Blockchain : le marché de l’art attend toujours son miracle

Le 23 janvier 2020, par Carine Claude

Réticence des acteurs, nébuleuse des initiatives, verrous techniques… Bien qu’indéniables en matière de sécurisation du commerce de l’art, les bienfaits de la blockchain tardent à se faire sentir. 2020 sera-t-elle l’année de son décollage ?

Crypter et décrypter… Brevetée par Arthur en 1918, la fameuse machine allemande Enigma était réputée offrir «des possibilités presque infinies de cryptage» ; ce modèle était adjugé 48 100 € le 4 avril 2019 à Drouot (vente Aristophil, Ader OVA).

Ils ne jurent que par la blockchain. À en croire certains, elle serait parée de toutes les vertus : grâce à elle, adieu les transactions louches et les attributions douteuses. Bien que séduisante, sa définition reste pourtant encore floue pour une bonne partie des acteurs d’un marché de l’art, pas toujours techno-compatibles. Pour autant, la blockchain n’est pas qu’un simple hochet pour start-up de l’industrie de l’art. Rembobinons. Lorsque la crise frappe, en 2008, la confiance dans les institutions financières centralisées s’effondre. Émergent alors les fameuses crypto-monnaies, dont la particularité est de faire appel à la blockchain, une technologie permettant d’enregistrer les transactions dans des registres décentralisés entre plusieurs utilisateurs constitués en réseau. Réputée inviolable, elle s’adapte à n’importe quel type d’échanges commerciaux, crypte des informations sensibles ou encore suit l’historique d’un bien. Une sorte de passeport authentifiant les transactions que tout le monde peut consulter ou remplir, mais que personne ne peut effacer.
Une véritable révolution ?
Quelle aubaine pour le marché de l’art ! Alors que la traçabilité des œuvres reste une grosse épine dans le pied des marchands et des autorités de surveillance, la blockchain semble la solution toute trouvée pour certifier la provenance et l’authenticité d’un objet. «La blockchain prend tout son sens avec le marché de l’art, où la demande pour des outils renforçant la sécurité des procédures de vérification est forte», analyse Georg Bak, art advisor suisse, spécialiste des applications de la blockchain dans le monde de l’art. «Les galeries, les marchands et les foires sont parfaitement au fait de leur vulnérabilité face aux falsifications et aux erreurs d’attribution qui inondent le marché, car souvent les données rattachées à une œuvre d’art (provenance, historique de ses expositions, constat d’état) ne sont pas vérifiées. » Son application aux œuvres d’art numérique, reproductibles par nature, est évidente. « En associant une œuvre numérique à un token  (“jeton numérique”, ndlr) sur la blockchain, les artistes peuvent désormais transférer la propriété de cette œuvre ou en licencier les droits», explique la chercheuse Primavera De Filippi dans son ouvrage, Blockchain et crypto-monnaies. Un coup de pouce pour le droit d’auteur des artistes, pas seulement digitaux, prouvant la paternité de leur œuvre. Ce qui signifie également que plusieurs personnes peuvent s’en partager la propriété. Certains crypto-artistes en jouent, à l’instar de Kevin Abosch et de sa Forever Rose, vendue en 2018 un million de dollars en crypto-monnaie à dix collectionneurs, qui ont chacun reçu un dixième de la rose virtuelle sous la forme d’un jeton dans une blockchain.

Pour que la blockchain soit une réussite, encore faut-il que les informations fournies soient fiables. Et que tous les acteurs s’y mettent.

Un standard international
Pour certains, ce changement de paradigme est une véritable révolution des mentalités. Mais dans le monde feutré des collectionneurs, où l’attachement à la jouissance exclusive de l’œuvre domine, la propriété fractionnée est un signal supplémentaire de la financiarisation de l’art. «Je suis un peu plus sceptique sur la “tokenisation” des actifs en art, confie Georg Bak. Je pense que le marché de l’art est encore guidé par la passion des collectionneurs, qui veulent posséder une œuvre, pas seulement la partager. Néanmoins, la propriété partielle peut être intéressante, par exemple pour certains musées, en permettant au public de posséder une petite partie d’un bien culturel. Un nouveau modèle de mécénat en somme. » De nombreux acteurs du marché restent à convaincre. Malgré l’explosion des sociétés de conseil, la blockchain est complexe à expliquer. Dans un effort de pédagogie, Christie’s a multiplié les initiatives, avec son colloque «Exploring Blockchain» puis ses cours dédiés. «La blockchain, comme toute technologie émergente, doit d’abord être comprise et ses usagers formés, affirme Georg Bak. Certains sont prudents vis-à-vis de cette technologie qu’ils ne maîtrisent pas encore. Mais la plupart de ses applications garantissent une totale sécurité et seules des personnes autorisées peuvent avoir accès à la traçabilité cryptée de l’œuvre. J’imagine qu’à l’avenir, chacune possédera son propre passeport digital, avec des informations d’expertise vérifiées, telles que la provenance, l’état, le certificat, les propriétaires, etc.» Encore en phase de maturation, la blockchain n’est pas à l’abri des couacs, dont certains retentissants, comme, en 2018, celui où un influenceur «tech» s’est fait passer pour l’auteur de… La Joconde, certificat Verisart à l’appui. Car pour que la blockchain soit une réussite, encore faut-il que les informations fournies soient fiables. Et que tous les acteurs s’y mettent.
Construire un écosystème
Selon Georg Bak, plusieurs entreprises ont récemment uni leurs forces et fondé le consortium Art Identification Standard, dont le but est «de mettre en place un standard international commun pour le marché». On y retrouve 4ARTechnologies, Arteia, Articheck, Artory et Vastari. «2020 pourrait être l’année où les implémentations de la blockchain vont réussir, affirme encore le conseil en art. Il serait intéressant de créer des jetons spécifiques, voire de construire une blockchain à part entière pour le marché de l’art. Les transactions, les dépôts, la TVA, les droits de douane pourront être exécutés automatiquement via des contrats intelligents. Le premier défi est de construire un écosystème et des interfaces entre les différentes technologies afin de les implémenter facilement dans des bases de données existantes.» Il faudra faire encore pas mal de pédagogie…

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