Carolle Thibaut-Pomerantz la grande dame du papier peint

Le 15 mars 2018, par Éric Jansen

Depuis trente ans, elle traque les pièces les plus anciennes, souvent du côté des États-Unis. À l’occasion de la Tefaf de Maastricht, elle revient sur son parcours et ses plus belles découvertes.

Carolle Thibaut-Pomerantz devant une œuvre de Dufour, de 1808, et tenant à la main un papier peint de Grantil, de 1928.
© Thierry Malty


Fidèle de Maastricht depuis treize ans, elle est la grande spécialiste du papier peint ancien. Une passion qui est née dans les années 1980 à Drouot… Depuis, Carolle Thibaut-Pomerantz sillonne l’Europe, et beaucoup les États-Unis, pour exhumer et sauver les plus belles pièces. Les musées lui font la cour, mais beaucoup de particuliers tombent également sous le charme lorsqu’ils découvrent ces panneaux traités comme des tableaux. Pour renforcer cette notion d’œuvre d’art, Carolle Thibaut-Pomerantz les associe à du mobilier art déco ou même design !
Que présentez-vous à Maastricht ?
Le Souper de Pierrot est ma pièce phare. Imprimé à la planche par Jules Desfossé, dessiné par Thomas Couture, et présenté à l’Exposition universelle de 1855, ce papier peint est considéré comme l’un des plus importants décors créés sous le second Empire. C’est le seul qui ait été tamponné avec les noms de l’artiste et du manufacturier. Et surtout, Jules Desfossé a accompli un exploit technique en l’imprimant à la planche sur une seule grande feuille de papier, mesurant plus de deux mètres de largeur. Cela n’avait jamais été fait avant, et ne sera jamais répété.
Est-ce une pièce unique ?
Non, on pense qu’une centaine d’exemplaires ont été imprimés, mais combien ont survécu et ont été bien conservés ? J’en ai déjà vendu deux, l’un à l’Art Institute de Chicago, l’autre au Museum of Fine Arts de Boston. Le musée des arts décoratifs, à Paris, et le Victoria and Albert Museum, de Londres, en possèdent également un. Celui-ci provient d’une collectionneuse américaine qui me l’avait acheté il y a des années. Elle est décédée, et sa fille m’a proposé de le racheter… J’ai accepté car il est en très bel état ; il n’a jamais été posé.
Pouvez-vous nous évoquer d’autres chefs-d’œuvre dénichés en trente ans de carrière ?
Les Allégories des arts, le seul décor fait par Percier et Fontaine, qui se trouvait en Amérique, dans une maison construite dans les années 1930 par David Adler. Sa sœur, Frances Elkins, était décoratrice, et à chaque fois qu’elle travaillait sur des chantiers avec lui, elle plaçait des papiers peints français. Elle adorait ça ! Les descendants des propriétaires de la maison ont subi un dégât des eaux. Ils m’ont contactée, m’ont envoyé des photos. J’ai fait venir en France les panneaux pour les restaurer et là, j’ai découvert qu’il s’agissait des Allégories des arts, dont le dessin est conservé aux Arts décoratifs. Je l’ai rapidement vendu à un important décorateur américain… et c’est reparti à New York !
Pourquoi les Américains ont-ils cette passion ?
Dès le troisième quart du XVIIIe siècle, les papiers peints français ont supplanté ceux provenant d’Angleterre. Jean-Baptiste Réveillon a exploré de nouvelles techniques de gravure pour réaliser des décors à grande échelle et a engagé des artistes pour les dessins préparatoires. Les Américains prospères de la Nouvelle-Angleterre se sont mis à les commander et des artisans français allaient les poser in situ, car les feuilles de papier ne mesuraient alors que 40 x 50 cm, c’était un véritable puzzle à monter. Ensuite, au début du XXe siècle, Nancy McClelland a beaucoup fait pour entretenir cet amour. Elle adorait tout ce qui était français, boiseries, mobilier et papiers peints. Elle avait étudié à Paris et à son retour à New York, en 1913, elle a créé le premier département d’antiquités dans un grand magasin, chez Wanamaker’s ; il s’appelait Au quatrième. Elle a ensuite ouvert sa boutique et travaillé avec les plus grandes familles américaines, comme les Rockefeller. Surnommée la first lady of wallpaper, elle a écrit en 1924 le premier ouvrage érudit sur les papiers peints français, avec une introduction d’Henri Clouzot qui, lui, sortira la «bible» en 1935.

 

Le Souper de Pierrot dessiné par Thomas Couture, imprimé par Jules Desfossé et présenté à l’Exposition universelle de 1855.
Le Souper de Pierrot dessiné par Thomas Couture, imprimé par Jules Desfossé et présenté à l’Exposition universelle de 1855. © Thierry Malty


Est-ce que la mode des panoramiques explique aussi ce goût ?
Absolument. Joseph Dufour a créé le concept du panoramique en 1804, avec Les Voyages du capitaine Cook. Les Américains se sont entichés de ces décors imaginaires qui habillaient toute une pièce de sujets mythologiques, de scènes de bataille, de voyages exotiques ou de jardins idylliques. Une autre de mes pièces phares à Maastricht, également trouvée aux États-Unis, est le précurseur du panoramique : ce décor appelé Palais Royal date de 1800. On peut voir le même monté en paravent au musée du papier peint, à Rixheim, qui se trouve en face de la manufacture Zuber.
Quand on parle de panoramiques, on pense toujours à Zuber…
C’est l’unique manufacture de cette époque qui ait survécu, mais ce n’était ni la plus ancienne, ni la seule à faire de tels décors. Il y avait aussi Jacquemart et Bénard, Velay et le grand Dufour. Hélas, les panoramiques reproduits de nos jours ne présentent plus le même relief, la même finesse de gravure, ni la même densité de couleurs.
Aujourd’hui, le marché est-il toujours aux États-Unis ?
Principalement, même si j’ai aussi des clients russes et européens. J’ai participé à beaucoup de foires en Amérique : Palm Beach, San Francisco, Chicago, des villes très sophistiquées. Aujourd’hui, je me suis recentrée sur New York. J’ai exposé à l’International Fine Art & Antiques Show, à la première Tefaf New York et je me rends toujours au Winter Antiques Show.
Vous êtes également liée à ce pays par votre histoire personnelle…
Oui, je suis à moitié américaine, étant née et ayant grandi à New York. Mon père était un businessman et ma mère avait une galerie d’art, la galerie Thibaut où elle présentait Alex Katz, Agnès Martin, Cy Twombly, mais aussi Max Ernst, Giacometti, Fontana, Dubuffet… Elle a eu beaucoup d’influence sur moi. J’ai baigné dans le contemporain.
Rien à voir avec les papiers peints anciens, donc.
C’est arrivé beaucoup plus tard. Après une formation en histoire de l’art à l’Institute of Fine Arts de l’université de New York, j’ai créé un salon chez moi. Tous les mois, j’organisais une exposition autour d’un thème, comme les tabatières chinoises anciennes, la cérémonie du thé… Je venais régulièrement à Paris et j’allais toujours à Drouot chiner et trouver des idées. Un jour, je suis tombée sur une salle remplie de papiers peints, vendus par l’étude Coutau-Bégarie. J’ai commencé à poser des questions à l’expert, Bernard Poteau, et on s’est lié d’amitié… Il m’a tout appris. Et c’est lui qui m’a conseillée, quand j’ai décidé de venir travailler à Paris, de me spécialiser dans le papier peint ancien. Personne ne le faisait.

 

Palais Royal, décor de fabrication française autour de 1800.
Palais Royal, décor de fabrication française autour de 1800. © Thierry Malty


Quand vous parlez de papier peint ancien, vous allez jusqu’à quelle date ?
Jusqu’en 1940, ensuite la production devient industrielle. Mais pendant l’art déco, le papier peint est encore imprimé à la planche et il y a des créations superbes. J’en ai eues de magnifiques provenant de chez Leroy, André Groult, Mauny ou Grantil. Je me souviens aussi d’un exemplaire d’Henri Stéphany pour Rulhmann, rehaussé à la feuille d’or, et d’autres réalisés par André Mare ou Jean Lurçat. Mais ils sont aujourd’hui introuvables.
Quelle est la fourchette de prix pour un papier peint ancien ?
Comme je le dis toujours : you get a lot for your buck [«vous en avez pour votre argent»] ! Les petits formats de Grantil valent 3 000 €, les mois de Dufour 9 000 €, le Pierrot autour de 65 000 €. C’est très raisonnable, car lorsque je les vends, ils sont impeccables, nettoyés, remis sur un support sain, une toile de lin non acide, et montés sur un châssis.
Comme un tableau, que vous n’hésitez pas à présenter au milieu d’un mobilier d’une autre époque…
J’ai toujours fait ça. Avec Rodolphe Perpitch à mes débuts, puis Anne-Sophie Duval, Frans Leidelmeijer, Maison Gérard à New York, ou encore David Gill avec qui j’ai exposé des meubles de Mattia Bonetti. Je me suis tellement bien entendue avec ce dernier que je lui ai proposé de dessiner pour moi un papier peint. Il décore aujourd’hui mon stand à Maastricht. Son nom ? Carolle lines

 

Carolle
Thibaut-Pomerantz

en 5 dates

1960 Ouverture de la galerie new-yorkaise
de sa mère, Yvonne Thibaut
1970 Entre à l’Institute of Fine Arts,
New York University
1975 Création à New York de son Salon d’art
1988 Installation à Paris
2009 Parution de Papiers peints -
inspirations et tendances (Flammarion),
reconnu comme ouvrage de référence
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