Biennale de Venise : Hirst m’a tuer

Le 26 mai 2017, par Alain Quemin

Sérieuse et très sage, sans prise de risque, l’édition 2017 souffre de la tenue simultanée d’une exposition spectaculaire et majeure.

Ernesto Neto (né en 1964), Um Sagrado Lugar (A Sacred Place), 2017, exposition «Viva arte viva !».
© Photo Dario Lasagni/Fortes d’Aloia & Gabriel

Tous les deux ans, professionnels et amateurs d’art accourent dans la cité des Doges pour découvrir les tendances les plus récentes de la création, à partir d’un double point de vue. Celui, tout d’abord, du commissaire général en charge de la sélection internationale, présentée dans le pavillon central et dans l’immense nef de l’Arsenal : en 2017, c’est à la Française Christine Macel, conservatrice en chef au musée national d’Art moderne-Centre Pompidou, qu’est revenue cette responsabilité, qui est aussi un honneur. Celui ensuite des pavillons nationaux, répartis dans les Giardini ou  l’extension continue de la Biennale aidant  dans des espaces cloisonnés au sein de l’Arsenal et d’autres bâtiments disséminés dans la Sérénissime.
Sagesse de la sélection internationale et omniprésence du textile
Le plus marquant est sans doute la sélection internationale, en raison de son ampleur. Une proposition toujours sévèrement scrutée, parfois jugée ratée, décevante ou au contraire solide, voire politique, comme celle de 2015. En 2017 se retrouve le même sérieux que dans l’édition précédente, mais qui se traduit ici par une grande prudence. Dans la vaste allée située au centre de l’Arsenal, les artistes auxquels ont été dédiés les espaces les plus généreux et les plus en vue sont Franz Erhard Walther, Ernesto Neto et Sheila Hicks, soient des créateurs archi-connus et reconnus, familiers de longue date des biennales et pleinement intégrés à l’histoire de l’art contemporain ! Prudence également dans les choix d’origine géographique des productions, Christine Macel regardant nettement du côté de l’Allemagne, en particulier vers la scène berlinoise  c’est d’ailleurs Franz Erhard Walther qui s’est vu attribuer le Lion d’or du meilleur artiste , et bien peu vers la France, malgré son poste au sein du principal musée hexagonal dédié à l’art contemporain. On se réjouira toutefois d’y voir deux œuvres de grande qualité de Michel Blazy, qui explorent les effets du passage du temps. Les femmes n’ont pas été oubliées, puisqu’elles représentent 40 % des artistes exposés. Dommage toutefois que cela s’accompagne d’une telle omniprésence du textile  celui-ci est littéralement partout , que rien n’explique ou ne justifie. Certes, la commissaire générale a pris soin de convoquer également des hommes, mais l’accent mis sur ce médium est tel qu’on se demande, par exemple, pourquoi n’a pas été retenu Josep Grau-Garriga. Les deux tapisseries rouges qui encadrent l’immense installation de Sheila Hicks n’ont pas la force des œuvres du maître catalan. Une pointe d’art brut, un soupçon d’art inuit, rien n’est ici oublié. Il est néanmoins dommage que, par le classement d’Ernest Neto dans une section désignée comme relevant du chamanisme, la création contemporaine brésilienne soit, une fois de plus, renvoyée à un exotisme de pacotille, alors que cette scène mérite beaucoup mieux. Ce n’est pas ici l’œuvre de Neto qui est en cause, mais l’étiquette qui lui est accolée. Dans l’immense espace dévolu à une installation interactive d’Olafur Eliasson, les visiteurs sont invités à traiter des lamelles de bois pour fabriquer des lampes  moches  avec des migrants subsahariens. Autant dire que l’intérêt esthétique est inexistant, la seule visée résidant dans le politiquement correct. Enfin, on pourra regretter que la peinture soit si peu présente dans la sélection internationale. Et si peu marquante. Certes, une salle accueille des toiles d’une réelle vigueur plastique de Marwan, mais elles remontent aux années… 1960 et 1970 ! Est-ce à dire qu’aux yeux de Christine Macel, depuis lors, la discipline n’aurait rien produit de puissant ? Il suffit pourtant de se souvenir de l’édition précédente de la Biennale, dans laquelle triomphaient de magnifiques tableaux de Baselitz, ou de se rendre dans quelques pavillons nationaux pour constater le contraire. Dès lors, la maigre place de la peinture et sa faiblesse ne peuvent qu’interroger. En fait, il manque surtout à la sélection internationale de l’audace et de la prise de risque, de vraies découvertes, de la force.

 

Michel Blazy (né en 1966), Collection de chaussures, 2015-2017, 375 x 510 x 80 cm. © Photo Andrea Avezzù courtesy La Biennale di Venezia
Michel Blazy (né en 1966), Collection de chaussures, 2015-2017, 375 x 510 x 80 cm.
© Photo Andrea Avezzù courtesy La Biennale di Venezia

Des pavillons de qualité sans être marquants
2017 ne restera pas comme le plus grand cru pour les pavillons nationaux. Passons rapidement sur celui de la France, confié à Xavier Veilhan et malheureusement raté par manque d’impact visuel ou d’émotion créée. Pour la troisième édition consécutive, le pays présente une réalisation axée sur le son. Pourquoi une telle redite ? Une fois de plus, le meilleur pavillon était clairement celui de l’Allemagne, investi par la jeune Anne Imhof, âgée de 39 ans, justement couronnée du Lion d’or du meilleur pavillon. Cet espace violemment anxiogène, entouré de parois  semblant en verre de sécurité  et de lourdes grilles, est pourvu d’un sol transparent sous lequel évoluent des performeurs, enfermés comme dans un zoo humain. Les États-Unis ont confié leur espace au peintre Mark Bradford, dont les tableaux sont formidables, tout particulièrement le plus grand format présenté. Pour l’Autriche, Erwin Wurm propose aux visiteurs d’interagir avec ses sculptures en se collant à elles. Nathaniel Mellors et Erkka Nissinen parviennent à faire oublier la petitesse du pavillon finlandais avec une œuvre multimédia, facétieuse et très réussie. Pour celui de la Nouvelle-Zélande, Lisa Reihana s’amuse de l’exotisme naïf avec un long panorama animé. Le pavillon italien est plus réussi que d’habitude, principalement grâce à l’œuvre dérangeante de Roberto Cuoghi. Quant à celui de la Chine, c’est, comme à chaque édition, le grand bazar de l’art destiné aux Occidentaux.

 

Sheila Hicks (née en 1934), Scalata al di la dei terreni cromatici/Escalade Beyond Chromatic Lands, 2016-2017, installation, technique mixte, 6 x 16 x
Sheila Hicks (née en 1934), Scalata al di la dei terreni cromatici/Escalade Beyond Chromatic Lands, 2016-2017, installation, technique mixte, 6 x 16 x 4 mètres.
© Photo Andrea Avezzù courtesy La Biennale di Venezia

Meurtre sur la lagune
Une fois n’est pas coutume, cette année, ce n’est pas dans l’espace même de la manifestation que se joue l’essentiel. Parmi l’offre pléthorique d’événements de la cité des Doges éclate la proposition de Damien Hirst («Treasures from the Wreck of the Unbelievable») dans les deux sites de la Fondation Pinault, le Palazzo Grassi et la Punta della Dogana (voir Gazette no 19, pp. 221-223). Une présentation titanesque qui éclipse en grande partie la Biennale. Comparativement, cette dernière semble bien sage, timorée. Ce dont les visiteurs se souviendront à coup sûr dans des décennies, c’est bien de la colossale double exposition. Quand Damien Hirst évoque magistralement ce que sont devenus notre époque et l’art contemporain, la «grand-messe vénitienne» a bien du mal à exister. 

 

Mark Bradford (né en 1961), Tomorrow Is Another Day, pavillon américain. © Photo Joshua White. Courtesy de l’artiste et Hauser & Wirth
Mark Bradford (né en 1961), Tomorrow Is Another Day, pavillon américain.
© Photo Joshua White. Courtesy de l’artiste et Hauser & Wirth
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne