Carine Fol : «L’art doit être lié à l’humain»

Le 03 mai 2018, par Céline Piettre

La Centrale, à Bruxelles, donne la parole à onze collectionneurs du cru. De passage à Paris, sa directrice artistique nous confie ses vues sur l’art contemporain en Belgique et ses institutions.

 
© Saskia Vanderstichelen

Voix douce mais résolue, avec une pointe d’accent néerlandais. Depuis cinq ans, Carine Fol met toute son énergie au service de la direction artistique de la Centrale, le centre d’art contemporain municipal de Bruxelles, situé légèrement en retrait de la vibrante place Sainte-Catherine. Avant d’intégrer cette petite équipe de moins de dix personnes, l’historienne de l’art avait dirigé pendant dix ans le musée «Art en Marges, qu’elle a d’ailleurs rebaptisé «Art et Marges», un lieu dédié à l’art brut. C’est à cette «catégorie» bien particulière que la Flamande qui dit préférer écrire en français a consacré sa thèse, à l’âge de 50 ans, puis un livre (De l’art des fous à l’art sans marges), publié en 2015 aux éditions Skira. Un ouvrage portant sur trois personnalités, Jean Dubuffet, Harald Szeemann et Hans Prinzhorn, et qui a inspiré le tout premier documentaire sur l’art brut, réalisé par Arthur Borgnis en 2017.
Comment s’articule la Centrale avec les autres lieux d’art contemporain de la ville, notamment le Wiels ?
Nous nous situons entre le Wiels et d’autres lieux plus confidentiels, comme Établissement d’en face, qui fait un travail remarquable avec de tout petits moyens. En tant que centre d’art municipal, nous avons vocation à défendre des artistes bruxellois, et ce à la différence du Wiels, où l’on s’attend à trouver de grands noms de l’art contemporain. Et puis, je travaille avec une vision de l’art qui m’est très personnelle, et qui donne une tonalité particulière à la programmation. Cette dernière est construite autour de deux axes : des expositions monographiques d’artistes bruxellois, à qui je demande d’inviter à chaque fois un artiste international, et des expositions thématiques, qui font dialoguer les arts «insider» et «outsider».
Alors qu’en France, de nombreux centres d’art déplorent la baisse des subventions, qu’en est-il en Belgique et plus particulièrement à la Centrale ?
Vous savez, j’ai travaillé pendant dix ans pour une très petite structure. Une fois que j’avais payé le personnel, il ne me restait quasiment plus rien pour monter une exposition. Je suis très bien lotie en comparaison ! Nous avons un budget confortable, et nous ne produisons que deux grosses expositions par an, que l’on essaie de dynamiser par des projets participatifs avec les riverains. De plus, j’ai la chance d’être soutenue par l’échevinat, qui m’a laissé une autonomie totale, ce qui pourrait changer avec les élections en 2018, et dans ce cas-là, je m’en irais…

 

Vue de l’exposition «Private Choices. 11 collections bruxelloises d’art contemporain», la Centrale, Bruxelles.
Vue de l’exposition «Private Choices. 11 collections bruxelloises d’art contemporain», la Centrale, Bruxelles.© Philippe De Gobert

Quel est votre public ?
Nous recevons beaucoup de Français, car nous avons noué de nombreux partenariats avec la France. Après, notre public reste relativement «averti», même si l’on cherche à le diversifier. Notre grand regret est de ne pas attirer davantage de touristes : on est très bien placé dans la ville, mais le bâtiment, lui, est peu visible. L’un de nos objectifs est d’améliorer la signalétique.
Vous présentez actuellement les œuvres de onze collectionneurs d’art contemporain bruxellois. Comment est née cette exposition ?
Cela vient des collectionneurs eux-mêmes, qui sont allés trouver la Ville pour demander l’autorisation d’utiliser le Vanderborght (le bâtiment qui abrite la foire Independent, ndlr) afin de présenter leurs œuvres. L’échevine m’en a parlé, et je lui ai dit que je rêvais justement d’organiser une exposition sur cette obsession de la collection. Puisque nous sommes un centre municipal, il était naturel de choisir des ensembles bruxellois. J’aurais pu me concentrer sur une seule grande collection, mais j’ai préféré en montrer la pluralité. Je crois avoir réussi à cerner l’identité de chacune d’elles, avec la collaboration de ceux les ayant réunies, dont on peut d’ailleurs entendre les interviews dans le parcours. On trouve ainsi des sélections quasiment muséales, comme celle de la famille Servais, d’autres plus intimistes, telle la collection Galila, et d’autres avec un tout petit budget, comme la collection Veys-Verhaevert.

Est-il vrai que les Belges ont une culture de la collection plus développée qu’en France ?
Oui. Je m’en suis aperçue notamment à la suite d’une exposition sur le prix Marcel-Duchamp, où nous avions invité des collectionneurs belges et français. Une différence que l’on doit essentiellement au rôle des institutions, beaucoup plus important en France qu’en Belgique. J’ai d’ailleurs une anecdote intéressante : après avoir visité «Private Choices», les Amis du S.M.A.K., le musée d’art contemporain de Gand, m’ont dit qu’ils avaient perçu d’emblée qu’il s’agissait ici de collections bruxelloises, et non flamandes ! Cela tient notamment à la présence importante des artistes belges. Les collectionneurs francophones soutiendraient davantage cette scène que leurs compatriotes…
Comment se porte justement la scène locale ?
Je trouve que le dynamisme de Bruxelles ne cesse de croître. Le fait que l’Indépendent Art Fair, par exemple, ait choisi d’y établir une édition après New York est particulièrement symbolique. En revanche, j’ai le sentiment que la scène belge est un peu isolée. C’est difficile pour les artistes de démarrer une carrière à l’international, surtout pour ceux qui ne sont pas représentés par une galerie. Nous nous devons, en tant qu’institution, de les soutenir.

 

 
 

La participation du Centre Pompidou à la création de Kanal n’a pas plu à tout le monde, à Bruxelles…
Même si je fais partie du comité d’orientation scientifique du nouveau musée, je trouve le débat sur la collaboration avec le Centre Pompidou légitime (voir Gazette n° 8 du 23 février, page 164). Le problème vient de l’organisation politique propre à la Belgique : les collections publiques existent, mais dépendent du fédéral. Elles ne peuvent pas, par conséquent, être exposées dans le «musée Citroën» (Kanal, ndlr), qui est une initiative régionale. Comme la Région et l’État ne partagent pas les mêmes sensibilités politiques, pour le dire de façon nuancée, nous n’avons pu trouver un consensus, d’où l’intervention du Centre Pompidou. Mais l’idée est également de créer une nouvelle collection, avec entre autres des artistes locaux, et d’associer des institutions bruxelloises. À la différence de certains de mes confrères, qui pensent que l’argent investi pourrait aller aux lieux existants, je crois que cela créera une véritable dynamique pouvant profiter à tous.
Vous avez dirigé un lieu dédié à l’art brut, et semblez militer pour un certain décloisonnement entre art officiel et outsider…
Oui, tout à fait. Dès ma nomination à la tête d’Art et Marges, j’ai fait dialoguer des artistes autodidactes avec d’autres de renommée internationale, comme Louise Bourgeois. C’était déjà ce que prônait Harald Szeemann, qui était à la recherche d’une forme d’art total, même s’il faut garder à l’esprit que les créateurs d’art brut sont davantage emprisonnés dans une expression idiosyncratique. Il est néanmoins primordial que des lieux comme Art et Marges, ou la galerie Christian Berst par exemple, continuent d’exister, car ils font un travail de prospection que d’autres ne feront jamais.
Peut-on parler d’Harald Szeemann comme d’un mentor ?
En effet. J’ai eu la chance de travailler avec Harald Szeemann en 2005, quelques mois avant sa mort. À cette époque-là, Paul Dujardin, directeur du Palais des Beaux-Arts, lui avait demandé d’imaginer une grande exposition pour le 175e  anniversaire du pays, «La Belgique visionnaire». Je partage totalement sa vision d’un art humaniste : pour moi, l’art doit être absolument lié à l’humain.

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