Brexit : brouillard à Paris

Le 13 février 2020, par Vincent Noce

 

Le timbre de la corne de brume a résonné aux docks de Londres. Avec l’annonce du départ du Royaume-Uni de l’Union européenne, le marché de l’art entre dans une période d’incertitude. Le paysage est contrasté. En 2003, l’Europe représentait la moitié du marché mondial ; seize ans plus tard, sa part est tombée à 27 %, essentiellement imputables à la Grande-Bretagne. En Allemagne, en Belgique, en Italie ou aux Pays-Bas, les ventes publiques ne brillent guère, même si ces pays comptent toujours de bons antiquaires et que la Tefaf maintient son rang. La France semble résister, grâce à son réseau de maisons de ventes, de galeries et de salons nourri par son offre culturelle, mais sa portion, de 5 ou 6 %, est plutôt en fléchissement. Et l’hémorragie de son patrimoine vers New York se poursuit à flot continu, d’autant que les musées ont été privés des moyens d’acquérir. Le Brexit s’annonçant comme un désastre, il est naturel de voir les scénarios catastrophistes fleurir. Le départ effectif des Britanniques va coïncider avec l’entrée en vigueur dans l’Union d’une licence d’importation des biens culturels, qui va compliquer la vie des marchands et menace particulièrement les spécialités de la sculpture précolombienne ou africaine. Il y aura toujours des refuges, comme la Suisse ou Monaco, vers lesquels se tournent déjà certains opérateurs. Tant pis pour Paris. Les Britanniques, qui ont pendant des années refusé l’application du droit de suite, pourraient revenir sur ce dispositif en faveur des créateurs, rétablissant la distorsion de concurrence dans le segment de l’art moderne et contemporain. Ils ont aussi longtemps résisté à l’introduction d’une TVA sur les entrées de biens culturels en Europe, mécanisme absurde imposé à ses voisins – faut-il le rappeler – par la France.

La France peut toujours proclamer sa fierté de devenir la première place de l’Europe unie, mais, faute d’une volonté relayée par l’Union, cet affichage restera lettre morte.

Les associations de marchands en Angleterre mènent une campagne efficace pour une dérégulation, armés de solides arguments — aux États-Unis, par exemple, les œuvres d’art sont les bienvenues, sans taxe à l’importation. Pourtant, le pire n’est pas certain. L’administration britannique ne va pas aisément sacrifier des rentrées fiscales pour les beaux yeux des antiquaires, à un moment où son budget entre dans une période douloureuse. Les mesures de contrôle opposées au blanchiment, sous pression américaine, ne risquent pas de se relâcher. L’affaiblissement de la livre, si elle peut attirer les acheteurs, rebute les vendeurs – on l’a bien vu dans les dernières ventes à Londres. De plus, à moins d’une réforme fiscale, les propriétaires des œuvres traversant la Manche devront s’acquitter de 5 % de TVA, même si la plate-forme londonienne repose pour l’essentiel sur ses échanges avec le reste du monde. La France peut toujours proclamer sa fierté de devenir la première place de l’Europe unie, mais, faute d’une volonté relayée par l’Union, cet affichage restera lettre morte devant les cycles du marché. Elle peut sortir affaiblie de cette épreuve ou renforcée, selon la politique publique. Encore faudrait-il qu’il y en ait une. Or, à quelques mois des échéances, aucune préparation ne perce dans les brumes. Ni le ministère de la Culture, qui pourrait servir d’aiguillon, ni celui de la Justice, qui maintient une tutelle d’un autre âge sur les commissaires-priseurs, ni le Budget, les Affaires européennes ou Matignon n’ont songé à se rapprocher pour tenter d’évaluer l’impact sur ce secteur, lui trouver un interlocuteur et envisager des propositions de relance. Les marchands eux-mêmes portent une part de responsabilité, tant ils peinent à former un front uni capable de peser sur les événements, comme ils ont pu le faire pour contrer la hausse du taux de la taxe à l’importation il y a cinq ans. Emmanuel Macron a promis, dans les négociations commerciales, de récuser une concurrence sauvage. Mais son gouvernement porte un intérêt bien plus grand à la pêche, dont l’activité pèse 1,1 milliard d’euros. Pour rappel, le commerce de l’art en draine près de
3,5 milliards.

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