Bijoux, nouvelles tendances

On 23 May 2019, by Anna Aznaour

Comment l’état d’esprit de notre époque influence-t-il les nouvelles tendances joaillières ? Éléments de réponses sur GemGenève, le salon genevois qui exposait également des pièces historiques.

Boucles d’oreilles créées par Alexander Tenzo, présentées à GemGenève 2019.

La grande vedette de Gemgenève fut incontestablement le diamant Shirley Temple Blue Bird  de 9 ct et d’un bleu profond  offert à l’enfant star par son père. Quant aux bijoux anciens, les attentions se focalisaient plutôt sur la broche en or de la collection Faerber, créée vers 1860, et sertie d’une impressionnante améthyste sibérienne. Parmi les trésors plus discrets brillait la broche de la Couronne de France, un élément de la grande ceinture de rubis et de diamants fabriquée par Bapst, en 1816, pour la duchesse d’Angoulême, fille de Marie-Antoinette et de Louis XVI. «Cette ceinture a été complètement démontée en 1887 et ses éléments constitutifs vendus séparément avec les autres joyaux de la Couronne de France», souligne Vanessa Cron, historienne du bijou et enseignante chez Christie’s Education. Changement de ton avec Michael, qui confie : «Aux États-Unis, près de 50 % des magasins en joaillerie ont fermé ces dix dernières années.» Pour cet acheteur américain, la crise économique et l’accélération du rythme de vie induite par Internet ont rendu les consommateurs anxieux. Et donc plus enclins, souvent inconsciemment, à rechercher des objets à la symbolique apaisante. À l’entrée du salon, un groupe de visiteurs émerveillés se masse devant le stand de la maison Oberig. Les motifs de ses joyaux font étrangement penser aux châles slaves. «Nous sommes la première marque ukrainienne de haute joaillerie qui participe à un salon international», rapporte leur manager Inga Sukhodolska. Avant de poursuivre : «Le design de toutes nos pièces sans exception représente un porte-bonheur slave. Comme le coquelicot, qui symbolise aussi bien la fertilité que le réconfort après un grand chagrin. Le mot “Oberig” lui-même veut dire talisman en ukrainien.» Michael avait-il donc raison ? Pour en avoir le cœur net, il fallait tâter le terrain au Vivarium. Dans ce carré des designers, c’est l’affiche signée Tenzo. avec des boucles d’oreilles en forme de feuilles et d’un vert éclatant, cédées 28 000 $, qui attiraient les regards. «Cette création en or blanc, sertie de grenats démantoïdes, de chrysobéryls et de diamants, représente le printemps et l’espoir en un monde meilleur», explique Alexander Tenzo, musicien russe devenu d’abord marchand de pierres, puis designer. Un peu plus loin, ce sont les boucles d’oreilles en forme de baies rouges aux rubis cabochon, émail, coraux et grenats rouges de l’enseigne Ming, affichées à 17 000 £, qui passionnent les visiteurs. «C’est la philosophie japonaise de l’acceptation du changement qui inspire mes créations. Chacune de mes pièces fait ainsi référence à une saison : comme ces boucles d’oreilles, qui représentent l’abondance de l’automne avec ses fruits rouges que l’on aime croquer», explique Ming Lampson, la designer londonienne, qui n’a jamais mis les pieds au Japon.
Influences multiples
Milio, la marque fondée en 2018 par Lyudmila et Olga Mironov, respectivement mère et fille, se nourrit du suprématisme de Kasimir Malevitch. «Cette bague en or avec rubellite, tanzanite, émeraude et diamants, pour laquelle nous demandons 49 000 $, reconstitue l’ambiance art déco et la symbolique d’entre-deux-guerres, axée sur l’envie de vivre et de créer», expliquent les Russes, qui avouent n’écouter que du jazz américain lorsqu’elles travaillent. Pourquoi ? Parce que c’est la liberté… Deux pas plus loin, c’est une métisse gabonaise aux yeux bleus qui refait le monde avec ses imposants bracelets africains de troc signés Ena Iro. «Mes quatre bracelets en or et pierres précieuses célèbrent le torii japonais, la route de la soie, la culture de l’ethnie punu (Gabon) de ma mère et celle de Ninive. Cette collection est une sorte de mélange entre le sacré, le voyage et l’intime», explique-t-elle. Tandis que la designer Nadia Morgenthaler, elle, se distingue par le purisme de son approche avec des boucles d’oreilles qui rappellent l’encensoir des églises que cette athée aime visiter pour leur atmosphère artistique. «Je ne fais jamais de parure, parce que chacun de mes bijoux se suffit à lui-même !», déclare la Genevoise, qui propose également des boutons de manchettes unisexes sertis de perles, spinelles grises et saphirs rose-rouge, comme pour souligner l’émancipation des femmes. Toujours au Vivarium, une autre interrogation affleure : «La poésie peut-elle également être apparentée à de la symbolique ?» On doit alors y inclure la designer Tatiana Verstraeten, qui habille le cou de la femme d’un collier nommé Barbara, en forme d’ailes comme pour amplifier la voix de celle qui portera son joyau. Idem pour Cora Sheibani, avec ses boucles d’oreilles Papillon, et celles baptisées Medusa du Hongkongais Mr Lieou. Sans oublier la poésie tout en géométrie de la designer Alexandra Jefford, dont la bague Lunchbox a beaucoup fait parler d’elle. L’historienne d’art et journaliste britannique Vivienne Becker qui, à la demande des organisateurs du salon, est à l’origine du repérage de ces créateurs, explique : «Pour intégrer le Vivarium, chaque designer devait impérativement avoir un style unique qui le caractérisait et qui, également, attestait de sa connaissance profonde de l’histoire du bijou. Les créations elles-mêmes devaient correspondre aux plus hauts standards de réalisation. Et ce, aussi bien en termes de matières choisies que de la technique et de la qualité de leur fabrication. Finalement, ce bouquet des créateurs a été constitué de manière à offrir au public le choix entre des visions et approches très différentes de l’art bijoutier.»
Pierres de couleur
Alors que les talents sélectionnés par Vivienne Becker offrent une fenêtre sur les nouvelles tendances, le concours de créativité GemGenève 2019, lui, érige le public en jury pour départager les seize étudiants de la Haute école d’art et de design de Genève (HEAD) et de la Haute école de joaillerie de Paris (HEJ). La professeur Elizabeth Fischer, responsable du département Design, explique : «La qualité de ces travaux était telle qu’avec les organisateurs du salon, nous avons laissé cette tâche extrêmement difficile de délibération au vote anonyme du public.» Et ce dernier a tranché en faveur de Charlotte Angéloz. L’originalité de la bague Bonbon de la Genevoise de 23 ans avait de quoi séduire. «Mettre de la couleur avec d’autres choses que des pierres a été mon idée de départ que j’ai pu réaliser en utilisant comme matières l’acétate et l’argent », explique la lauréate. Un discret sondage des votants révèle qu’à part l’originalité de ce mariage acétate-argent, c’est surtout la bonne humeur qui se dégageait de cette pièce jaune-orange qui les a convaincus. Les consommateurs plébiscitent donc les pierres de couleur, mais pas n’importe lesquelles. «Les Taiwanais n’achètent que les trois précieuses, rubis, saphir, émeraude, contrairement aux Européens, qui, eux, apprécient également les pierres fines colorées», constate Carina Yen, patronne de la marque taiwanaise Sequins Jewelry. Tandis que l’exposant Yvon Gindre, marchand suisse de pierres précieuses de couleur, confie ne pas s’intéresser à ces produits en raison de la progression exponentielle de leur prix, qui laisse très peu de marge aux commerçants. Comme le diamantaire suisse Nicolas Vernain, il avoue avoir fait de belles affaires au salon, car de plus en plus de clients s’attachent non seulement à la qualité des pierres, mais aussi à toute la chaîne de leur approvisionnement, qui doit être éthique.

 

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