Brexit, onze mois de transition : wait and see

Le 20 février 2020, par Hugues Cayrade

Après presque un demi-siècle de vie «commune» et trois ans de tergiversations, le Royaume-Uni ne fait plus partie de l’Union européenne depuis le 1er février. Londres et Bruxelles se donnent jusqu’à fin 2020 pour redéfinir leurs relations…

Photo James Claffey

La 32e édition de la London Art Fair s’est achevée le 26 janvier sur un bilan globalement positif. Quelque 20 000 amateurs d’art moderne et contemporain se sont rendus au Business Design Centre, dans le quartier d’Islington, qui réunissait cette année près de cent trente galeries, dont un quart d’enseignes étrangères. Islington est un quartier de Londres particulièrement représentatif de la diversité culturelle européenne, où de nombreux commerces français, italiens ou espagnols ont ouvert leurs portes ces dix dernières années, dans le prolongement de l’installation résidentielle de citoyens de l’Union. Le quartier a voté à plus de 75 % contre le Brexit lors du référendum du 23 juin 2016, et la sortie effective du Royaume-Uni de l’Europe y suscite beaucoup d’inquiétude, même si les onze mois à venir dévolus à une transition en douceur rendent aujourd’hui les tensions moins palpables. Les craintes portent surtout sur les nouvelles conditions de résidence et de travail auxquelles seront soumis les expatriés à compter du 1er janvier 2021, sachant que l’obtention d’un visa de travail nécessite un salaire annuel minimum de 30 000 livres, que beaucoup de salariés n’atteignent pas. Ce qui est valable pour le commerce de bouche l’est tout autant pour celui de l’art. De nombreuses galeries et institutions culturelles britanniques employant des salariés européens – c’est le cas d’un tiers d’entre elles, selon l’Arts Council England – redoutent que leurs activités soient perturbées par la fin de la liberté de mouvement et de travail garantie par l’Union européenne, par des difficultés d’embauche de citoyens non-britanniques et diverses autres tracasseries administratives… Depuis le 31 janvier, les citoyens de l’UE qui souhaitent déménager au Royaume-Uni doivent demander un statut de résident temporaire pour pouvoir rester plus de trois mois dans le pays. «Quel que soit le système d’immigration qu’adoptera le gouvernement britannique après la période transitoire, il sera probablement plus difficile pour les voyageurs européens de demeurer en Grande-Bretagne au-delà de ces trois mois dits touristiques», note un observateur de l’Arts Council. À compter du 1er janvier 2021, les conditions d’immigration devraient être les mêmes pour les citoyens européens que pour les ressortissants des autres pays tiers.
Douane
Mais au-delà de ces soucis d’ordre salarial, le Brexit, même dans le cadre d’une sortie négociée avec période transitoire, inquiète le monde de l’art britannique sur le plan statutaire et commercial. Avant même la signature de l’accord, la perspective du départ du Royaume-Uni de l’Europe semble avoir eu une incidence sur les ventes aux enchères, avec une chute de près de 24 % du marché londonien au cours du premier semestre 2019. Selon un rapport publié par ArtTactic, les majors Sotheby’s et Christie’s ont respectivement réalisé 77,3 et 145,8 M€ de chiffre d’affaires, contre 94,4 et 168,3 M€ sur la même période en 2018. Cette année-là, le Royaume-Uni représentait 66 % du marché de l’art en Europe – et le troisième marché mondial –, contre seulement 19 % pour la France. Les incertitudes qui demeurent autour des droits de douane et de succession après la période de transition alimentent les conjectures, et ont déjà suscité des réactions de prudence de la part d’opérateurs qui œuvrent sur le sol anglais. Plusieurs galeristes et marchands d’art ont transféré une partie de leurs œuvres exposées ou stockées à Londres dans d’autres capitales européennes, notamment Paris, qui, en dépit d’un contexte social tendu, a le vent en poupe du point de vue des échanges artistiques. Dans le prolongement de la FIAC, qui n’avait jamais attiré autant de galeries étrangères (72 % des exposants étrangers), le marchand new-yorkais David Zwirner a inauguré en octobre une succursale parisienne dans le Marais, arguant que la capitale française restait un carrefour européen pour l’art, à l’inverse de Londres, qui ne ferait bientôt plus partie de l’UE. L’Autrichien Thaddaeus Ropac, installé dans ce même quartier depuis 1990, est d’avis que le Brexit profitera à la place parisienne. Sa galerie londonienne, ouverte en 2017, a essuyé le refus de trois collectionneurs susceptibles de lui prêter des œuvres pour l’exposition Rosenquist. Raison invoquée : les incertitudes liées au Brexit ! Dans le même ordre d’idées, plus tôt dans l’année, l’enseigne Tornabuoni de Londres avait écourté de deux semaines l’exposition consacrée à Alberto Burri et Lucio Fontana pour renvoyer au plus vite les œuvres en Italie, de peur qu’elles ne soient soumises à de nouvelles taxes. Les organisateurs des pavillons irlandais et britannique avaient de leur côté anticipé l’exportation des œuvres d’Eva Rotschild et de Cathy Wilkes destinées à la Biennale de Venise, par crainte d’une inflation des droits de douane. Le galeriste français Kamel Mennour, qui a ouvert une succursale à Londres en 2016, s’y maintient, mais a indiqué en «réduire la voilure», tandis que d’autres grandes enseignes internationales établies dans la capitale britannique seraient en recherche d’espaces parisiens… Porte d’entrée de l’Europe pour le commerce de l’art, en particulier grâce à son taux de TVA sur les importations parmi les plus faibles de l’Union européenne, le Royaume-Uni pourrait perdre cet avantage à l’issue de la période de transition. Sauf accord spécifique. «Le système juridique britannique, qui prévoit une taxation à l’importation de biens artistiques de pays non européens égale à 5 % de la valeur totale de l’œuvre, a permis à la capitale anglaise de devenir un canal préférentiel pour les collectionneurs d’Europe souhaitant acquérir ou échanger des œuvres d’art entre États membres de l’Union, en raison d’une exonération des taxes à l’importation et à l’exportation, résume le commissaire-priseur Marc-Arthur Kohn. Ce changement de situation pourrait favoriser la France, qui présente ensuite le taux d’imposition le plus faible (5,5 %, cinquième place mondiale). En particulier Paris, ville qui abrite d’importantes galeries d’art et maisons de vente aux enchères.»
L’avenir à l’Est
À ces incertitudes sur les droits de douane, l’import-export et le stockage des œuvres d’art, que ce soit pour les salles de vente, les galeries ou les collectionneurs, vient s’ajouter le prévisible manque à gagner qui devrait affecter le secteur de l’art en Grande-Bretagne. Toujours selon l’Arts Council England, près de mille quatre cents projets artistiques ont, entre 2007 et 2016, bénéficié de 345 M£ (un peu plus de 400 M€) d’aides de la part de l’Union, notamment du Fonds européen de développement régional, soit en moyenne 40 M£ par an. Quid de cette manne après la sortie de l’UE ? Il n’en demeure pas moins que certains acteurs britanniques du marché de l’art appréhendent cette liberté recouvrée comme une chance. Affranchi des contraintes de l’Union européenne, leur développement sur un marché international orienté vers l’Est depuis près de vingt ans devrait s’en trouver facilité. Les grandes maisons de vente et galeries anglaises ont déjà misé sur l’Asie et le Moyen-Orient pour assurer leur domination. De retour à Mayfair, le galeriste londonien Timothy Taylor ne dit pas autre chose quand il déclare dans la presse britannique : «Presque tous nos clients, même s’ils sont anglais, ont une perspective internationale. Et avouons-le, si vous n’avez pas adopté cette vision au cours des quinze dernières années, vous n’avez probablement pas grandi.» Alors, même si la victoire récente des rugbymen français sur le XV de la Rose dans le Tournoi des six nations peut être symboliquement analysée comme le signe d’un renversement de vapeur, le rayonnement culturel de la «perfide Albion», de Turner à Hirst, n’est sans doute pas près de s’éteindre. Le Brexit ne devrait pas fondamentalement changer les choses à court terme, et l’on peut faire confiance aux acteurs de l’art britannique pour défendre leurs positions au cours des onze mois de transition.