Bertrand Gautier, le goût du risque

Le 07 novembre 2019, par Caroline Legrand

La galerie Talabardon & Gautier, membre fondateur de Fine Arts Paris, est connue pour ses médiatiques découvertes, fruits du travail de deux marchands passionnés. Retour sur une aventure, avec Bertrand Gautier.

Bertrand Gautier dans la galerie Talabardon & Gautier, rue du Faubourg-Saint-Honoré à Paris, admirant une terre cuite de David d’Angers.
Photo Justin Creedy Smith

Vous n’avez pas un parcours ordinaire pour un marchand d’art…
Bertrand Talabardon a une formation beaucoup plus classique que moi : il a étudié à l’école du Louvre et travaillé pendant cinq années comme documentaliste chez Prouté avant d’ouvrir la galerie. Quant à moi, je n’ai jamais été fait pour l’école ! J’ai obtenu mon bac par hasard. J’ai vécu en Afrique mais suis maintenant parisien de cœur, ayant toujours voulu vivre dans cette ville, car j’adore l’architecture. Je suis un véritable autodidacte et ce, dans de nombreux domaines. En réalité, j’ai commencé ma carrière en 1981 comme assistant pour une émission sur TF1, qui s’appelait «Ces chers disparus», sur les acteurs et les personnalités du spectacle. J’avais 23 ans et d’une certaine façon, c’était ma chance. Mon patron s’appelait Denis Derrien : il était impossible, plus personne ne voulait travailler avec lui, mais nous nous sommes bien entendus. Étant donné qu’il déléguait beaucoup, j’ai touché à tout, même au montage.
Cela s’est-il finalement révélé formateur pour vous ?
Le montage n’est pas très éloigné de ce que l’on fait dans notre métier : il doit être efficace pour donner une information. Cela m’a permis d’acquérir une vision très pédagogique. Une image va toujours beaucoup plus vite que la parole ou la pensée, car elle joue sur l’affect, et, quelque part, cela me correspondait tout à fait. J’ai toujours pensé «en images», ce qui explique parfaitement ma carrière. J’ai finalement travaillé dix ans pour cette chaîne, ayant touché à tout ce que l’on peut imaginer en production. J’ai été assistant de Pascal Sevran ou d’Anne Sinclair, sur des magazines de variétés, artistiques et même sur le journal télévisé dans les dernières années, avec Dominique Bromberger, le «Monsieur politique étrangère». J’étais chargé d’illustrer ses sujets, ses tribunes d’analyse de politique étrangère, au moment du réveil de la Chine et de la chute du mur du Berlin, à une époque où l’image devenait essentielle dans les informations. Ce travail, nouveau à l’époque, de «TV Producer» consiste à comprendre comment et pourquoi une image peut toucher les gens. Cela m’a permis d’avoir un regard particulier sur la peinture.

 

Rembrandt (1606-1669), L’Odorat ou Le Patient inconscient, vers 1624-1625, huile sur panneau. 21,6 x 17,8 cm (détail). Collection Leiden,
Rembrandt (1606-1669), L’Odorat ou Le Patient inconscient, vers 1624-1625, huile sur panneau. 21,6 17,8 cm (détail). Collection Leiden, New York.Courtesy Galerie Talabardon & Gautier

En quelle année vous êtes-vous lancés, avec Bertrand Talabardon, dans la création de cette galerie ?
En 1992, lorsque j’ai quitté TF1. J’avais la possibilité de développer ce métier ou d’aider mon meilleur ami dans cette nouvelle aventure… un choix finalement facile. Le marché de l’art vivait pourtant une période très difficile. On a dû beaucoup travailler et être patients. Avec Bertrand, on se connaît depuis très longtemps. Nous sommes des enfants des musées. Nous nous sommes formés ensemble au fil de nos voyages et de nos visites dans les musées français et étrangers. Mon rôle est d’accompagner et de soutenir quelqu’un ayant un œil et une sensibilité hors du commun. Notre adresse était alors rue Sainte-Anne. À notre première Tefaf, nous avions été admis dans la section peinture ancienne, mais voulions exposer une spectaculaire cage faite de 45 000 morceaux de métal, fabriquée en dix ans par un ouvrier, nommé Dubuc, des chantiers navals du Havre. La Tefaf l’a tout de même acceptée sur notre stand. On a toujours montré des œuvres spectaculaires et spéciales de ce type : c’est devenu notre marque de fabrique, notre signature.
Auriez-vous trouvé la bonne recette ?
Les marchands sont à la fois des chiffonniers et des découvreurs, qui se doivent d’avoir une grande ouverture d’esprit et de l’audace, pour être en avance. La raréfaction de la marchandise nous pousse aussi à nous ouvrir à des artistes nouveaux, que l’on finit par imposer par force recherches et un grand travail pédagogique. Nous sommes nos premiers clients : les œuvres que nous vendons, nous les avons achetées. Elles sont l’expression de notre goût et de notre curiosité. Nous proposons aussi bien du dessin et de la peinture que de la sculpture, avec des prix variés pour atteindre tous les clients. On ne doit pas systématiquement chercher la perle rare, le prix exceptionnel. Il est important de conserver ces paliers, qui permettent à notre métier de se renouveler et de perdurer. Par exemple, on a été spécialistes des peintres troubadours à un moment où ce n’était pas à la mode. Nous avons acheté en 1996, à Drouot, un des chefs-d’œuvre de ce style, La Procession de la Fête-Dieu à Paris en 1830 devant Saint-Germain-l’Auxerrois de Lancelot-Théodore Turpin de Crissé. C’est la première fois que nous avons déboursé un million et, même si c’était en francs à l’époque, ce fut compliqué pour nous de sortir une telle somme. Nous l’avons vendu à un collectionneur privé de Saint Louis, mais aujourd’hui, on le vendrait sans problème à un musée français, car c’est une œuvre majeure désormais reconnue.

 

Henri Michel-Lévy (1844-1914), La Vente publique, huile sur toile, 99 x 131,4 cm. Tableau présenté au salon Fine Arts Paris 2019.
Henri Michel-Lévy (1844-1914), La Vente publique, huile sur toile, 99 131,4 cm. Tableau présenté au salon Fine Arts Paris 2019.Courtesy Galerie Talabardon & Gautier

Votre créneau demeure-t-il la peinture du XIXe siècle ?
Nous avons commencé par exposer plutôt des œuvres de cette époque, pour lesquelles on a une clientèle fidèle, mais en avons toujours également proposé de plus anciennes, notamment au Salon du dessin. Nous désirions montrer d’emblée notre sérieux et notre vision de l’art. Fondamentalement, nous et toute notre équipe cherchons à comprendre les œuvres, à les expliquer à nos clients et à partager notre connaissance et notre amour de la peinture. Cela fait partie de la plus-value que nous apportons en tant que marchands. Nous nous sommes d’ailleurs démarqués dès le début de notre carrière par nos catalogues, très riches et documentés, à une époque où très peu de galeries en faisaient. En 1999 a paru celui intitulé Le XIXe siècle, reflétant notre vision d’un courant, qui va pour nous de 1789 à 1914, en tenant compte des événements historiques. Ces publications ont concouru à notre image de marque, car on les voyait partout, même dans les musées. Aujourd’hui, nous en élaborons moins, mais j’essaie de travailler en ce moment sur une exposition sur le dessin d’architecture, un thème mal aimé mais qui me tient particulièrement à cœur.
Vous avez à votre actif plusieurs grandes découvertes, dont un Rembrandt en 2015…
Elles ont été rendues possibles par Bertrand Talabardon, qui regarde toutes les ventes. Il a un esprit ouvert, peut passer dix heures par jour sur internet et dans les salles de ventes. Je pense que Drouot est aux marchands ce que la barre est aux danseurs, un exercice incontournable. Pour le Rembrandt, Bertrand s’en est aperçu car la France est le pays ayant le plus d’œuvres de jeunesse du maître, son œil y était habitué. Quand il a repéré ce tableau qui allait passer en vente dans le New Jersey, il s’est dit que cela ne pouvait être qu’un travail du maître en pleine formation. Estimé 500 $, il est passé en vente à 20 h, heure de Paris. Nous avons enchéri contre un autre marchand et l’avons remporté à un million de dollars. Le lendemain matin, je suis allé voir Ger Luijten à la fondation Custodia, un ami et un client. Si l’on avait fait une bêtise, c’était trop tard... Heureusement, il a tout de suite reconnu un Rembrandt de la série des «Cinq sens». Trois étaient déjà connus, mais réintégrés au corpus définitif par le Comité Rembrandt seulement deux mois plus tôt. Deux de ces tableaux étaient déjà dans la célèbre collection Leiden de Thomas Kaplan, à New York, et il se trouvait que l’assistante de la conservatrice de cette collection travaillait au même moment à la fondation Custodia. Luijten me l’a présentée immédiatement. Ilona van Tuinen est arrivée et m’a dit : «C’est vous qui l’avez acheté !» Nous l’avons vendu en moins d’un mois à Thomas Kaplan, qui nous a accordé le droit de l’exposer à la Tefaf de Maastricht l’année suivante. Une institution ne peut pas prendre trop de risques sur des tableaux de ce type. C’est aussi pour cela que les galeristes sont indispensables pour le marché.

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