Catherine Issert, Vence debout

Le 09 juillet 2020, par Virginie Huet

Voilà quarante-cinq ans qu’elle défend la fine fleur de l’art contemporain, conceptuel et minimal dans sa galerie de Saint-Paul-de-Vence. Rencontre avec une enfant du pays, inlassable tête chercheuse.

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D’aucuns la surnomment «the queen of Saint-Paul de Vence». Teint pâle et allure impeccable, discrète et décidée, Catherine Issert appartient à cette famille de galeristes dont il semble qu’on ait cassé le moule. Derrière les larges baies vitrées d’une adresse aussi incontournable que La Colombe d’or, sa très chic voisine d’en face, elle montre avec le même entrain depuis près d’un demi-siècle les talents d’hier et les espoirs de demain.
L’histoire de votre galerie a tout d’une saga familiale…
Saint-Paul-de-Vence est mon lieu de naissance et de vie. Mon père, Marius Issert, a longtemps été maire du village, de 1945 à 1995. J’y avais à ma disposition des espaces que je pouvais investir librement. Après des études de littérature et d’histoire de l’art, j’ai travaillé à Paris, à la galerie Jean Fournier, avant de devenir la secrétaire personnelle d’Aimé Maeght, auprès de qui j’ai tout appris. Je m’occupais des éditions, de la revue de poésie Argile, fondée par Claude Esteban, j’ai même rencontré Aragon… Maeght travaillait avec les plus grands. Ici, il y avait une place à prendre ; à l’époque, on ne jurait que par l’école de Nice, qui à part Klein, Arman et César – qu’on associait d’ailleurs plus aux nouveaux réalistes –, n’était pour moi qu’une pochette vide. Si j’ai évidemment collaboré avec des artistes locaux comme Ben, j’ai tout de suite mis l’accent sur la scène étrangère. Un attachement que je prolonge aujourd’hui avec le sculpteur tchèque Vladimir Skoda ou la plasticienne coréenne Minjung Kim. Cette ouverture sur un réseau, une culture internationale est pour moi fondamentale.

 

Vue de l’exposition «Correspondances amicales» en 2017 : François Morellet, Felice Varini, Michel Verjux, Cécile Bart.© François Fernandez
Vue de l’exposition «Correspondances amicales» en 2017 : François Morellet, Felice Varini, Michel Verjux, Cécile Bart.
© François Fernandez


Narrative Art, Fluxus, arte povera, figuration libre, abstraction géométrique… peu de mouvements vous ont échappé. Comment s’est dessinée votre ligne ?
J’ai toujours défendu un programme exigeant, sans compromis : Claude Viallat, que j’avais rencontré chez Fournier, avait accepté d’inaugurer la galerie à condition de partager l’affiche avec ses amis de supports/surfaces, Bernard Pagès, Christian Jaccard ou Patrick Saytour. Ont suivi Gérard Gasiorowski, Simon Hantaï, Marcel Broodthaers, Pier Paolo Calzolari… C’est un cercle vertueux : quand Morellet arrive à la galerie et voit une exposition Armleder, il ne peut pas me dire non. Lorsque j’ai voulu exposer Christo, personne n’y croyait : pourtant, j’ai montré ses Surrounded Islands et je séjournais chez lui à chaque fois que j’allais à New York. Même Castelli et Sonnabend me rendaient visite. Au fond, je n’ai pas cherché à suivre les grands mouvements, mais plutôt à accompagner les artistes qui correspondaient le plus à ma sensibilité. Comme Blais et Alberola qui, parmi les représentants de la figuration libre, entretenaient à mes yeux les filiations les plus étroites avec l’histoire de l’art. J’ai pu me permettre ces choix par affinités électives parce que je ne subissais pas la concurrence féroce que se livrent les soixante bonnes galeries parisiennes.
Cet éloignement géographique ne vous a jamais pesé ?
J’ai longtemps désespéré de voir un journaliste ou un conservateur de musée pousser ma porte. Un jour, un ami m’a même demandé si mes horaires étaient les mêmes qu’en France… Nous vivons dans un pays terriblement centraliste, ce qui n’est pas le cas de l’Allemagne ou de l’Italie. Saint-Paul-de-Vence est une île et Paris sera toujours Paris : même si notre région compte le plus de musées monographiques dans l’Hexagone et que nous pouvons nous vanter d’avoir des lieux rares comme la fondation Maeght ou la villa Arson, la dynamique économique et culturelle reste poussive.
Comment avez-vous tissé votre réseau de collectionneurs ?
Ma clientèle était à l’origine essentiellement étrangère : je travaillais avec des Suédois, des Hollandais, des Suisses… Aujourd’hui, c’est du 50/50, beaucoup de Parisiens ayant leur résidence secondaire dans la région. Saint-Paul-de-Vence est un village de charme, un lieu de plaisir, de joie et de délectation, une destination estivale associée à un certain art de vivre. Ce sont des atouts qu’il faut cultiver, et dont nous jouons en offrant à nos collectionneurs des expériences privilégiées, à la carte. Une sorte de sur-mesure que nous allons particulièrement travailler cet été.

 

Jean-Charles Blais (né en 1956), Sans titre, 2018, gouache sur papier, 100 x 77 cm.© Jean-Charles Blais, Courtesy de l’artiste et de la ga
Jean-Charles Blais (né en 1956), Sans titre, 2018, gouache sur papier, 100 x 77 cm.
© Jean-Charles Blais, Courtesy de l’artiste et de la galerie Catherine Issert

La crise sanitaire a profondément fragilisé le marché et remis en question la profession…
Évidemment, j’aimerais que ce métier soit plus facile et moins précaire, mais je ne m’en lasse pas. J’essaie toujours de provoquer de nouvelles rencontres. Ce que je déplore surtout, c’est la mauvaise réputation dont pâtissent les galeries, souvent accusées de profiter des artistes. Je le dis et le répète aux jeunes talents : « Je ne prends pas 50 % sur la valeur de votre œuvre, vous me donnez 50 % de la valeur de votre œuvre parce que je fournis un travail qui le justifie.» Comprendre cette nuance est indispensable pour établir un véritable rapport de complicité.


Si la galerie défend des plasticiens dont la réputation n’est plus à faire, elle a porté dès les années1990 une attention particulière à l’art émergent. Qu’allez-vous chercher chez les jeunes talents ?
Un renouveau, une excitation. Les regards de Mathieu Schmitt, qui utilise l’outil numérique, ou de Marine Wallon, dont la peinture s’inspire de captures d’écran faites à partir de films, viennent enrichir ma vision. Ce niveau de lecture m’est indispensable. Je ne suis pas une femme d’affaires, je cherche avant tout à m’entourer d’artistes qui me plaisent et dont l’interprétation du monde me donne envie de voir la vie avec le même filtre. C’est dans cette optique que j’ai développé le label Plateforme qui présente tout au long de l’année, sans engagement, des découvertes, comme les étudiants de la villa Arson, ou des coups de cœur, telle Daphné Corregan dont les poteries à la frontière de l’artisanat m’enchantent. Ce side project me permet de donner un marchepied à de jeunes talents tout en suscitant la curiosité des collectionneurs. Rester en éveil, en accord avec son temps, c’est aussi cela la vocation d’une galerie.
Vo
us consacrez cet été une exposition personnelle à Jean-Charles Blais. Quel regard portez-vous sur l’évolution de sa pratique ?
Depuis sa première exposition à la galerie, en 1983, nous ne nous sommes jamais quittés. Une fidélité réciproque qui s’est vérifiée à chaque tournant dans son art, qu’il s’agisse de ses pièces textiles, de la fin des années 1990, ou numériques du début des années 2000. Il n’y a du reste dans son travail pas de variations majeures, à ceci près que je le sens devenir plus peintre. Je l’ai vu lire des ouvrages sur Degas, l’art de la touche… mais au-delà de ce plaisir de la matière, il y a une vraie constance dans ses thématiques : le corps et sa représentation, la fragmentation, le renversement des proportions, l’absence… Si ses œuvres ne laissent pas indifférents, c’est qu’elles allient une présence solide, quasi sculpturale, et une dimension très affective.

Catherine Issert
en 7 dates
1946
Naissance à Nice
1975
Ouverture de la galerie à Saint-Paul-de-Vence
1983
Édition d’un guide référençant les hauts lieux culturels de la Côte d’Azur
1997
Mission pour la manifestation “La Côte d’Azur et la modernité, 1918-1958”
2007
Participation au réseau Botox(s)
2018
Commissariat de la première Biennale internationale de Saint-Paul-de-Vence
2020
Exposition «Jean-Charles Blais, Voilà», jusqu’au 19 septembre
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