Biennale de Venise, entre grise mine et pâle figure

Le 21 mai 2019, par Alain Quemin

À l’Arsenal comme au pavillon central, la sélection internationale de la 58e Biennale d’art contemporain, concoctée par le commissaire général Ralph Rugoff, déçoit.

Shilpa Gupta (née en 1976), For, In Your Tongue I Cannot Fit, 2017-2018, installation sonore avec cent enceintes, microphones, texte imprimé et tiges en métal, 58e Exposition internationale d’art de Venise, «May You Live In Interesting Times».
Photo Italo Rondinella - Courtesy La Biennale di Venezia

C’est désormais une habitude : tous les deux ans, la presse fait état des limites de la Biennale de Venise, voire de la franche déception suscitée par celle-ci. De grand-messe, la manifestation est, hélas, trop souvent devenue kermesse de l’art contemporain. En effet, pour ressortir du lot, le spectaculaire l’emporte parfois sur la justesse ou la pertinence du propos, et c’est la dimension artistique elle-même qui en souffre directement. La 58e Biennale d’art contemporain de Venise ne fait donc pas exception. Cette année, la déception est largement suscitée par l’ennui ressenti en parcourant notamment les allées de la sélection internationale, dans l’espace de l’Arsenal, mais plus encore dans celui des Giardini. L’accrochage chaotique vient renforcer le sentiment de confusion, quand ce n’est pas de vanité. À la découverte des œuvres, la première réflexion qui vient à l’esprit est souvent «pourquoi pas ?». On est bien loin de l’enthousiasme, l’émotion manque cruellement. Et si la tonalité d’ensemble est assez sombre, elle n’est pas même dramatique. Cette année, le commissariat général a été confié à l’Américain Ralph Rugoff, directeur de la Hayward Gallery de Londres depuis 2006. C’est que la Biennale a beau afficher haut et fort sa prétention universelle, le choix des commissaires de la sélection internationale se résume encore bien souvent même en plein XXIe siècle à un petit jeu entre quelques nations, presque toujours les mêmes, qui contrôlent encore le monde de l’art contemporain : Italie, France, Royaume-Uni, Allemagne et, avec un poids toujours écrasant, États-Unis. L’édition 2019 ne fait nulle exception à cette loi d’airain. Les conséquences sont considérables, car cela se prolonge bien souvent par la présence massive des artistes de quelques pays, toujours les mêmes aussi, dans une sélection qui présente à chaque fois un visage fort singulier et très réduit de l’internationalité. Le fait qu’en 2019 seuls soixante-dix-neuf artistes aient été retenus dans la sélection internationale tous présentés simultanément dans l’espace des Giardini et de l’Arsenal a probablement rendu plus vifs les choix et donne à voir les rapports de force entre pays dans toute leur brutalité. Un tiers des sélectionnés (!) vivent outre-Atlantique, massivement à New York. Près de 20 % résident en Allemagne, essentiellement à Berlin. Le poids colossal de ces villes dans le monde de l’art contemporain est certes peu contestable ; pour autant, faut-il toujours le renforcer ? Et encore, on ne compte pas ici les artistes vivant aujourd’hui hors des États-Unis mais qui y ont été formés et sont déjà très intégrés dans les réseaux américains comme l’Indienne Gauri Gill, exposée l’an dernier à PS1, prestigieuse composante du MoMA : les déséquilibres seraient encore plus criants. Les photographies de la Sud-Africaine Zanele Muholi, reproduites en très grand format et scandant notamment l’espace de l’Arsenal, ne sauraient faire oublier que l’Afrique est presque absente de la sélection, tout comme l’Amérique du Sud ! L’hégémonie étatsunienne décomplexée a également conduit le commissaire à proposer l’artiste américain et vivant à… Berlin Jimmie Durham comme récipiendaire du Lion d’or pour l’ensemble de son œuvre. Que l’artiste ait dernièrement été dénoncé pour imposture, ayant construit tout son parcours en se présentant indûment comme d’origine indienne américaine, n’a manifestement pas troublé le jury. Imaginerait-on un artiste s’étant faussement présenté comme descendant de rescapés de la Shoah faire aujourd’hui l’objet d’une telle indulgence ? Assurément non. Fort heureusement, les artistes femmes sont aussi nombreuses que les hommes : voilà au moins un point positif. Là où cette Biennale donne le plus à penser et à ressentir, c’est principalement à travers des choix discutables, les œuvres passant in fine au second plan, ce qui est pour le moins gênant. Si la peinture ne convainc guère même Julie Mehretu se montre généralement mieux inspirée ou est très attendue, avec les excellents George Condo et Njideka Akunyili Crosby deux représentants de la scène américaine , la vidéo est parfaitement présentée dans de vastes et belles salles, avec des productions de Hito Steyerl, Christian Marclay, Ed Atkins et Ryoji Ikeda notamment. Toujours friands de vraies découvertes, les amateurs restent toutefois largement sur leur faim de talents intéressants méconnus, si ce n’est les photographes Martine Gutierrez et Soham Gupta. En 2019, la Biennale de Venise s’intitule «Puissiez-vous vivre en des temps intéressants»… À la fin de la visite, on n’a toujours pas compris pourquoi.
 

à voir
«May You Live In Interesting Times», 58e Exposition internationale d’art, Arsenal et pavillon central, Giardini, Castello, Venise, tél. : +39 04 15 21 87 11, www.labiennale.org
Jusqu’au 24 novembre 2019.
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