Bettina Rheims

Le 25 février 2016, par Marie C. Aubert

 À l’occasion de l’exposition présentée à la Maison européenne de la photographie, l’artiste revient sur les dernières années d’une carrière incroyablement riche.

Bettina Rheims, 2010.
© Serge Bramly

Fille du médiatique commissaire-priseur et de l’académicien Maurice Rheims (1910-2003) – qui avait notamment procédé aux ventes des collections Beistegui (palais Labia, Venise, en 1964), Rothschild (hippodrome de Vincennes, en 1965), Ratziwill (en 1967) et de la bibliothèque René Dreyfus (palais Galliera, Paris, en 1966) –, affiliée par sa mère Lili Krahmer aux Rothschild, sœur de Nathalie – auteur entre autres des Fleurs du silence dédié à leur frère (décédé à l’âge de 33 ans) et du Fantôme du fauteuil 32 consacré à leur père –, Bettina Rheims, née en 1952 à Neuilly-sur-Seine, a baigné très jeune dans le milieu artistique. Ex-mannequin, ancienne galeriste, elle a découvert la photographie grâce à un Rolleiflex offert par son époux. À la fin des années 1970, elle consacre son premier travail à des strip-teaseuses et des acrobates rencontrées dans le quartier de Pigalle. La série, publiée dans le magazine Égoïste, fait rapidement l’objet d’expositions. Dès lors, sa voie est tracée avec la carrière prestigieuse qu’on lui connaît. Bettina Rheims a œuvré auprès des plus grands au point d’avoir été cataloguée comme la «photographe des stars», une appellation qu’elle rejette d’emblée. Il est pourtant indéniable qu’un grand nombre de célébrités ont défilé devant son objectif : Charlotte Rampling (Charlotte Rampling, septembre 1985, tirage N&B, série «Female Trouble», collection MEP), Carole Bouquet, Kate Moss, Monica Bellucci, Juliette Binoche, Angelina Jolie (Angelina Jolie playing «Valley of the Dolls», février 1994, Los Angeles, série «Pourquoi m’as-tu abandonnée ?»), Sharon Stone, Catherine Deneuve (Catherine Deneuve au George V, mai 1988, Paris, série «Female Trouble», Kristin Scott Thomas, Claudia Schiffer, Naomi Campbell, Milla Jovovitch, Asia Argento, Marianne Faithfull, Barbara, Kylie Minogue, Madonna (Madonna lying on the Floor of a Red Room I, septembre 1994, New York, série «Pourquoi m’as-tu abandonnée ?»)… Beaucoup de femmes internationalement connues, l’affaire est entendue ! D’autres, anonymes, identifiées par des matricules dans les établissements pénitentiaires de Rennes, Poitiers-Vivonne, Lyon-Corbas et Roanne – qu’elles s’appellent Ramy, Milica Petrovic, Vaiata, Soizic, Vanessa Bareck, Anic Barnet, Lili, Elvira et Lagdar, Morgane… –, sont fières de figurer également au panthéon de l’artiste, images fixées pour toujours dans la série des «Détenues» (soixante-dix femmes, quatre établissements et six mois de travail) ; elles ont su toucher le cœur de la photographe, laquelle avoue «vouloir leur apporter sinon un espace de liberté (un mot interdit dans ce type d’enceinte), un moment de plaisir». Sans fioritures, elle partage ces moments hors du temps avec nous. Bettina porte sur ses semblables un regard particulier tant sur leur fragilité que sur leur puissance. Mais attention rien n’est innocent dans ses images, tout est contrôlé, décidé. Quelques figures masculines – et non des moindres – occupent également une place dans son travail. Jugez-en plutôt : outre son père en costume d’académicien, Bettina a aussi photographié Jacques Chirac (qui la décorera en 2007 des insignes d’officier de la Légion d’honneur pour l’ensemble de son travail), Mickey Rourke, Nicolas Sarkozy en compagnie de Carla Bruni… Mais qu’il soit «puissant ou misérable», le sujet est traité avec la même intensité. En outre, cette photographe-là possède un don inné de la mise en scène, comme dans la série «Chambre close». Au décès de son frère Louis, très proche d’elle en âge, Bettina s’est promis de ne jamais éprouver de regrets à propos du temps qui passe. Pour les lecteurs de Drouot, celle qui, selon Serge Bramly, «ne vole pas, ne prend rien de force ni par surprise», s’est prêtée au jeu des questions-réponses.
 

Bettina Rheims, Daryl Hannah I, février 1990, Paris, série «Pourquoi m’as-tu abandonnée ?», tirage argentique N&B, atelier Choi.© Bettina
Bettina Rheims, Daryl Hannah I, février 1990, Paris, série «Pourquoi m’as-tu abandonnée ?», tirage argentique N&B, atelier Choi.
© Bettina Rheims



Quels souvenirs gardez-vous de votre père ?
Je me souviens très bien qu’il n’aimait pas la musique, prétextant que cela faisait du bruit. Il écrivait toute la journée, beaucoup de catalogues de ventes. Il était passionné par les objets. Il nous traînait aussi dans les musées et dans les cimetières, mais il marchait vite et ne s’arrêtait jamais ; nous avions, ma sœur et moi, du mal à le suivre avec nos jambes de petites filles ! C’était un homme fier qui ne s’épanchait jamais, pas plus qu’il n’avouait ses sentiments.

Avez-vous hérité de son engouement pour la peinture ?
Disons qu’à défaut d’hériter de sa passion de la collection, il m’a plutôt légué une partie de ses tableaux ! Je dois avouer cependant qu’il m’arrive d’insérer dans quelques-unes de mes compositions l’une des références imprimées dans ma mémoire : ici un tableau ou là une sculpture.

Quel regard portait-il sur votre travail photographique ?
Il regardait mes clichés mais ne les commentait jamais !

Vivez-vous entourée de vos photos ?
Non, curieusement, il n’y a aucune photographie dans mon intérieur, excepté un portrait de la reine d’Angleterre pris à Londres et que j’ai accroché dans la salle de bains.

 

Bettina Rheims, Breakfast with Monica Bellucci, November 1995, Paris.© Bettina Rheims
Bettina Rheims, Breakfast with Monica Bellucci, November 1995, Paris.
© Bettina Rheims



L’exposition à la MEP s’apparente-t-elle à une rétrospective, retraçant quarante années de votre carrière ?
Ah non, une rétrospective, c’est quand on est mort ! Je préfère parler de parcours.

Le «parcours», donc, présente un peu moins de deux cents clichés. Comment s’est opérée la sélection ?
Nous nous sommes plongés dans mes archives et avons écarté d’office ce qui nous semblait «moins bon». Ceci dit, la sélection des photographies destinées à l’exposition a été facilitée, même si cela nous a pris un temps considérable, car nous avions déjà choisi les tirages qui figureraient dans l’ouvrage de chez Taschen. L’accrochage ne montre que des photographies publiées dans le livre.

Comment la série «Détenues» vous est-elle venue à l’esprit ?
Robert Badinter, dont je suis très proche, m’a un jour glissé un petit morceau de papier dans la poche sur lequel il avait griffonné un mot me suggérant de contacter une responsable de l’administration pénitentiaire. Je l’ai écouté, tout est parti de là, même si j’avais des doutes sur la réponse !

 

Bettina Rheims, Close up of Karolina Kurkova, December 2001, Paris.© Bettina Rheims
Bettina Rheims, Close up of Karolina Kurkova, December 2001, Paris.
© Bettina Rheims



Comment vous êtes-vous sentie après cette période si particulière ?
J’ai considéré cette mission comme une aventure, une sorte de jeu sans enjeu, un pacte secret entre elles et moi. Il est toujours gratifiant de permettre à une femme – surtout lorsqu’il s’agit d’une détenue – de valoriser l’image qu’elle a d’elle-même. La confiance est primordiale et je peux même vous confirmer que ce sont elles qui m’ont choisie et non l’inverse. Nous nous sommes mutuellement engagées les unes envers les autres…

Quelle est votre définition de la femme ?
(Après un long silence) On m’a souvent posé la question et étonnamment, je ne peux y répondre…

Vous affirmez ne plus être la proie de regrets, mais si tout était à refaire, quel chemin emprunteriez-vous ?
Vous savez, souvent on fait ce que l’on fait pour que les gens nous aiment, comme pour un effet miroir. On apprend, au fil du temps, au gré des rencontres, quantité de choses sur soi, on apprend aussi à s’aimer davantage. Pourtant si tout était à recommencer… je ferais autre chose !

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