Carl Gustaf Tessin un Suédois francophile

Le 06 janvier 2017, par Geneviève Nevejean

Sa collection restitue la vie des arts et son marché à Paris au XVIIIe siècle. Magnus Olausson, commissaire de l’exposition du Louvre, en dresse le portrait.

Louis Tocqué (1696-1772), Portrait du comte Carl Gustaf Tessin, Nationalmuseum, Stockholm.
 
© Cecilia Heisser/Nationalmuseum

Une collection révèle souvent bien plus que la passion de celui qui l’a constituée. Ainsi en est-il de celle du comte Carl Gustaf Tessin (1695-1770). Par son engouement pour la France et ses artistes, il sut faire de ses acquisitions le paysage fidèle de l’histoire du goût, du marché parisien, autant que des relations privilégiées entre la France et la Suède, dans la première moitié du XVIIIe siècle. Collectionneur par atavisme, il débute ses achats dès l’âge de 19 ans, à l’occasion de son premier séjour parisien (1714-1716). Il avait d’abord été motivé par l’apprentissage de l’architecture à laquelle le destinaient son père, architecte du palais royal de Stockholm, et son grand-père, l’un des bâtisseurs de la Ville. Le plaisir des rencontres artistiques le détourne rapidement de ses premiers desseins. «J’ai été élevé au sein de l’art, écrit le jeune Suédois, sous le regard de feu mon père. Mon goût était journellement aiguisé lorsque je voyais sa collection de gravures sur cuivre, de dessins et de quelques peintures.» Chargé de défendre à Versailles les intérêts de la Suède qui souhaitait reconquérir les territoires alors sous domination russe, Carl Gustaf Tessin n’était pas qu’un mondain. Son épouse et lui sont reçus par le roi en personne et la haute aristocratie. Leur hôtel particulier donnera aussi des gages à la République des lettres en conviant Fontenelle et Marivaux. Encouragé par le collectionneur et marchand, Pierre-Jean Mariette, il sillonne la ville, ses ateliers, celui de Boucher, ses boutiques, celle de Gersaint qui deviendra son ami. Adepte des ventes aux enchères, il réunit près de 4 600 dessins dont la moitié provient de la vente prestigieuse du célèbre financier et amateur Pierre Crozat. Du terrain militaro-diplomatique, le comte Tessin gagnait les territoires de l’art dont il laissera une empreinte profonde dans l’histoire artistique de la Suède. À son retour en Suède, il assume jusqu’en 1752 les fonctions de Premier ministre, avant de tomber en disgrâce et de devoir céder ses œuvres, aujourd’hui conservées au musée national de Stockholm. Directeur des collections de l’institution, spécialiste du XVIIIe siècle et co-commissaire de l’exposition du musée du Louvre, Magnus Olausson retrace l’existence de ce Suédois si merveilleusement intégré à la scène culturelle parisienne.
 

François Boucher (1703-1770), Le Triomphe ou La Naissance de Vénus, Nationalmuseum, Stockholm.  
François Boucher (1703-1770), Le Triomphe ou La Naissance de Vénus, Nationalmuseum, Stockholm.
© Cecilia Heisser/Nationalmuseum

Quel portrait dresseriez-vous de Carl Gustaf Tessin ?
Figure politique, écrivain, historien et artiste formé à l’art de bâtir, Tessin n’était pas qu’un homme fortuné qui achetait de belles peintures. «Moi, déclarait Tessin, je suis l’homme des idées.» Il s’arrogeait ainsi une part du processus créatif. Cet orgueil et cette haute idée de lui-même s’expliquent en partie par son éducation acquise auprès d’un père collectionneur et d’un grand-père architecte. Élève de Le Nôtre, il avait dans un tout autre domaine, exercé les fonctions de diplomate et de Premier ministre.
Quelles ont été les rencontres déterminantes sur le plan esthétique ?
À 19 ans, lorsqu’il arrive en France, il a de solides connaissances du milieu. Il connaît déjà tous les grands peintres de la fin du règne de Louis XIV, tels Noël-Nicolas Coypel, Nicolas Lancret ou Jean-Baptiste Pater. Dès son arrivée, il entre en relation avec Watteau. Le comte de Caylus dont il était proche, Pierre-Jean Mariette et l’architecte et décorateur, Gilles-Marie Oppenord l’ont vraisemblablement introduit auprès de nombre d’artistes.

La France, où l’on peut encore faire de grandes découvertes, est aussi la belle endormie du marché de l’art.

Peut-on définir ses goûts et leur modernité ?
Il aimait l’âge d’or hollandais dont le marchand Gersaint était le spécialiste et auprès duquel il acquiert sans doute La Jeune Femme de profil de Rembrandt. Il était assez avant-gardiste pour avoir aimé et acquis cette œuvre qu’il considérait comme l’un des trophées de sa collection. Il savait donc s’abstraire des modes. Il appréciait Oudry et par-dessus tout Boucher. Il possédait même des dessins  aujourd’hui conservés au musée de Stockholm  exécutés par l’épouse de ce dernier. En revanche, il demeura insensible au néoclassicisme qui émergeait dans les années 1750 et auquel le comte de Caylus avait pourtant tenté de l’initier.
Qu’en était-il de la cote de ces artistes au XVIIIe siècle ?
Nous savons que le prix de Vieil homme, dessin du sculpteur Edmé Bouchardon, était égal à celui du portfolio de Rembrandt, prestigieux pour avoir appartenu successivement à Roger de Piles, au banquier Everhard Jabach et à Pierre Crozat. Cette échelle des valeurs est difficile à comprendre rétrospectivement, mais Bouchardon était à l’époque reconnu pour ses talents de dessinateur. Les œuvres de Boucher étaient à cette date d’un coût exorbitant. Le peintre était parfaitement conscient de son importance et de la qualité de ses dessins qui se vendaient fort cher comme avait dû l’être Le Triomphe de Vénus que Tessin lui avait commandé. Boucher avait accepté de lui céder une feuille aux trois crayons en échange de deux tableaux d’Adriaen Van Ostade que Tessin avait dû acheter en salle de ventes. Boucher s’autorisait cette forme de coquetterie, compte tenu de sa réputation. La plus importante acquisition de Tessin fut certainement celle d’un Raphaël.

 

Jean-Baptiste Oudry (1686-1755), «Pehr» le basset de Tessin, gibier mort et fusil, Nationalmuseum, Stockholm.
Jean-Baptiste Oudry (1686-1755), «Pehr» le basset de Tessin, gibier mort et fusil, Nationalmuseum, Stockholm.

Quel rôle a-t-il exercé dans les relations qu’entretenaient la Suède et la France ?
Les deux pays étaient proches alliés sur le plan militaire, notamment contre la Russie. On ne peut éluder ce contexte. À la faveur de sa présence à Paris, Tessin redécouvre le style rocaille qu’il contribua ensuite à introduire en Suède. Des artistes français s’étaient déjà installés à Stockholm, mais à l’exception de Lancret, Tessin parvint également à convaincre Guillaume Taraval ou Jacques-Philippe Bouchardon, frère du sculpteur, de collaborer aux grands décors du château royal de Stockholm. Il ambitionnait de créer un climat d’émulation artistique dont sa collection aurait été
la référence.

Vous êtes en charge de l’enrichissement des collections du musée national de Stockholm actuellement en rénovation. Que pensez-vous de l’évolution du marché de l’art ?
Nous investissons beaucoup depuis cinq ans, en vue de la réouverture du musée. De mon point de vue, les prix baissent depuis quelques années, qu’il s’agisse du XVIIIe ou du XIXe siècle. Nous sommes très actifs sur le marché parisien. Comme à Londres, les peintres danois y sont plus abordables qu’à Copenhague, par exemple. Nous avons récemment acquis à Drouot, Capanée, tête dite du blasphémateur, œuvre importante de Girodet. Le contexte de la création influence nos choix. Girodet, en l’occurrence, donne une idée de la peinture héroïque au début du XIXe siècle en regard de Géricault et Delacroix présents dans nos collections. Nous sommes d’autant plus réactifs, que nos décisions ne dépendent pas de comités d’acquisitions, tels qu’ils existent en France. Nous ne cédons pas non plus aux sirènes de la modernité qui dominent encore le marché. Le XIXe antérieur à l’impressionnisme offre des opportunités. La France, où l’on peut encore faire de grandes découvertes, est aussi la belle endormie du marché de l’art.


À LIRE
Un Suédois à Paris au XVIIIe siècle.
La collection Tessin, catalogue de l’exposition, coédition Louvre/Lienart éditions, 2016.


À VOIR
«Un Suédois à Paris au XVIIIe siècle. La collection Tessin»,
musée du Louvre.
Jusqu’au 16 janvier 2017.
www.louvre.fr
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