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Carole Fraresso décrypte la civilisation Inca

Publié le , par Christophe Averty

En duo avec Ulla Holmquist Pachas, directrice du musée Larco à Lima, l’archéo-métallurgiste française assure le commissariat de l’exposition « Machu Picchu, trésors du Pérou ». Une découverte immersive aux multiples lectures.

Carole Fraresso décrypte la civilisation Inca
 © Guillermo Vilcherrez

Pourquoi avoir choisi la Cité de l’architecture et du patrimoine pour évoquer trois mille ans d’histoire andine ?
C’est une première de présenter une civilisation disparue dans un espace dédié à l’architecture, à la ville et au développement durable. Or, à la lumière des dernières découvertes, les principes appliqués par les Incas au Machu Picchu en matière d’architecture et d’organisation urbaine, politique et religieuse, se fondent sur un rapport sensible à l’environnement dans le profond respect de la nature. Il nous a donc paru logique d’y présenter, au cœur d’une capitale occidentale, les fruits d’un siècle de recherches, de fouilles et d’analyses qui sont autant d’enseignements pour nos sociétés contemporaines. Lors de sa première escale, en Floride, l’exposition a été présentée au Boca Raton Museum, dédié à l’art contemporain, offrant en contrepoint à des œuvres actuelles, l’épure et la modernité des formes issues des civilisations pré-incaïques. Dans le même esprit, à l’automne prochain, l’exposition investira le Mudec (Museo delle Culture) à Milan, qui abrite notamment l’importante collection précolombienne de l’explorateur italo-péruvien Antonio Raimondi. Ces trois lieux emblématiques apportent un contexte et un éclairage différents à l’architecture des Incas.

Comment rendre, à des milliers de kilomètres de distance, la sensation du Machu Picchu ?
Introduisant le parcours archéologique et thématique de 192 pièces majeures, provenant des cultures et civilisations qui ont précédé l’Empire inca, un vol virtuel au-dessus du Machu Picchu explore les bâtiments et leur structure, permettant au visiteur une approche sensible et sensitive du site. On peut de cette façon appréhender le bâti dans sa globalité, mais également la faune et la flore exceptionnelles qu’abrite ce territoire, situé à la lisière de la cordillère des Andes et de la jungle amazonienne. Cette expérience inédite exprime et explique la majesté de cet ensemble monumental, construit dans une pierre directement extraite de la montagne, édifié sans mortier et orienté vers le lever du soleil. Ainsi peut-on se plonger dans l’univers du Machu Picchu (« vieille montagne » en quechua) dans sa dimension tellurique, géographique et historique. Ce procédé a aussi pour but de faire comprendre l’osmose des Incas à leur mère-nature qui a dicté la construction du site. Le site sacré y symbolise l’union des trois mondes (terrestre, souterrain et céleste), indispensable à leur harmonie. Ce voyage introduit l’ensemble des récits que délivrent les objets rituels, quotidiens ou funéraires, trouvés sur place mais également dans les principaux foyers culturels, artisanaux et artistiques de l’ancien Pérou. Tous traduisent la grande histoire de la cosmovision andine.
 

Culture mochica, 100-800 apr. J.-C., Coiffe frontale avec félin et condors, or 18 ct, 22,4 x 25,6 cm, côte nord. © Musée Larco, Lima-Pérou
Culture mochica, 100-800 apr. J.-C., Coiffe frontale avec félin et condors, or 18 ct, 22,4 25,6 cm, côte nord.
© Musée Larco, Lima-Pérou

Proposez-vous à travers cette exposition une nouvelle approche de l’archéologie ?
Si la connaissance scientifique fonde l’ensemble de nos recherches, les applications contemporaines de l’archéologie, la conjugaison des disciplines – des travaux ethno-historiques à l’archéométrie par exemple – nous donnent la possibilité de simplifier et de rendre lisibles nombre d’aspects et de concepts sophistiqués des sociétés pré-incaïques. Le propos de l’exposition est à la fois de rendre accessible la cosmovision andine et de montrer combien cet immense empire courant le long des Andes du XIIIe au XVIe siècle est le résultat et la synthèse des civilisations qui l’ont précédé, que les Incas ont assimilées et intégrées. Par cette méthode volontairement narrative de l’archéologie, les objets présentés décryptent, études scientifiques à l’appui, la manière dont les anciens Péruviens pensaient et voyaient le monde et comment ils l’organisaient.

Comment le syncrétisme des cultures, des mythes, des rituels et de l’organisation des sociétés andines est-il mis en lumière ?
Chaque thématique dévoile un trait culturel ou un aspect religieux souvent repérable d’une culture à l’autre. De la cosmogonie andine aux rites et sacrifices, des cérémonies funéraires au culte des ancêtres, les objets présentés provenant des cultures chavin, mochica ou chimu retracent l’évolution des sociétés et illustrent la constitution des États. Quelque 90 objets en métal sont présentés pour la première fois. Parmi eux, le trousseau impérial chimu avec son pectoral d’or possède une dimension tant esthétique que symbolique : elle exprime à la fois le pouvoir divin et la capacité de celui qui le porte à assurer une continuité sociale et religieuse au royaume. Or, si l’on sait que les grands orfèvres du Pérou proviennent principalement des cultures du Nord, il apparaît que les techniques et savoir-faire se sont transmis d’une société à l’autre. Le martelage de feuilles d’or se répand des Chavin – première culture métallurgique (vers 1200 av. J.-C.) – à la société Vicus qui, au Ve siècle av. J.-C., innove en développant la dorure sur cuivre. Avec le peuple mochica, se scelle un État fort où se développent le travail du métal – cuivre, or, argent – et les procédés de dorure. En héritiers des Mochicas, les Chimus (100-800 apr. J.-C.) vont travailler l’argent, qu’illustre un bol bimétallique cérémoniel aux scènes mythologiques et traduit un dualisme (or-argent, soleil-lune, haut-bas) propre aux cultures andines.
 

Culture mochica, 100-800 apr. J.-C., Masque funéraire représentant le visage d’Ai Apaec,cuivre et coquillage de Strombus, 17,5 x 23,5 cm,
Culture mochica, 100-800 apr. J.-C., Masque funéraire représentant le visage d’Ai Apaec,
cuivre et coquillage de Strombus, 17,5 x 23,5 cm, côte nord.
© Musée Larco, Lima-Pérou

Quelles grandes découvertes étayent les connaissances nouvelles que révèle l’exposition ?
Depuis la mise au jour du « seigneur de Sipán », à Lambayeque, l’équivalent de Toutankhamon en Égypte, on a découvert que des États forts et structurés sont apparus dans le nord du Pérou. Échanges, alliances et développement de ces États sont mesurables dans l’évolution de la métallurgie. Autre découverte, en 2008, la Dame de Cao, momie mochica (100 apr. J.-C.), confirme que les femmes ont eu une forte influence dans les sphères du pouvoir. On a d’ailleurs retrouvé des tombes féminines datant de la période formative (1200 av. J.-C.). De même, les objets provenant des fouilles de Manuel Chávez Ballón au Machu Picchu (vaisselle, fibules d’argent et pierres d’offrande) nous renseignent-ils sur la vie quotidienne des Incas et leur dieu Ai Apaec. Ainsi baptisé par Rafael Larco, qui constitua une collection de 45 000 œuvres, le dieu fondateur des Incas, mi-homme, mi-félin, voyageur d’un monde à l’autre, des cieux au royaume des ancêtres, de la montagne à l’océan, est présenté pour la toute première fois dans une exposition. Né de la culture mochica, ce héros civilisateur, qui se caractérise par ses attributs animaliers, s’élance de la terre sur le dos d’un oiseau, et part à la poursuite du soleil disparu dans l’océan. Après maints combats titanesques avec les monstres des profondeurs (crabe géant, homme-oursin ou homme-poisson-globe), Ai Apaec succombe aux assauts du monstre de l’obscurité pour ensuite ressusciter grâce à une chouette chamane. Ses pouvoirs recouvrés, il fécondera la terre-mère pour engendrer l’arbre de vie. Ainsi comprend-on comment la mythologie mochica perdure sous le règne inca et s’y intègre.

Quelle est finalement l’ambition de cette exposition savante qui entend décoder une civilisation ?
À partir de la cité du Machu Picchu, considérée comme un Versailles inca, et grâce aux fouilles menées au Pérou, se dévoile une culture profondément ancrée dans l’identité du pays qui nous transmet, outre son raffinement et de nombreux parallèles avec les cosmogonies du monde entier, un sens de l’harmonie entre la nature et l’homme, un patrimoine commun précieux et fragile à préserver.

à voir
« Machu Picchu, les trésors du Pérou »,
Cité de l’architecture et du patrimoine - Palais de Chaillot,
1, place du Trocadéro et du 11-Novembre, Paris XVIe,
tél. : 01 70 83 97 59,
Du 16 avril au 4 septembre 2022.
www.citedelarchitecture.fr
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