Caroline Freymond, collectionneuse, esthète et mécène

Le 12 septembre 2019, par Stéphanie Pioda

Boulimique d’art et de culture, Caroline Freymond expose ses coups de cœur à l’espace Muraille, à Genève, un lieu d’art créé en 2014 dans les caves de l’immeuble familial datant du XVIIIe siècle.

 
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Créer une collection implique de réunir, accumuler, tisser des liens… Quelle est votre philosophie et de quelle manière procédez-vous ?
Il s’agit d’une passion que je cultive avec mon mari et d’une tradition familiale ; nous avons en effet toujours été entourés d’œuvres et d’objets d’art. Si j’ai été avocate au début de ma carrière, j’ai glissé tout doucement vers le monde de l’art à partir du moment où il a fallu aménager notre chalet à Gstaad. Nous nous sommes beaucoup amusés à courir le monde pour chiner des objets, tout particulièrement des meubles suédois, de style gustavien notamment. Le hasard a ensuite voulu que je reprenne l’espace d’une amie, à côté de Gstaad, en 2002, et c’est ainsi que je me suis lancée dans l’aventure. Par la suite, la galerie s’est agrandie, en s’installant dans le village même. Nous y mettons en scène un univers très éclectique, mêlant du mobilier ancien, de la verrerie, du tissu, de l’art moderne et plus récemment de l’art contemporain. Nous organisons également, dans la grange accolée à notre chalet, des événements culturels, des expositions, des pièces de théâtre… L’année dernière, nous avons reçu le groupe Les Italiens de l’Opéra de Paris, qui sont venus danser, c’était magique !
Votre champ d’action est très large !
Nous sommes heureux de pouvoir aider les gens à évoluer dans leur propre cheminement artistique, que ces rencontres puissent être le point de départ de nouvelles créations.
Vous souvenez-vous de l’une de vos premières acquisitions ?
La première chose que j’ai acquise, et qui reste importante, était un service à café en porcelaine de Paris, orné d’illustrations de jeux d’enfants, qui se trouve aujourd’hui dans la chambre de mes filles.
À Genève, vous avez créé l’espace Muraille en 2014, dans les soubassements de l’immeuble où vous résidez. Quelle en est la philosophie ?
Ce lieu chargé d’histoire doit son nom aux anciennes murailles de la vieille ville de Genève, dans lesquelles il a été creusé. Nous avons dépoussiéré les caves pour en faire un lieu vivant que les artistes s’approprient et investissent avec des créations in situ, ce qui rend l’opération plus personnelle. L’espace a été entièrement repensé afin d’accueillir des expositions ambitieuses, et notamment des solo shows dédiés à des artistes internationaux, sur 275 mètres carrés, répartis sur deux niveaux. Nous avons programmé jusqu’à présent des expositions avec des artistes que nous apprécions et dont nous collectionnons les œuvres. Nous l’avons inauguré avec une carte blanche donnée au galeriste parisien Kamel Mennour, qui a choisi de réunir François Morellet et Tadashi Kawamata. Ensuite, nous avons eu le bonheur d’accueillir Pierre Skira, Monique Frydman, Tomás Saraceno, Marc Couturier, Olafur Eliasson, Philippe Lardy ou Michal Rovner, pour n’en citer que quelques-uns.

 

Vue de l’appartement genevois du couple Caroline et Éric Freymond.
Vue de l’appartement genevois du couple Caroline et Éric Freymond. © Photo Stéphanie Pioda


Il semble que la figuration ne soit pas très présente et que votre collection d’art contemporain explore l’émotion, la sensation ?
Oui, ainsi que la couleur et la lumière. Il y a beaucoup de choses qui ont un côté atemporel à mes yeux, comme la sculpture en plâtre de David Altmejd, de 2015, le portrait de Voltaire en papier de l’artiste chinois Li Hongbo, que l’on peut ouvrir comme un accordéon, l’œuvre de François Morellet ou encore la peinture de Takesada Matsutani. Nous aimons également le mobilier classique, comme ce guéridon d’Adam Weisweiler, que nous avions acheté au premier salon d’antiquaires qui s’était ouvert à Moscou en 2004, Moscow World Fine Art Fair. Nous apprécions tout particulièrement les foires comme la Tefaf, à Maastricht, ou Art Basel, pas seulement pour acheter, mais simplement pour voir, rencontrer et échanger.


Cette transversalité et ce côté atemporel permettent-ils un dialogue avec le décor XVIIIe de votre appartement du premier étage ?
Oui, dans l’harmonie et la proportion. Dans la création contemporaine, beaucoup d’artistes voient très grand et n’imaginent pas leurs œuvres dans un intérieur proportionné, mais plutôt dans un white cube immense. Nous vivons avec les œuvres, notre propre histoire s’y reflète et chaque nouvelle mise en relation nous fait repartir dans une nouvelle narration. Par exemple, cette robe de mandarin créée par l’artiste belge Isabelle de Borchgrave, d’après les Ballets russes de Diaghilev, nous a été offerte par des amis pour nos trente ans de mariage. Nous lui avons demandé par ailleurs de créer des petits singes dorés, que l’on retrouve un peu partout dans l’appartement.
Quel est votre coup de cœur le plus récent ?
Nous avons acquis des tableaux d’Etel Adnan dans une exposition récente et, par chance, nous sommes presque toujours d’accord avec mon mari sur nos achats. Nous sommes passionnés, portés par le désir de voyager et de découvrir les foires et autres événements artistiques, qui sont à chaque fois des occasions de rencontres, d’échanges. Cela fait partie de notre vie, de notre respiration.
Vous offrez une vision du collectionneur qui est à la fois prescripteur, conseiller et galeriste.
Nous sommes également mécènes car nous apportons notre soutien à des artistes, comme cela a été le cas avec Tomás Saraceno pour son installation Aérocène au Grand Palais, à Paris, lors de la COP21 en 2015, ou encore à des projets scientifiques tel Solar impulse, de Bertrand Piccard et André Borschberg, un avion volant uniquement grâce à l’énergie solaire. Nous faisons également partie des Amis du musée du Louvre, nous avons soutenu l’exposition de Constance Guisset au MAD à Paris en 2017, et nous avons participé à la toute récente restauration des appartements privés du duc et de la duchesse d’Aumale à Chantilly.

 

Olafur Eliasson, Black Glass Sun, 2018, installation à l’espace Muraille, Genève. Verre noir convexe, acier inoxydable, lumière monofréquence, transfo
Olafur Eliasson, Black Glass Sun, 2018, installation à l’espace Muraille, Genève. Verre noir convexe, acier inoxydable, lumière monofréquence, transformateur, diam. 120 cm. Photo Luca Fascini. Courtesy de l’artiste et de la galerie Neugerriemschneider, Berlin. © 2019 Olafur Eliasson


Dans ce panorama qui montre une curiosité très vaste, vous n’abordez pas l’archéologie ?
Nous ne possédons pas de pièces, mais c’est un sujet qui m’intéresse beaucoup. Je compte dans ma famille des archéologues comme Max Van Berchem (1863-1921), spécialiste de l’épigraphie arabe et historien. Il a beaucoup voyagé en Égypte et au Moyen-Orient et a donné son nom à une fondation. Je fais d’ailleurs partie du conseil d’administration de cette dernière.
Peut-on découvrir d’autres clins d’œil ou liens avec l’histoire de votre famille dans votre collection ?
Il y a le portrait d’Isaac Thellusson, un banquier genevois peint par Hyacinthe Rigaud, propriétaire de cet immeuble et aïeul de mon mari. Je suis très attachée à ce patrimoine, plus personnel, illustrant combien la transmission est un élément important.


Pourriez-vous présenter l’artiste que vous exposez cet automne ?
Il s’agit du céramiste japonais Masamichi Yoshikawa, né en 1946. S’il a commencé par revisiter des formes originellement utilitaires, comme l’a fait l’avant-garde Sodeisha, il s’en libère pour réaliser des œuvres architecturales et des installations dans l’espace, une contribution majeure à la céramique contemporaine. Parfois couvertes de dessins nerveux au bleu de cobalt, elles sont le fruit d’une démarche spirituelle, qui s’exprime à travers un langage poétique fait de volumes, de pleins, de creux, de matières. Une quête de sens, comme une série de prières contemporaines dans un monde en crise. Son travail a pris un nouveau tournant en 2016 avec une commande spéciale du temple Yakushi-Ji, faite à une dizaine d’artistes parmi les plus importants du Japon. C’est à cette occasion que, pour la première fois, il a intégré des éléments en verre, symbolisant l’air, tandis que le céladon et ses coulures, parfaitement maîtrisées, évoquent l’eau.

à voir
«Masamichi Yoshikawa. Sola Tobu Izumi (Printemps volant dans le ciel)», espace Muraille,
5, place des Casemates, Genève, tél. : 41 (0)22 310 4292.
Du 20 septembre au 14 décembre 2019. 
www.espacemuraille.com
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