Carole Benzaken, l’espace de la peinture

On 18 July 2019, by Harry Kampianne

L’artiste présente ses dernières productions au château de Tournon et à l’abbaye de Cluny. Deux expositions d’été qui dévoilent son rapport à l’espace. Rencontre au cœur d’un monde parallèle en mouvement.

Carole Benzaken dans son atelier.
© David Bordes

L’atelier de Carole Benzaken est un refuge, un havre de paix où la peinture est reine, un lieu qui semble pour elle une passerelle entre le réel et le hors temps. Tandis que ses deux chats se prélassent, l’un sur un canapé balayé par un rayon de soleil et l’autre se faufilant dignement entre un tas de documents, de toiles et de bocaux remplis de pigments, une série de voiles translucides suspendues au plafond, marquées d’empreintes picturales abstraites, ondulent au gré de quelques légers courants d’air capricieux. Les voir flotter en avant-première dans son atelier laisse imaginer leur ampleur, une fois exposées au château de Tournon. Cet ensemble de voiles provient en réalité de bâches de protection agricoles assez fines et résistantes, sur lesquelles elle a transposé ces empreintes picturales. L’œuvre porte le titre générique de l’exposition «Où va le vent» : «Sans point d’interrogation, tient-elle à préciser, comme un constat, plutôt qu’une question. J’aime bien travailler sur la particularité du lieu avant de commencer à peindre. Généralement, je donne un titre après avoir réalisé l’œuvre, mais cette fois-ci ce fut l’inverse. J’ai trouvé ce titre alors que je préparais une exposition pour la galerie Nathalie Obadia. J’aime ce que l’on ne peut pas matérialiser. Je me suis demandé  qu’est-ce que le vent , cet élément que l’on ne peut pas justement saisir et qui est de l’ordre du souffle, du divin.»
Un travail de stratifications
Ces voiles sont peints à plat sur le sol de son atelier, à l’aide de bâtons lui permettant d’appliquer progressivement, par couches successives, des empreintes superposées plus ou moins fines. «C’est un travail de stratifications beaucoup moins photographique que ma série sur les “Portées d’ombres”. Je le vois comme un écran multicouche impénétrable. Le visiteur ne pourra pas circuler entre les voiles. C’est le côté frustrant ! dit-elle dans un éclat de rire, il faut le voir comme une œuvre contemplative, et non interactive. C’est une invitation au repos, un espace méditatif où l’on prend le temps d’écouter le silence. Il y a ce côté diaphane du matériau soumis au frémissement de l’air s’engouffrant dans la salle, mais c’est la lumière naturelle qui fait vivre l’œuvre en l’irradiant d’une variété d’opacités et de transparences. Le vent est pensé dans ce projet comme une métaphore. Ce n’est pas un acteur principal, c’est plutôt un partenaire. Trop de vent, l’œuvre ne fonctionne pas. Sans lui, l’œuvre tient. En parallèle, j’ai souhaité articuler autour de ce travail des séries plus ou moins récentes comme “Lost Paradise”, les “3 F” (dessins en noir et blanc en correspondance avec son propre travail sur le thème de “la mémoire qui s’effrite”), “Candide” ou celle consacrée à Lady Diana (“Diana’s Funeral”). J’aime beaucoup l’idée que c’est le vent qui me pousse à bouger, à créer le mouvement.» Cette envie de mouvement est pourtant loin d’être nouvelle dans l’œuvre de Carole Benzaken. Plus de vingt ans déjà qu’elle se plaît à décortiquer l’image sous toutes ses formes, le tout sous les auspices d’une peinture qu’elle pousse à bout entre ses flous, ses fragmentations, ses va-et-vient entre l’abstraction et la figuration, ses cadrages et décadrages décalés.

 

 
 © Carole Benzaken

L’espace et l’infini
Carole Benzaken repousse les limites de sa démarche artistique en multipliant les moyens et les modes d’expression : vidéo, caissons lumineux, photographie, dessin, peinture, installation, sculpture… sans compter cette commande publique de 2001 pour la création d’un ensemble exceptionnel de vitraux pour l’église Saint-Sulpice de Varennes-Jarcy (Essonne) sur l’un de ses sujets de prédilection : les tulipes, thème qui lui apporta une forme de consécration sur la scène artistique internationale. Son projet pour l’abbaye bénédictine de Cluny est «une sculpture de peintre», prévient-elle. Un escalier énigmatique, un peu à l’image des constructions impossibles de Maurits Cornelis Escher, se transforme en une exploration de l’infini, conçue d’abord en simulation 3D  à partir de dessins  sur son ordinateur, avant de devenir une création in situ. Une réelle prouesse mathématique qu’elle se plaît à définir en l’illustrant d’un extrait des Deux infinis de Pascal : «Qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout, infiniment éloigné de comprendre les extrêmes. La fin des choses et leurs principes sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d’où il est tiré et l’infini d’où il est englouti.» Pourquoi avoir nommé cette œuvre Cantique des degrés ? En l’honneur des quinze psaumes des degrés, chants hébreux récités en gravissant les marches du Temple de Jérusalem et plus tard chantés en latin par les moines clunisiens. «Là aussi, il s’agit de tout un travail sur la lumière, sur la mémoire du lieu qui est un foyer de la pensée monastique. J’ai choisi d’installer cette sculpture (structure bâtie recouverte de chaux pour donner un effet de pierre, ndlr) dans la double nef de l’ancien cellier des fariniers au vu de sa profondeur spatiale. L’idée de ce projet était avant tout de réaliser un tableau dans l’espace, qui parlerait de l’infini non pas en tant que peinture mais évoqué par un peintre qui en ferait un volume-sculpture, en référence à l’architecture du lieu. Je vois ce travail, ainsi que celui pour “Où va le vent”, comme une passerelle temporelle dans l’espace. Il n’est plus question dans ces projets de peinture sur de la toile.»

 

Carole Benzaken, Portée d’ombres 6, 2018, peinture à l’huile sur papier non tissé, 177,5 x 132,5 cm.
Carole Benzaken, Portée d’ombres 6, 2018, peinture à l’huile sur papier non tissé, 177,5 x 132,5 cm. © David Bordes. courtesy Galerie Nathalie Obadia

Cadrer, monter, décadrer
Le plus captivant, dans l’atelier d’un artiste, c’est l’imprévu : on est invité à voir, défricher le terrain de la création. Elle a beau avoir fait le ménage, dit-elle, pour nous recevoir, son atelier reste un joli et joyeux foyer d’indices. Des clins d’œil en images peintes miniatures qu’elle dévoile sur son rouleau à peinture, qu’elle alimente depuis 1989. Une sorte de story-board à l’infini, de journal de bord nourri de ses réflexions, de l’actualité, de ses voyages, de ses proches et amis, se déployant comme une longue pellicule de film où chaque photogramme pourtant autonome est indissociable des autres. «J’aimerais arriver à 90 mètres au mois d’août. Ce travail me permet d’exprimer une idée du temps complètement figurative, mais toujours avec ce leitmotiv : cadrer, monter, décadrer, aller toujours dans une temporalité qui va vers l’espace. L’ensemble est un autoportrait que j’entoure d’éléments extérieurs que je fragmente, défragmente au gré des sensations du moment, de l’instant. Je ne sais pas si je présenterais un jour ce travail que j’ai commencé il y a trente ans.» Carole Benzaken ne se livre pas facilement sur ses projets à venir. Elle les garde amoureusement sous le coude sans chercher pour autant à alimenter le mystère. «C’est beaucoup trop tôt pour en parler, et je ne suis pas sûre que cela soit utile de les dévoiler alors qu’ils ne sont même pas à l’ordre du jour. Je suis d’avis que l’artiste doit conserver le secret et ne pas toujours tout sortir avant que cela prenne forme. Vous aurez l’occasion de revenir me rendre visite à l’atelier !»


Carole Benzaken
en 5 dates

1964
naissance à Grenoble

1990
diplôme de l’École nationale
supérieure des beaux-arts de Paris

1997-2004
séjour à Los Angeles

2004
lauréate du prix Marcel Duchamp

2008
nommée officier
des Arts et des Lettres
À voir
«Où va le vent», château de Tournon,
14, place Auguste-Faure, Tournon-sur-Rhône (07), tél : 04 75 08 10 30, jusqu’au 10 novembre 2019.
www.chateaumusee-tournon.com
 
«Le Cantique des degrés», abbaye de Cluny, palais du Pape Gélase,
place du 11 août 1944, Cluny (71),
tél. : 03 85 59 15 93, jusqu’au 12 janvier 2020.
www.cluny-abbaye.fr
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