Brafa : de la curiosité avant toute chose…

Le 16 janvier 2020, par Alexandre Crochet

Parmi les plus belles foires d’art et d’antiquités au monde, la manifestation bruxelloise ouvre la saison du marché de l’art. Aperçu de cette édition.

Frits van den Berghe, Le Pigeonnier du château, 1923, huile sur toile, 73 x 58 cm (détail). Francis Maere Fine Arts

À la Brafa, la curiosité n’est pas un vilain défaut, bien au contraire… En 133 stands – un nombre copieux mais raisonnable pour ne pas s’épuiser –, la plus importante foire belge d’art et d’antiquités invite à sortir de son périmètre habituel, tant sa variété est époustouflante. C’est entendu, il reste encore de nombreux collectionneurs érudits, dont les connaissances pointues sur un sujet, une production ou un artiste laissent pantois les plus chevronnés des exposants. Mais la tendance de fond, enclenchée voici des années par le grand antiquaire et décorateur Axel Vervoordt sur les plus beaux salons du monde, est plus que jamais au mélange. S’il reste des inconditionnels de la period room, tel l’antiquaire parisien Benjamin Steinitz, fidèle participant à la Brafa – qui promeut les arts décoratifs du XVIIe au début du XIXe siècle en reconstituant des intérieurs d’époque raffinés –, la plupart n’hésitent plus à marier sur leur stand les spécialités les plus diverses. Cette année, la galerie parisienne Mathivet, centrée sur l’art déco, élargit sa palette en faisant dialoguer entre autres une applique des années 1950 à double balancier en métal et Perspex, de Robert Mathieu – «jamais vue jusqu’alors et uniquement connue dans des documents anciens» selon Céline Mathivet –, avec un légumier en argent, corne et ambre de l’orfèvre danois Christian Fjerdingstad, réalisé vers 1925, une table basse de Sue et Mare en ébène de Macassar, un miroir contemporain de Franck Evennou et des peintures aborigènes récentes.

La Brafa invite aussi à se frayer un chemin dans l’univers singulier de l’art belge.

Nouveau souffle
Connaisseurs et marchands vous le diront : contrairement à l’art contemporain, où il est de bon ton d’afficher sur ses murs l’artiste facile à identifier pour rendre envieux ses visiteurs, l’heure est au butinage pour composer son univers propre, différent de celui de ses voisins… Ainsi, chaque année, la Brafa travaille à décloisonner le regard. Première grande manifestation du genre de l’année à sortir les amateurs de leur courte léthargie hivernale, la foire «lance les festivités de l’art», résume Didier Claes, co-vice-président de la Brafa et spécialiste en arts premiers. Et d’ajouter : «Elle est en constante évolution avec un nombre de participants en hausse. Nous avons chaque année beaucoup de demandes de galeries qui veulent y être acceptées, tandis qu’environ 80 % d’exposants reviennent, appréciant un événement bien ficelé et organisé.» Ajoutons l’indéniable côté convivial du rendez-vous, élégant sans être snob, sophistiqué sans être intimidant. Autre atout de la manifestation bruxelloise : elle pratique en général des prix raisonnables pour les visiteurs, loin de ceux de la Tefaf, laissant ainsi une grande place à l’achat «coup de cœur», mais aussi à ceux voulant décorer leur maison sans se ruiner… Le cabinet de curiosités ou wunderkammer, si prisé des princes et des puissants de ce monde, n’est pas un concept vraiment neuf ! Mais à la Brafa, il connaît un nouveau souffle. Certaines enseignes s’en inspirent littéralement, comme… Cabinet of Curiosities, ou encore Porfirius Kunstkammer, Theatrum Mundi et ses scénographies spectaculaires – autour notamment des objets insolites de la nature. Il est facile de picorer au gré des stands et des larges allées. Chez le Parisien Xavier Eeckhout, vous trouverez le meilleur de la sculpture animalière, dont une exceptionnelle grue antigone réalisée vers 1927 par Marcel Lémar – membre du «groupe des Douze» sculpteurs français animaliers, cofondé par François Pompon. Ses œuvres se trouvent entre autres dans les collections du musée national d’Art moderne de Paris. Chez David Aaron, de Londres, spécialiste en Égypte ancienne et antiquités classiques, deux pièces phares sont présentées : une tête de Minerve romaine du II
e siècle, coiffée d’un casque corinthien, et un splendide alabastre en argent, utilisé à l’époque antique pour conserver les huiles et les parfums précieux. Ce spécimen du Ve siècle avant notre ère richement orné comporte deux prises en forme de tête de bélier. Tenir presque tout ce que le monde a produit de merveilles dans le creux de la main est un rêve palpable à la Brafa.
 

La Brafa fief des arts premiers
Pas moins de onze exposants se consacrent cette année exclusivement ou en majeure partie aux arts premiers. Soit plus qu’à la Tefaf Maastricht ! La galerie Dalton-Somaré, de Milan, vient pour la première fois avec dans sa besace un «voyage esthétique» en 25 pièces, d’un masque ancien baoulé (Côte d’Ivoire) à un garuda khmer en bronze destiné à la proue d’un bateau, «de qualité muséale» selon le directeur Tomaso Vigorelli. Très international, le plateau comprend encore Montagut, de Barcelone, mais aussi des enseignes implantées dans la capitale belge comme Grusenmeyer-Woliner, Dartevelle et Deletaille, Serge Schoffel, Adrian Schlag (qui revient), ou Didier Claes. Poids lourd dans sa spécialité, les arts africains avec un prisme sur le Congo, ce dernier montrera des pièces entre 10 000 et 300 000 €, les clous du stand étant une antilope bambara du Mali et un reliquaire kota du Gabon. Plusieurs galeries françaises participent à cette édition : Schoffel de Fabry, Yann Ferrandin et Charles-Wesley Hourdé. Ce dernier propose un focus sur les masques animaliers en bois d’Afrique de l’Ouest, ainsi que plusieurs pièces importantes dont un reliquaire fang exposé en 1963 au musée de Tervuren.

 
Coiffe Tchiwara, Bamana, Mali, début du XXe siècle, bois, verre, h. 96 cm. Galerie Dalton Somaré. CourtesY Dalton Somaré
Coiffe Tchiwara, Bamana, Mali, début du XXe siècle, bois, verre, h. 96 cm. Galerie Dalton Somaré. CourtesY Dalton Somaré

Kaléidoscope
Alors qu’on entre dans une nouvelle décennie plus que jamais synonyme de réseaux sociaux, de circulation instantanée des images et d’impatience, la foire invite à faire un pas de côté pour prendre le temps d’admirer la maestria des artistes et des artisans qui nous ont précédés. Ce kaléidoscope de l’humanité couvre quelque vingt spécialités : des arts asiatiques chez Christian Deydier, Bertrand de Lavergne (pour la porcelaine) ou Christophe Hioco au verre moderne chez Marc Heiremans ou contemporain chez Clara Scremini, en passant par la joaillerie art nouveau chez Epoque Fine Jewels ou la peinture ancienne chez De Jonckheere. Ce patrimoine universel qui a nécessité patience et longueur de temps avec parfois une dose de génie n’a pas de prix, ou plutôt si, puisque tout est à vendre… Comme le souligne le président de la Brafa, Harold t’Kint de Roodenbeke, l’ancien occupe près de la moitié de la surface d’exposition. Mais le XIX
e (à partir de 1850) et le XXe se taillent une place royale, reflétant l’évolution des goûts, et l’on n’est plus surpris que des marchands dont le cheval de bataille est, par exemple, l’art impressionniste et postimpressionniste glissent sur leurs cimaises des œuvres plus contemporaines. Tel est le cas de Stern Pissarro. Cette enseigne londonienne va exposer «une centaine de tableaux des années 1870 avec Pissarro, de Christo ou de Yayoi Kusama, soit cent cinquante ans d’histoire de l’art», explique Augustin Vidor, l’un des collaborateurs de la galerie. Prévoyez environ 1 000 € pour une aquarelle à quelques millions d’euros pour les œuvres les plus onéreuses… Toutefois, «la majorité des pièces tourne entre 20 000 et 200 000 €, soit la gamme que nous proposons dans notre espace londonien. C’est pourquoi la Brafa est une foire sur mesure pour nous, tant en termes de prix que pour ce que nous montrons. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si nous revenons depuis six ans pour chaque édition, avec succès», poursuit le jeune homme. Vlaminck, Guillaumin, mais aussi Survage, Chagall ou des Personnages de Dubuffet figurent à ce menu aussi copieux que varié.

Marcel Lémar, Grue antigone, vers 1927, bronze signéet numéroté 4, cachet du fondeur C. Valsuani. Galerie Xavier Eeckhout. Courtesy galeri
Marcel Lémar, Grue antigone, vers 1927, bronze signé
et numéroté 4, cachet du fondeur C. Valsuani. Galerie Xavier Eeckhout. Courtesy galerie Xavier Eeckhout
Alabastre, empire achéménide, Ve siècle av. J.-C, argent, h. 26.1 cm. Galerie David Aaron. Courtesy galerie David Aaron
Alabastre, empire achéménide, Ve siècle av. J.-C, argent, h. 26.1 cm. Galerie David Aaron. Courtesy galerie David Aaron


Musée éphémère
Aux côtés d’enseignes renommées comme Brame & Lorenceau, Die Galerie et, dans un registre encore plus contemporain,  Guy Pieters, Clearing, Rodolphe Janssen, Bernier/ Eliades ou encore Gladstone, Maruani Mercier – qui inaugure un vaste espace-entrepôt près de l’aéroport de Bruxelles – mise sur un célèbre architecte et artiste français : Le Corbusier. Parallèlement à l’exposition d’une cinquantaine de pièces dans sa galerie bruxelloise, elle expose «cinq à huit œuvres sur papier» à la Brafa, ainsi qu’un ensemble d’autres allant de Man Ray à Francesco Clemente ou Rashid Johnson. Last but not least, la Brafa invite aussi à se frayer un chemin dans l’univers singulier de l’art belge, à la richesse et à la multiplicité inversement proportionnelle à la taille du pays. La foire, en cela unique en son genre, en est la vitrine, le musée éphémère d’un univers d’ombre et de lumière, à l’instar des gravures de Bruegel chez Lex Antiqua, de personnages joyeux et parfois grinçants d’Ensor à l’énigmatique Spilliaert (entre autres chez Harold t’Kint), du symbolisme au surréalisme, de l’avant-gardiste Marcel Broodthaerts (librairie Dominique Basteyns) aux planches d’Hergé chez Hubert & Breyne. Un pays qui n’a décidément rien de plat…

A VOIR
Brafa, du 26 janvier au 2 février Tour & Taxis, Bruxelles.
www.brafa.be
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne