Céline et Jean-Pierre Villars-Foubet, viticulteurs ivres d’art

Le 13 juillet 2018, par Céline Piettre

Depuis leur château de Moulis-en-Médoc, au doux nom baudelairien de Chasse-Spleen, le couple de collectionneurs marie le vin à l’art contemporain, avec une maîtrise certaine de l’assemblage.

Céline Villars-Foubet et Jean-Pierre Foubet dans leur propriété de Chasse-Spleen.
© Photo Jean-Marc Palisse

Au bout de l’allée menant à la bâtisse de pierre blanche, deux bottes en caoutchouc de trois mètres de haut attendent de pied ferme le visiteur. Si ces Invendus de Lilian Bourgeat sont devenus depuis quelques années un classique de la sculpture d’extérieur, leur présence à Chasse-Spleen, entre vignes et Gironde, tombe sous le sens. Clin d’œil aux vendanges et pièce inaugurale à double titre, puisqu’il s’agit de la première œuvre acquise par Céline Villars et Jean-Pierre Foubet, en 2009. Elle vient marquer de son empreinte ironique cherchez donc la chaussure droite ! le début de l’aventure de ce couple épris d’art contemporain, et qui n’en manque pas justement, d’humour. Jean-Pierre Foubet le manie sans modération, en esthète du bon mot, dont se rend parfois complice son épouse. C’est elle qui a converti à la viticulture ce «mauvais élève moitié-Parisien moitié-Lorrain», après une rencontre dans un bar de Bordeaux. Jean-Pierre y travaillait pour payer des études «tardives» en communication. Il a alors 32 ans, et s’associera bientôt à Céline pour diriger le domaine de cent quatre hectares, qui donne aujourd’hui l’un des plus beaux vins de l’appellation Moulis-en-Médoc. Un bref rappel œnologique s’impose. Ici, à deux pas du château Margaux, sur cette bande étroite de douze kilomètres de long qui compose l’AOC, aucun cru classé une exception dans le Bordelais mais deux «crus bourgeois exceptionnels», parmi lesquels château Chasse-Spleen. La naissance de ce vignoble remonte au XVIIIe siècle. Or, il ne sera baptisé qu’en 1863 par la propriétaire de l’époque, Rosa Ferrière, inspirée à la fois par lord Byron qui aurait prêté à ce vin la vertu de chasser le spleen et Odilon Redon, un enfant du pays bientôt occupé à illustrer les Fleurs du mal de Baudelaire. Même «nez», un siècle plus tard, pour le négociant en vin Jacques Merlaut, grand-père de Céline, qui rachète le château en 1976, avant de s’offrir le mythique Gruaud Larose. «Je ne me destinais pas à devenir exploitante agricole, explique-t-elle, mais quand ma mère est morte, en 1992, ma sœur lui a succédé, puis j’ai pris le relais.» Côté technique, la diplômée en architecture a tout appris sur le tas, «grâce à la formidable équipe en place». Et depuis 2005, elle gère avec son oncle un autre domaine, le réputé château de Camensac.
 

Vue du domaine de château Chasse-Spleen.
Vue du domaine de château Chasse-Spleen.© Jean-Marc Palisse


Accompagnant la prospérité de Chasse-Spleen, la collection a poussé sur ce sol de graves à la manière vigoureuse d’un pied de vigne. D’abord à l’air libre, dans le parc, où la planète de béton (Contremesure, 2013) de Vincent Ganivet, rejointe par l’étrange alambic rose (Bubbles, 2015) de Morgane Tschiember, redessinent le paysage. Puis c’est au tour du chai d’être envahi par l’installation illusionniste de Felice Varini longtemps l’œuvre la plus coûteuse, avant qu’elle ne soit récemment détrônée par un François Morellet acheté autour de 100 000 € à la FIAC ; et enfin, la maison en elle-même, qui sert de lieu d’exposition et de stockage. Disséminées partout dans le château, les pièces dont une sculpture d’Ann Veronica Janssens, la préférée de Céline, ou un portrait «bourgeois» piraté par Markus Schinwald s’autorisent des dialogues improvisés avec les «antiquités» du salon Louis XVI, ou des effets de trompe l’œil. Les autres sont entreposées «derrière cette porte», indique d’un geste de la main Jean-Pierre Foubet, mais aussi à Bordeaux, «dans le siège social de la holding, ou dans notre appartement». C’est le cas de Cock-Shitter, une sculpture politiquement incorrecte des frères Chapman, qui «a fini dans le dressing» ! Depuis 2017, une étape supplémentaire a été franchie, avec la transformation de l’ancienne chartreuse «une aile que l’on n’occupait pas» en un centre d’art. Un simple white cube, composé d’un bar et de quelques pièces en enfilade, donnant sur trois chambres d’hôtes et une fontaine aux arêtes aiguisées. Aux commandes de l’exposition annuelle : l’artiste pessacais Benoît Maire, un habitué de la maison qui expose au même moment au CAPC de Bordeaux, et prend pour l’occasion le titre de commissaire. Par trop ambitieuse, sa réflexion sur la «Nature morte» aurait eu besoin d’un peu plus d’espace pour respirer, mais elle a le mérite d’importer des œuvres fraîches que le couple ne se refusera pas d’acquérir «si affinités».
 

Vue de l’exposition «Nature morte, ou le préfixe conceptuel de l’art romantique», présentée dans les espaces du centre d’art.
Vue de l’exposition «Nature morte, ou le préfixe conceptuel de l’art romantique», présentée dans les espaces du centre d’art.DR

Soutenir les artistes
Ils ont beau se défendre d’appartenir au sérail de l’art contemporain, les Villars-Foubet en parlent parfaitement la langue. Leur premier «professeur» en la matière s’appelle Thomas Bernard, galeriste bordelais monté depuis à la capitale. C’est à lui qu’ils doivent très certainement ce goût pour l’émergence, et peut-être aussi pour des pratiques qui, bien qu’ancrées dans le conceptuel, ne négligent pas le «faire». Depuis 2012, Jean-Pierre Foubet préside l’association des Amis du prestigieux CAPC passée dernièrement de quarante à cent soixante membres, aime-t-il à rappeler , tandis que Céline Villars-Foubet siège au conseil d’administration du FRAC Aquitaine. Même s’ils continuent d’acheter avec une certaine spontanéité «il faut que je puisse m’imaginer vivre avec l’œuvre», précise Céline , les rouages du marché n’ont plus de secret pour eux. Tous deux préfèrent les galeries aux foires, dont ils s’amusent de l’offre pléthorique, et aux maisons de vente, qu’ils ne fréquentent qu’une à deux fois par an : «Galeriste n’est pas un métier facile et nous le respectons»… quitte à choisir, pour des raisons éthiques, l’un plutôt que l’autre. Pourquoi l’art contemporain, au fait ? Par inclination pour le médium et par devoir de soutenir la création, «un fascinant laboratoire, en écho avec notre temps». Avec un léger regret, toutefois, de ne pouvoir se payer un Manet, pour lui, ou de belles pièces d’art ancien ou de mobilier XXe, admirées lors de ses visites à la Biennale Paris, pour elle. On trouve d’ailleurs dans la salle à manger des verreries de Palmyre vieilles de 2 000 ans, «rapportées par un aïeul», qui conversent avec les lithographies du fameux Odilon Redon : rare incursion vers les siècles passés, nom de domaine oblige ! Dans la même pièce se trouve également la seule œuvre acquise par Jean-Pierre sans l’accord de son épouse, qui lui reproche la pauvreté de sa forme. «Mes goûts sont plus lambda», badine-t-il.

 

Felice Varini (né en 1952) a réalisé une installation illusionniste pour le chai.
Felice Varini (né en 1952) a réalisé une installation illusionniste pour le chai.© Jean-Marc Palisse

Un business d’intérêt général ?
Pas toujours d’accord sur des points esthétiques, ils le sont en revanche sur l’orientation à donner à leur mécénat : «C’est la dimension de partage qui nous intéresse». Cette volonté d’ouverture vers l’extérieur notons que, avec une production prévendue, le domaine reçoit naturellement peu de visiteurs se cumule avec des avantages fiscaux «qu’il faut mériter, notamment par une présentation au public», annoncent-ils d’emblée sur le site internet, histoire de devancer malin les éventuels sarcasmes. Mais il s’agit surtout d’un argument marketing de poids, car on ne l’apprendra à personne, le mariage art et vin est un ménage heureux, venu notamment en réponse à la concurrence des exploitations étrangères. Beaucoup s’y sont déjà essayés : Pommery en Champagne, Pommard en Bourgogne, le château La Coste en Provence exemplaire en la matière et même, dans le Bordelais, le château d’Arsac, qui possède lui aussi son parc de sculptures. Ici, il s’assortit avec l’autre tendance en vogue, celle de l’hôtel arty. «Dans un contexte où l’œnotourisme explose, nous souhaitons singulariser notre offre : exposer de l’art contemporain (accessible librement depuis sa chambre, ndlr) et le faire bien, puisque cela nous parle intimement». In vino veritas ?


Chasse-Spleen
en 5 dates

1863
Rosa Ferrière donne son nom au vignoble

1976
Rachat par Jacques Merlaut, fondateur du groupe Taillan, la gestion étant confiée à sa fille Bernadette Villars

1999
Céline Villars prend la direction du domaine suite à un partage en indivision

2009
Début de la collection

2017
Ouverture du centre d’art dans l’ancienne chartreuse, rénovée par les Bordelaises Oriane Deville et Céline Pétreau
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