Jean-Hubert Martin a été un allié de taille lorsqu’il a conçu l’exposition «L’Internationale des visionnaires», présentée en 2017 : une façon de prolonger une histoire qui remonte aux «Magiciens de la terre», alors que Cérès Franco lui avait fourni une riche documentation sur des artistes alors inconnus des musées. «C’est son originalité qui fait sa force», écrit-il à son sujet dans la préface de l’ouvrage. Elle est unique, car elle montre sur le territoire national des courants artistiques très mal représentés ailleurs. […] L’évolution du goût et de l’histoire de l’art va vers l’éclectisme et la reconnaissance d’autres cultures et de mouvements jusque-là marginalisés.» Gageons, comme lui, qu’«elle gagnera sa reconnaissance pour avoir été prémonitoire». 

Cérès Franco
en 5 dates
1926
Naissance au Brésil
1965
Exposition «Opinião-65» au musée d’Art moderne de Rio de Janeiro
1972
Ouvre sa galerie à Paris, rue Quincampoix
1994
Installe sa collection dans deux maisons-musées à Lagrasse, dans l’Aude, qu’elle ouvre au public
2015
Inauguration de la coopérative-musée de Montolieu
à lire
Raphaël Koenig, Cérès Franco. Pour un art sans frontières, préface de Jean-Hubert Martin, éditions Lelivredart, 128 pages, 20 €.


à voir
«Les Voleurs de Feu», La Coopérative-Collection Cérès Franco,
5, route d’Alzonne, Montolieu, Tél 
: 04 68 76 12 54.
Du 11 avril au 1er novembre 2020.
www.collectionceresfranco.com
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