Carmontelle ou l’illusion animée

Le 13 février 2020, par Philippe Dufour

Une pièce exceptionnelle vient rappeler que le grand dessinateur du XVIIIe siècle, témoin de son temps, était aussi un remarquable inventeur. On lui doit en effet ce transparent évoquant les dernières années de l’Ancien Régime. Tout un cinéma avant l’heure.

Louis Carrogis, dit Carmontelle (1717-1806), Paysage panoramique des campagnes de France, transparent, aquarelle et gouache, sur plusieurs feuilles Whatman assemblées, entourées par une bordure noire, 32 1 616 cm. Estimation : 30 000/40 000 

De Louis Carrogis, dit Carmontelle, on admire sans se lasser la formidable galerie de portraits réalistes, présentant ses contemporains de profil et dans les moindres détails, saisis au crayon et à l’aquarelle : sans doute parce que ces instantanés – dont les modèles sont issus de l’aristocratie, de la bourgeoisie, mais aussi du monde des arts et des sciences – permettent d’entrer de plain-pied dans la brillante société des Lumières. On en a recensé plus de sept cents, une production que l’artiste, la gardant pour lui, n’avait jamais monnayée, et dont la plus grande partie est conservée au château de Chantilly. En chroniqueur de son époque, il a pu aussi, à la façon d’un reporter d’aujourd’hui, fixer la Malheureuse famille Calas dans sa prison, une œuvre plus critique, et largement diffusée par la gravure.
Multimédia avant l’heure
En son temps, ce touche-à-tout de génie a été apprécié pour bien d’autres talents, qui devaient se révéler tout au long d’une carrière protéiforme. Ainsi, quand ce fils de cordonnier parisien débute dans l’armée, au cours de la guerre de Sept Ans, il occupe le poste de topographe, grâce à une pratique du dessin déjà solide. Rendu à la vie civile, le voici bientôt au service du duc Louis-Philippe d’Orléans, en qualité de lecteur ; une chance pour lui, car ses aptitudes à croquer l’entourage et les hôtes de la famille princière le feront remarquer de la haute société. Il côtoie alors des personnalités tels Buffon, Franklin, d’Alambert, Rameau et un enfant prodige nommé Mozart… À la mort du duc, il devient le protégé de son fils, le futur Philippe Égalité, et son paysagiste attitré ; pour ce prince, Carmontelle va dessiner les jardins de l’immense domaine de Monceau, dont ne subsiste désormais qu’une partie avec le parc du même nom. Dans ce site anglo-chinois parsemé de fabriques – fausses ruines, moulin hollandais, pagodes, sans oublier la naumachie – sont données des fêtes, dont cet homme-orchestre sera l’ordonnateur et le metteur en scène. Pour l’artiste, c’est aussi l’occasion de faire vibrer une nouvelle corde de son arc, décidément bien garni : l’écriture de pièces et autres saynètes. Il sera d’ailleurs énormément recherché pour ses talents d’homme de théâtre. Aussi laisse-t-il une œuvre littéraire abondante, dont, parmi les plus célèbres, les Proverbes dramatiques, des comédies courtes illustrant un de ces adages connus et destinées à être jouées dans les salons.

 

 
Louis Carrogis, dit Carmontelle (1717-1806), Paysage panoramique des campagnes de France, transparent, aquarelle et gouache, sur plusieurs feuilles Whatman assemblées, entourées par une bordure noire, 32 x 1 616 cm.
Estimation : 30 000/40 000 €
 

Un ancêtre du cinéma
C’est dans le cadre de sa recherche constante de nouveaux divertissements pour ses commanditaires que Carmontelle va mettre au point une attraction étonnante. Si l’on connaissait déjà la lanterne magique, caractérisée par des projections fixes, rien n’avait encore permis d’animer les images par le mouvement. Au début des années 1780, alors qu’il est au service de la duchesse de Chartres, notre inventeur imagine un système qui permet de changer de scène sans césure perceptible : le transparent. Laissons la parole à son créateur, qui le décrira vers 1794-1795 dans son Mémoire sur les tableaux transparents (fonds Doucet de l’INHA) : «Ces tableaux sont peints sur une bande de papier de Chine ou de papier vélin […] Pour que les objets peints sur cette bande de papier passent successivement, elle est montée sur deux rouleaux de bois renfermés dans une boîte noircie et placés à ses extrémités. Cette boîte a deux ouvertures […] où sont deux portes qui se relèvent pour laisser passer la lumière du jour au travers du papier peint. À l’axe de ces rouleaux, on adapte une manivelle qui fait tourner un des rouleaux sur lequel se replie toute la bande de papier.» Dessiné à la plume et à l’aquarelle sur plusieurs feuilles translucides de vélin – avec une nette préférence pour celles fabriquées par l’Anglais Whatman – ensuite assemblées, ce «transparent» peut mesurer jusqu’à plus de quarante mètres. À la manière d’un long travelling cinématographique, et à l’aide d’une manivelle, il défile dans une boîte placée devant une source de lumière naturelle (une fenêtre, par exemple) ou artificielle, le soir. Autre grande nouveauté : la séance s’enrichit d’une sorte de bande-son ! Un texte est déclamé par l’auteur, agrémenté d’une musique jouée à la harpe ou au clavecin, voire de bruitages. Comme le précise l’historienne Laurence Chatel de Brancion, spécialiste des transparents de Carmontelle, «ce spectacle complet était d’autant plus prisé que certaines scènes représentées et commentées, dont la signification nous échappe aujourd’hui, comportaient probablement des sous-entendus, parfois aux dépens de certains». On pourrait donc classer cette invention dans la catégorie très particulière du précinéma, tant son processus évoque celui d’une projection de film muet. Répertoriés à ce jour au nombre de treize, les transparents de Carmontelle représentaient tous des paysages. Des vues délicates que l’on s’accorde à situer en Ile-de-France, en raison des atmosphères et des édifices décrits, bien qu’aucun ne soit véritablement identifiable. Quant à leur composition, comme sur la pellicule moderne, elle a été conçue en plusieurs plans : au premier se regroupent les personnages, tant villageois qu’aristocratiques, encadrés de grands arbres sombres, qui créent la profondeur. Au second se déploient parcs, pièces d’eau et rivières, cantonnés de châteaux et de villages, nous laissant au passage un merveilleux témoignage sur la région parisienne avant son industrialisation.
Une certaine vision de la société
Les premiers transparents, réalisées entre 1783 et 1787, s’intitulent Campagnes de France ornées de ses jardins pittoresques anglais. Ils rencontrent alors un grand succès, puisqu’on en connaît neuf exemplaires, dont celui proposé à Chartres. Échappant de peu à la Terreur, Carmontelle continuera à en produire pendant la Révolution, puis sous Napoléon, entre 1800 et 1804. La réalisation de ces longs rouleaux constitue un véritable tour de force, car leur auteur les aurait peints sans assistant. Le plus impressionnant d’entre eux demeure les Quatre Saisons de 1798, mesurant pas moins de quarante-deux mètres de long, légué au musée du Château de Sceaux en 1982 ; on a pu l’y admirer lors de l’exposition lui étant consacrée en 2008. Quant à notre panoramique, d’une fraîcheur de coloris exceptionnelle, il mesure plus de seize mètres, et évoque lui aussi les passe-temps de la haute société autour de 1785, évoluant au cœur d’une nature à la Jean-Jacques Rousseau. Ses acteurs se parent de costumes élégants : redingotes, robes à l’anglaise, chapeaux volumineux et emplumés. Ils témoignent, une fois de plus, de la fascination de Carmontelle pour les modes de son temps ; en l’occurrence celles, légères, de l’extrême fin de l’Ancien Régime, en accord parfait avec cet environnement bucolique. Cette pièce présente un intérêt supplémentaire : le transparent est monté dans une boîte en bois, reconstituée à l’identique, permettant de le visionner comme à l’époque de son créateur. Non moins remarquable s’avère son parcours, bien documenté : l’artefact a été acquis en 1936 lors de la dispersion de la collection de Gabriel Dessus, un passionné qui possédait huit de ces rouleaux. Certains de ses semblables ont depuis rejoint des institutions, tels le musée Condé à Chantilly, le Getty Museum à Los Angeles ou encore le musée Lambinet à Versailles. La plupart provenaient probablement de la vente après décès de Carmontelle, tenue dans son modeste appartement de la rue Vivienne, le 17 avril 1807. Un lot de onze transparents fut alors emporté par l’un des admirateurs de cet artiste-inventeur qui, selon son contemporain et ami le baron de Grimm, «avait réduit les amusements en système»… 

 

à savoir
Dimanche 29 mars, Chartres. Ivoire - Galerie de Chartres OVV. M. Millet.
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