Cambodge : le marché des têtes

On 19 December 2019, by Vincent Noce

Angkor, Cambodge. 

Le démantèlement de temples à l’explosif, la décapitation des statues à la tronçonneuse, les sculptures démembrées déplacées sous escorte des militaires thaïlandais : la dévastation de l’héritage khmer à l’occasion des guerres a atteint un paroxysme dans la brutalité organisée. Le cynisme avec lequel le marché de l’art et les musées américains en ont tiré profit a aussi été porté à un sommet. La mise en examen, après des années d’enquête du FBI, d’un marchand britannique de Bangkok ranime cet épisode douloureux. Le 27 novembre à New York, Douglas Latchford, 88 ans, a été inculpé de contrebande et d’escroquerie. Natif de Bombay, cet «amateur aventurier», tel qu’il aime à se définir, a sillonné les routes de la région dès la fin des années 1960. Entrepreneur prospère, il est aussi devenu président d’une association de body-building, qui lui permettait de cultiver son intimité avec de hauts gradés thaïlandais. Pendant une trentaine d’années, il s’est imposé comme un pivot du commerce d’objets d’Asie méridionale. Il est désormais accusé d’avoir «bâti sa carrière» sur le trafic de pièces, «fréquemment prélevées directement sur les sites», en «inventant de fausses provenances». Sans être nommées, deux vénérables maisons sont clairement désignées dans l’ordonnance comme lui ayant servi de relai, Spink à Londres et Sotheby’s à New York, ainsi que la galeriste Nancy Wiener. Tous les suspects plaident l’innocence. Sotheby’s s’est notamment fait prendre en mettant en vente autour de 2 M€ une statue de Duryodhana  un héros maléfique du Mahabharata  issue de la cité royale de Koh Ker. Elle a dû finir par la restituer au Cambodge, non sans avoir longuement bataillé avec une mauvaise foi renversante. Un chercheur de l’École française d’Extrême-Orient, Éric Bourdonneau, en avait retrouvé l’origine dans un théâtre statuaire représentant les grandes épopées hindouistes, placé dans deux pavillons d’enceinte pour protéger le lieu. D’autres figures de cet ensemble unique, également passées par Latchford, ont été identifiées dans plusieurs musées aux États-Unis, dont le Metropolitan, qui a dû les rendre. Le musée avait reconstitué deux guerriers avec quatre morceaux acquis en six années, mais tous sortis de Thaïlande par le même homme, sans s’inquiéter que ces statues aient subi un tel traitement. Son conservateur, Martin Lerner, était alors en excellents termes avec le marchand de Bangkok. Sotheby’s, pour sa part, avait choisi comme experte sa grande amie Emma Bunker. Tous deux ont signé trois ouvrages de référence sur cette période, révélant de nombreuses pièces sorties de nulle part. Elle lui avait ouvert les portes du musée de Denver, où elle était consultante et siégeait avec son époux au conseil d’administration.
 

«Les Cambodgiens ont la preuve irréfutable que la statue a été volée.»
Emma Bunker, experte de Sotheby’s

Dans ses mails, cette spécialiste donnait des conseils pour trouver des provenances, fournissant au besoin des attestations. Les messages internes à Sotheby’s révèlent l’affolement qui a gagné le bureau de New York quand le Cambodge a engagé une procédure. Emma Bunker lui avait d’abord suggéré d’éviter une vente publique : «Les Cambodgiens ont maintenant la preuve irréfutable que la statue [qui avait été coupée aux chevilles à coups de burin, ndlr] a été indubitablement volée à Koh Ker, car ils ont retrouvé les pieds sur le site.» Elle a ensuite changé d’avis, pensant que les autorités du patrimoine ne bougeraient pas. Mise en confiance, Sotheby’s a alors affiché la statue en couverture de son catalogue, la notice écrite par Bunker omettant soigneusement ce détail embarrassant. L’objet a été saisi par le FBI, dont l’enquête a mis au jour des documents d’importation aux États-Unis falsifiés. En 2011, une criminologue écossaise, Tess Davis, a recensé les ventes du département spécialisé depuis sa création en 1988 par Sotheby’s. Il avait placé aux enchères 377 sculptures khmères. Aucune ne provient d’une fouille autorisée et 70 % d’entre elles n’ont même pas de provenance. On comprend que, pour le procureur fédéral Geoffroy Berman, cette inculpation vise aussi à «envoyer un message au marché de l’art».

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