Centre Pompidou : Bacon et ses lectures, ou les dangers de l’entre-soi

Le 19 septembre 2019, par Christophe Averty

Le Centre Pompidou explore le panthéon littéraire de Francis Bacon en regard d’une cinquantaine d’œuvres réalisées à la fin de sa vie. Une approche réductrice ?

Francis Bacon (1909-1992), Street Scene (with Car in Distance), 1984, huile sur toile, collection privée.
© The Estate of Francis Bacon. All rights reserved. DACS/Artimage 2019. Photo : Prudence CumingAssociates Ltd

Les tableaux de Francis Bacon ont l’impact immédiat. Une sorte d’évidence percutante, perçante, envoûtante les habite. Mais on ne s’y trompera pas : l’art du peintre, même s’il s’y appuie, surpasse de loin la gestuelle spontanée ou l’instinct. Sa force et sa violence se glissent dans une mise en scène savamment élaborée, notamment nuancée et nourrie d’une considérable culture littéraire. C’est ce qu’entend souligner l’exposition «Bacon en toutes lettres», pour laquelle le commissaire Didier Ottinger a réuni un ensemble magistral d’une cinquantaine de toiles, dont une dizaine de triptyques, réalisées pour la plupart entre 1971 (année de la grande rétrospective consacrée au Britannique au Grand Palais) et 1992 (celle de sa disparition). Les aficionados seront comblés par la qualité et la profusion d’œuvres venues de toutes parts et, pour certaines, montrées pour la première fois à Paris. Près du tiers d’entre elles proviennent de collections particulières, tels cet autoportrait de 1973, à l’improbable perspective, ou cette rare scène de rue de 1984 Street Scene (with Car in Distance) , laissant deviner la fuite diffuse d’une automobile. Les amateurs de belles lettres seront également séduits : six «cabinets de lecture», dédiés à Eschyle, Nietzsche, T.S. Eliot, Leiris, Conrad et Bataille, diffusent en continu des textes ayant inspiré le peintre, lus par des comédiens dont Mathieu Amalric et Hippolyte Girardot. En revanche, le néophyte, le curieux, osons dire le grand public, se sentira livré à lui-même, abandonné entre récit et narration, dérouté, sans clé pour décrypter références ou symboles. Nul texte ne viendra sur les murs légitimer ni pour le moins éclairer l’accrochage des œuvres en regard des extraits choisis. Pas plus qu’on ne pourra savoir pourquoi les influences livresques de Bacon se seraient particulièrement épanouies à partir de 1971 d’ailleurs, la présence d’un triptyque de 1967 semble l’infirmer. Dès lors, la logique de cette exposition menace d’échapper à plus d’un visiteur. Il est vrai qu’elle n’est accessible que sur réservation, tant Bacon jouit toujours d’une incommensurable popularité. Mais, bien qu’il faille réguler une affluence prévisible, faut-il pour autant porter atteinte à la notion de service public, qui présida à la création d’un Centre Pompidou pour tous ? De plus, par son thème très axé, «Bacon en toutes lettres» tend hélas à occulter d’autres sources d’inspiration entrant également dans le processus créatif de l’artiste, comme la photographie, les excès épicuriens, les passions corrosives ou une théâtralisation systématique… Le peintre britannique a saisi la tragédie humaine dans le mouvement de sa propre existence. S’il est le metteur en scène d’un érotisme cru, de transparences troubles et diffuses, il sait aussi offrir à la couleur son souffle délicat, une carnation personnelle, absolue, poétique. Mais, sur la toile est-ce le propre des grands artistes ? , toute sa complexité se fond dans les sensations universelles qu’il procure. Tel est Bacon, inclassable, unique, hors norme. Quels que soient les chemins qu’il emprunte et quels que soient les discours que l’on voudrait lui faire tenir, son élégante simplicité triomphe et prévaut, malgré tout.

«Bacon en toutes lettres», Centre Pompidou, Paris IVe,
accessible uniquement sur réservation via Internet.
Jusqu’au 20 janvier 2020. 
www.centrepompidou.fr
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