C comme cristal

Le 11 mars 2021, par Marielle Brie

Le cristal au plomb couronne plusieurs siècles de recherche et d’expérimentation. Alors que les verriers anglais parviennent enfin à produire un matériau aussi translucide que le cristal de roche, la prouesse fait le succès des cristalliers français.

Cristallerie de Baccarat, vers 1880, brûle-parfums Vaisseau du désert ou le Dromadaire, sculpture en cristal montée en bronze doré formant un surtout de table d’apparat. Drouot, 18 juin 2012. Chayette & Cheval OVV.
Adjugé : 139 000 

C’est une restriction, bien plus qu’une obstination, qui a permis à l’Angleterre de produire en premier le cristal véritable. Lorsqu’en 1615 Jacques Ier décrète l’utilisation du bois comme apanage de la Marine, il recommande à ses sujets le charbon pour les besoins nécessaires aux autres domaines. Les verriers n’étant pas exemptés, ils doivent impérativement modifier la recette du verre et trouver un fondant adapté au nouveau combustible. Après quelques essais donnant naissance au verre flint («silex»), l’ajout d’oxyde de plomb permet, en 1674, à George Ravenscroft de s’approprier par brevet l’intérêt de ce composant qui offre au verre obtenu un éclat et une sonorité uniques. Car il existe une distinction fondamentale, d’ordre physico-chimique, entre les deux : le verre est un solide dit amorphe, dont l’organisation des atomes est irrégulière, alors que le cristal possède une structure atomique ordonnée. En quelques années, les cristalleries d’outre-Manche surpassent aussi bien celles de Venise que de la Bohême, bien qu’un siècle soit nécessaire pour purifier parfaitement le cristal. Il faut presque autant de temps avant que la verrerie française de Saint-Louis soit la première, en 1781, à percer le secret anglais. À la tête de l’entreprise de 1791 à 1795, Aimé Gabriel d’Artigues parfait le cristal au plomb avant de diriger Baccarat en 1816. Dès le début des années 1830, les deux maisons ne se consacrent plus qu’à la production de cristal. Elles ne sont d’ailleurs pas les seules à se disputer cette innovation, puisque de nombreuses cristalleries voient le jour en Ile-de-France. Saint-Cloud, Clichy et Bercy se démarquent, bien qu’elles soient incapables de rivaliser avec les deux entités historiques, un temps associées pour étouffer leurs concurrentes.
Des pièces de plus en plus spectaculaires
Dans les années 1820 et 1830, les manufactures mettent l’accent sur les qualités propres au cristal de plomb grâce à des tailles profondes et élégantes, capables de magnifier la réfraction de la lumière. L’association du cristal et du bronze doré, initiée au début du siècle par Marie Desarnaud dans sa boutique L’Escalier de cristal, remporte tous les suffrages, si bien que l’enseigne réalise en 1819 un exceptionnel mobilier de toilette pour la duchesse de Berry. Les motifs suivent le goût des arts décoratifs et empruntent aux formes Renaissance, médiévales et baroques. La compétition fait rage et c’est à qui réalisera la pièce la plus spectaculaire. En 1851, l’Exposition universelle de Londres fait sensation avec son Crystal Palace, architecture de fonte et de verre abritant une fontaine en la matière réalisée par Follet & Clarkson Osler. Cette prouesse, qui s’élevait à près de huit mètres de haut, a nécessité l’emploi de quatre tonnes de crital. Il s’agissait presque d’une banalité pour Osler, qui exportait vers l’Inde mobilier et pièces monumentales de ce type avant même d’ouvrir une boutique à Londres. Dès 1860, Baccarat suivra cet exemple puis le surpassera, de sorte que, dans les années 1880, l’export représentera plus de la moitié de sa production, avec des clients aussi prestigieux que le tsar Nicolas II ou le shah de Perse.
Raffinement à la française
L’art de la table devenant le nouveau reflet de la réussite sociale, les cristalleries déclinent de somptueux services de verres, séduisant aussi bien une clientèle aristocratique que bourgeoise. Baccarat domine bientôt le marché par une suprématie technique difficilement discutable. Ses innovations en matière de gravure permettent de réaliser de luxueuses créations à la roue – auxquelles le nom du graveur virtuose Jean-Baptiste Simon reste attaché – ainsi qu’une production plus accessible. Le développement de la gravure chimique, de la taille mécanique et du procédé de décalquage ainsi que de l’impression à l’acide fluorhydrique lui valent de diffuser des pièces finement travaillées à une large clientèle. À partir de 1841 apparaissent les premiers cristaux colorés, rapidement déclinés à la manière de l’opale, de l’albâtre et de la pâte de riz. Saint-Louis s’empare le mieux des techniques pointues de la coloration et les enrichit jusqu’à obtenir une remarquable palette, concurrençant sérieusement le verre de Bohême. Ses sulfures deviennent des objets très prisés, collectionnés plus tard par Colette et Jeanne Lanvin notamment. La cristallerie de Bercy (1827-1867) semble, pour sa part, avoir été la seule à même de proposer des cristaux opales bicolores, en disposition simple ou concentrique, une prouesse âprement recherchée aujourd’hui. Quant aux opales monochromes, elles ont été produites par toutes les cristalleries françaises.
Une part de mystère
Au tournant du XXe siècle, le cristal adopte volontiers les formes de l’art nouveau, puis de l’art déco. En 1945, Lalique se spécialise et s’amuse des contrastes entre cristal clair et dépoli, jusqu’à en faire une signature identifiable au premier coup d’œil. Daum n’est pas en reste : la maison fondée en 1878 met au point sa pâte de cristal en 1968, en mélangeant des morceaux de groisil – des chutes de cristal –, clairs ou colorés, moulés à froid puis vitrifiés au four. Cette technique extrêmement complexe s'inspire de celle de la cire perdue et recèle une part de mystère : le cristallier ne peut qu’augurer de la teinte finale de sa pièce, dont la couleur ne se révélera qu’après une cuisson de plusieurs jours. Daum est aujourd’hui la seule entreprise capable de créer ces œuvres sculpturales uniques. Grâce à un savoir-faire d’excellence et à des collaborations fructueuses avec des artistes, de Jacques Adnet à Damien Hirst en passant par Arman, les manufactures françaises sont parvenues à hisser le cristal au rang de matière noble et protéiforme, qu’il serait regrettable de ne cantonner qu’à l’art de la table.

à voir
Les cristaux du musée des Arts décoratifs,
107, rue de Rivoli, Paris Ier, tél. : 01 44 55 57 50.
adparis.fr

La table de toilette en cristal et bronze doré de la duchesse de Berry au musée du Louvre,
rue de Rivoli, Paris Ier, tél. : 01 40 20 53 17.
www.louvre.fr
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