Gazette Drouot logo print

Caravage, où es-tu ?

Publié le , par Vincent Noce

Les expositions se succèdent autour des fidèles du Caravage, relançant les interrogations sur les attributions. La Judith, récemment révélée par Éric Turquin, s’est insérée dans ce débat à la Pinacothèque de Milan.

Attribué à Michelangelo Merisi, dit le Caravage (1571-1610), Judith tranchant la... Caravage, où es-tu ?
Attribué à Michelangelo Merisi, dit le Caravage (1571-1610), Judith tranchant la tête d’Holopherne, vers 1606-1607, toile, 144 x 173,5 cm.


Le Caravage n’a pas fini d’éclairer le monde de sa fulgurance. Deux expositions parallèles en Europe sont consacrées à son influence, sans compter celle ouverte au Metropolitan Museum de New York sur l’un de ses brillants suiveurs, Valentin de Boulogne, laquelle sera reprise en février au Louvre. À Londres, la National Gallery a monté la première rétrospective jamais consacrée au caravagisme dans le royaume, qui voyagera également l’année prochaine à Dublin et Édimbourg. Présentant une cinquantaine de tableaux, dont six Caravage, elle permet de découvrir des œuvres de Carlo Saraceni, de Matthias Stom ou de Valentin, qui sont toutes passées par les châteaux des îles britanniques. Elle compte notamment la saisissante Arrestation du Christ du collège des Jésuites de Dublin. Le parcours, auquel il manque malheureusement un récit, organise cependant assez mal une succession d’œuvres de qualité inégale. Il aurait pu choisir de rappeler les difficultés qu’eut ce pays de culture protestante à admettre la crudité d’un art que l’influent critique de l’ère victorienne John Ruskin assimilait à une «souillure de l’âme». La National Gallery aujourd’hui peut ainsi pleurer la perte de maints tableaux, dont La Diseuse de bonne aventure de Valentin, partie pour l’Ohio après sa vente par le Fitzwilliam Museum de Cambridge, sans que le musée londonien ne manifeste son intérêt. Même L’Arrestation du Christ, alors considérée comme une copie de Gerrit van Honthorst, avait été refusée dans les années vingt par le musée d’Edimbourg, avant d’être vendue aux enchères pour une somme modique. Ceci dit, comme le rappelle ici Michel Hilaire, directeur du musée Fabre à Montpellier, le Royaume-Uni n’est pas seul à avoir rejeté les outrances de cette peinture réaliste ou à s’être égaré parmi ses nombreux émules éparpillés entre Naples, Palerme, Messine, Séville, Toulouse, Nancy ou Utrecht.
 

Valentin de Boulogne, Les Quatre Âges de l’homme, vers 1629, huile sur toile, 96,5 x 134 cm. © The National Gallery, London
Valentin de Boulogne, Les Quatre Âges de l’homme, vers 1629, huile sur toile, 96,5 x 134 cm.
© The National Gallery, London

Un «espace de débats»
La Pinacothèque de la Brera fait œuvre plus originale en accueillant la décollation d’Holopherne, révélée par l’expert parisien Éric Turquin. Le musée a préparé ce que nous appellerions une «exposition dossier» (elle compte six tableaux) et que son directeur anglo-canadien James Bradburne préfère désigner comme un «espace de débats». Éric Turquin parvient ainsi à maintenir la sensation qu’il a créée en révélant cette grande toile trouvée à Toulouse, de près de 145 cm sur 175. Le commissaire de l’exposition milanaise, Nicola Spinosa, ancien directeur des musées de Naples, voudrait y reconnaître la main du Caravage, même s’il admet qu’il n’en existe «aucune preuve tangible et irréfutable». L’œuvre a été classée trésor national en France, reconnue pour le moment comme un «important jalon du caravagisme, dont le parcours et l’attribution restent encore à approfondir».

une des difficultés de l’approche de l’œuvre du Caravage est qu’il n’en existe pas de spécialiste incontesté.
Michelangelo Merisi da Caravaggio, L’Arrestation du Christ, 1602, huile sur toile, 133,5 x 169,5 cm. © The National Gallery of Ireland, Du
Michelangelo Merisi da Caravaggio, L’Arrestation du Christ, 1602, huile sur toile, 133,5 x 169,5 cm.
© The National Gallery of Ireland, Dublin

Deux Judith, une Madeleine
Aujourd’hui, au-delà de sa découverte par le commissaire-priseur Marc Labarbe il y a deux ans, sa provenance n’est pas clairement établie. Nicola Spinosa et Éric Turquin se montrent néanmoins convaincus, à partir d’éléments stylistiques et de fragments de la vie mouvementée du Caravage, qu’il s’agirait d’un original disparu, que le peintre Frans Pourbus dit avoir vu dans l’atelier de son compatriote Louis Finson à Naples. La Brera propose aujourd’hui de le comparer à une version similaire, venue du palais Zevallos Stigliano, qui appartient à la banque de Naples, et qui est considérée comme une copie qu’aurait réalisée Finson. Ces peintures sont rapprochées du Souper à Emmaüs du Caravage, détenu par le musée milanais. Éric Turquin reconnaît volontiers que cette confrontation présente «un risque» pour son tableau. La première surprise vient de l’identité quasi parfaite de la composition et du format des deux Judith décapitant Holopherne. Néanmoins, la facture en est très dissemblable. Si le pari d’Éric Turquin était de montrer que l’œuvre qu’il défend est bien supérieure, il est réussi. Du reste, quels que soient les avis sur son auteur, personne ne nie qu’il a mis au jour une œuvre vraiment belle, avec des passages dans les teintes de blanc particulièrement maîtrisés. En revanche, le rapprochement avec la Cène du Caravage de la Brera est loin d’être parlant. L’expert parisien n’en disconvient pas, mais cette différence s’explique selon lui par les changements de style du peintre, lorsqu’il fut amené à s’enfuir de Rome après le meurtre d’un rival. Autre facteur de comparaison dans ce «débat», deux tableaux de Finson sont venus de Marseille, dont sa Madeleine en extase, elle aussi reprise d’une composition que le Caravage avait emportée dans son exil ; là encore, plusieurs versions se disputent la primauté sans qu’aucune ne parvienne à convaincre. Il s’agit du seul tableau connu qui porte la signature de Finson, ce qui apporte au moins un début de certitude dans ces disputes d’attribution. Or, ces deux œuvres, et notamment la Madeleine, paraissent d’une bien plus grande finesse d’exécution que la Judith de Naples. Vous l’aurez compris : il y a de bonnes raisons de douter de l’attribution de ce grand format à Finson. Ce sentiment est partagé par Nicola Spinosa, qui en a vu une preuve supplémentaire dans l’exposition. Mais alors il faudrait reprendre l’échelle des comparaisons.
 

Louis Finson, Madeleine en extase, 1612, huile sur toile, 120 x 100 cm. © Marseille, Musée des Beaux-Arts/ Gérard Bonnet-Magellan
Louis Finson, Madeleine en extase, 1612, huile sur toile, 120 x 100 cm.
© Marseille, Musée des Beaux-Arts/ Gérard Bonnet-Magellan

Copies, faux et pastiches
Comme le souligne Nicola Spinosa, outre l’extrême confusion qui s’est emparée de l’histoire de l’art en Italie, déchirée entre querelles d’egos et intérêts mercantiles, une des difficultés de l’approche de l’œuvre du Caravage est qu’il n’en existe pas de spécialiste incontesté. «Il existerait plutôt, dit-il, plusieurs historiens qui ont chacun un apport différent.» Concernant la Judith retrouvée à Toulouse, des conservateurs aussi éminents que Pierre Rosenberg et Keith Christiansen (du Met) disent rester sur la réserve dans l’attente d’examens approfondis. La profusion des œuvres rappelle combien les tableaux du Caravage ont pu être copiés, recopiés, imités et pastichés, et ce dès 1606. Il y a un siècle encore, on attribuait à l’artiste pas moins de 600 tableaux, dont seulement un dixième aurait pu être de sa main selon Olivier Bonfait (Après Caravage, Hazan, 2012). Désormais, les recherches se complexifient sur le cercle plus ou moins élargi de ses émules, entre «caravagistes», les compagnons des bas-fonds de Rome, et la foule dispersée des «caravagesques», qui se sont attachés aux codes de la scène de genre, dont beaucoup demeurent mal connus ou même anonymes. Les expositions, de Montpellier ou Florence il y a quelques années, de Londres et de New York aujourd’hui, montrent en même temps une double caractéristique de cette mouvance : même des inconnus ont réalisé de très beaux tableaux. Mais nombre d’artistes sont aussi franchement médiocres. Dans tous les cas, leurs œuvres contrastent avec l’intensité dramatique et spirituelle mise en scène par le Caravage avec une insolence sans pareil, son sens de la dramaturgie et son intelligence des contradictions humaines, sa capacité à porter lumière et ombre sur le dégoût, l’effroi, la stupeur et le doute.

 

Matthias Stom, Une vieille femme et un enfant à la chandelle, probablement des années 1620, huile sur panneau, 58,4 x 71,2 cm. © Birmingha
Matthias Stom, Une vieille femme et un enfant à la chandelle, probablement des années 1620, huile sur panneau, 58,4 x 71,2 cm.
© Birmingham Museums Trust on behalf of Birmingham City Council

Le retour au réel
Michel Hilaire est depuis 1992 directeur du musée Fabre de Montpellier, où il a monté il y a quatre ans une exposition à sensation sur le caravagisme en Europe, en partenariat avec les Augustins de Toulouse.

Les expositions se multiplient sur l’influence du Caravage. Cette reconnaissance apparaît quand même bien tardive…
Il y a bien eu celle sur les caravagesques français en 1973-1974 à la villa Médicis, puis au Grand Palais, suivie au même endroit de celle sur la peinture napolitaine en 1983. Par la suite, en France en tout cas, il y a eu un retrait de l’intérêt pour cette mouvance… De plus, ces expositions ne portaient pas spécifiquement sur l’influence européenne du Caravage. Avant 2012, cela n’avait jamais été fait en France. Ce fut un grand succès. Caravage est redevenu un nom magique. On y revient maintenant, parce que le public s’est détourné des classicismes et de cette idéalisation des figures. Il y a un retour au réalisme, qui se manifeste aussi bien envers la peinture du XIXe siècle, Manet, Courbet, Bazille aujourd’hui. Les gens y trouvent une qualité humaine, un effet de spontanéité et une sincérité qui les touchent.

Que peuvent apporter ces confrontations ?
Il faut voir les œuvres. Nous regardons beaucoup de photographies, mais cela ne suffit pas. Il n’y a pas cette présence, ce frémissement qui provoque un surplus d’émotion. Je pense à celui qui a saisi Roberto Longhi quand il est allé voir La Flagellation de Rouen qu’il a attribuée au Caravage.

Les recherches sur cette sphère d’influence mouvante semblent loin d’être épuisées…
Il y a encore des énigmes. Des tableaux comme Le Souper à Emmaüs de Nantes ou notre Hérodiade ne sont toujours pas attribués. Des artistes sont encore mal définis. Plusieurs, tel Régnier, deviennent répétitifs. Ribera, qui a une grande force à ses débuts, est sans doute surévalué. Ce refus de l’intellect a fait le succès à Rome de Valentin et de Vouet. Pour lancer sa carrière, Guido Reni y sacrifie par opportunisme, mais, dès qu’il a pu, il est revenu à l’idéalisation. Ce fut une révolution esthétique unique en Europe, mais certains ont cédé à une mode.
À VOIR
Beyond Caravaggio National Gallery, Londres
(un billet sur deux offert aux passagers de l’Eurostar).
Catalogue, prix : 25 £.
jusqu’au 15 janvier 2017.
www.nationalgallery.org.uk

Attorno a Caravaggio, Pinacothèque de la Brera, Milan.
Catalogue, éd. Skira, prix : 17 €.
jusqu’au 5 février 2017.
www.pinacotecabrera.org
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 2 articles.
Il vous reste 1 article(s) à lire.
Je m'abonne