Bernard Dulon Ambassadeur du plus grand musée vivant

Le 26 mai 2017, par Éric Jansen

Certains l’ont baptisé «le chef de tribu de l’art africain»… C’est dire son aura. Il est aussi le nouveau président de l’association Art Saint-Germain-des-Prés, fer de lance des galeries du quartier. Parcours.

Bernard Dulon dans sa galerie de la rue Jacques Callot, auprès d’une harpe Fang du Gabon.
© Eric Jansen

Depuis l’ouverture de sa galerie, en 1982, Bernard Dulon n’a cessé d’affiner sa connaissance en matière d’art tribal et compte parmi les grands spécialistes de l’Afrique. Régulièrement sollicité en qualité d’expert, il est l’artisan de beaux succès en ventes publiques, enchaîne les publications et a même permis récemment la restitution d’une œuvre au musée du quai Branly - Jacques Chirac. Figure de Saint-Germain-des-Prés, il incarne, sous une allure bonhomme, le sérieux des marchands de ce quartier parisien, célèbre dans le monde entier. Il est donc l’ambassadeur parfait de l’événement qui s’y déroule en ce moment.
Comment vous êtes-vous retrouvé président de l’association Art Saint-Germain-des-Prés ?
J’ai été élu l’automne dernier pour succéder à Jean-Pierre Arnoux, qui souhaitait se retirer. Cette association, fondée il y a vingt ans, a tout son sens, particulièrement aujourd’hui : le public se retrouve dans les foires, dans les grandes ventes aux enchères, il fallait donc un événement pour le faire venir dans cet immense musée vivant que représentent les galeries de Saint-Germain-des-Prés, un endroit unique où se côtoient l’archéologie, l’art tribal, l’art contemporain et les arts décoratifs.
Les amateurs ont besoin d’un événement pour se déplacer ?
Malheureusement, c’est ce qui fonctionne aujourd’hui. Les gens ne se promènent plus comme avant le week-end dans les galeries. En revanche, quand cinquante d’entre elles montrent chacune quinze pièces nouvelles et de grande qualité, ils font la démarche, et particulièrement les collectionneurs étrangers.
Pourquoi avoir planifié Art Saint-Germain-des-Prés en même temps que le Carré Rive Gauche ?
Ce n’était pas voulu. Ce sont les contraintes du calendrier. Entre les week-ends prolongés, la Tefaf New York, caler des dates en mai est un véritable casse-tête. Mais je pense que cela offre une très bonne synergie.
Vous n’avez pas peur que le public s’y perde entre le Paris Tribal en avril, le Parcours Saint-Germain en juin, le Parcours des Mondes en septembre…
Chacun a sa spécificité. Le Parcours des mondes est indéniablement l’événement majeur de notre profession. L’intérêt d’Art Saint-Germain-des-Prés, c’est la mixité qui permet au collectionneur de peinture moderne d’entrer dans une galerie d’art africain ou à un amateur d’antiquités chinoises de voir ce qui se passe en art contemporain. Cette curiosité intellectuelle reflète le quartier. Et cette année, de grands noms ont rejoint l’association, comme les galeries Monbrison, Claude Bernard, Patrice Trigano, Christian Deydier et Yves Gastou.

 

Statue Chokwe, Angola, région de Moxico, du XIXe siècle ou antérieur. © Vincent Girier-Dufournier
Statue Chokwe, Angola, région de Moxico, du XIXe siècle ou antérieur.
© Vincent Girier-Dufournier

Vous organisez régulièrement des expositions dans votre galerie, est-ce indispensable aujourd’hui ?
C’est surtout très satisfaisant pour l’esprit. On étudie à fond un sujet, on écrit des catalogues et on fait des découvertes. Par exemple, l’année dernière, l’exposition «Tsogho» nous a permis d’identifier dans une collection privée belge une statuette qui avait été volée cinquante ans plus tôt au musée de l’Homme et de la restituer au musée du quai Branly.
Votre nom est fameux pour l’art africain, mais vous avez d’autres domaines d’élection, comme les arts précolombiens et océaniens…
Ma première exposition était consacrée aux Nouvelles-Hébrides, ensuite j’en ai organisé une sur l’art maya, puis l’art kongo, et de plus en plus je me suis spécialisé sur l’Afrique, parce qu’on vit une époque de spécialisation et beaucoup de mes clients ne comprendraient pas que je fasse un peu de tout, comme on le pratiquait avant. J’ai été formé par des personnes comme Charles Ratton, qui passait avec aisance d’un domaine à un autre.
Faut-il aussi se spécialiser parce que les très belles pièces se raréfient ?
C’est plutôt que la difficulté de l’expertise devient très spécifique à chaque domaine. Le dossier historique de la pièce est indispensable. Nous avons une grosse activité de conseil auprès de collectionneurs, auxquels nous faisons rencontrer des conservateurs, visiter des réserves. Notre intérêt est de créer un public savant, parce que l’art africain  et tribal en général  n’est ni signé, ni daté, donc la priorité pour nous est d’amener ces collectionneurs à un certain niveau de connaissance.
Et de restaurer la confiance mise à mal par les faux ?
Je parlerais plutôt de copies, mais je considère que souvent il y a une complicité entre le voleur et le volé. Il y a encore des collectionneurs qui croient possible d’acheter une statue fang pour quelques milliers d’euros, quand on sait qu’elles atteignent en ventes publiques 200 000/300 000 €, voire un million ! Je ne dis pas qu’aujourd’hui il est impossible de tomber sur la perle rare, mais il ne faut pas rêver ; penser qu’on peut encore acheter de l’art africain à vil prix relève souvent d’une attitude raciste.
On peut imaginer qu’avec Internet, c’est devenu encore plus difficile de trouver la perle rare.
Récemment, une très belle statue fang est passée en vente à Nancy. Estimée une centaine d’euros, elle a atteint plus de 260 000 € ! Je n’étais pas le seul à l’avoir repérée… Ce n’était pas le cas avant, mais on voyait aussi moins de choses. Il fallait se rendre à Bécon-les-Bruyères un dimanche après-midi pour faire une affaire !
Vous souffrez de la concurrence des maisons de ventes ?
Oui et non. Bien sûr, quelqu’un qui veut se séparer d’un objet a l’avis de toutes les maisons de ventes en trois minutes, mais on a aussi besoin d’elles, cela donne le tempo. Pour qu’un objet vaille cher, il faut qu’il soit rare, mais pas trop, afin qu’il ait une cote établie à travers des ventes. Néanmoins, je pense que nous n’offrons pas le même service en matière d’expertise et de discrétion.

 

La célèbre figure de reliquaire Kota du Gabon provenant de la collection Hubert Goldet. © Hughes Dubois
La célèbre figure de reliquaire Kota du Gabon provenant de la collection Hubert Goldet.
© Hughes Dubois

Vous êtes toutefois lié à elles lorsque vous intervenez en tant qu’expert ?
Oui, mais je ne suis alors plus marchand. C’est une question de déontologie. Quand je collabore avec l’étude de maître Binoche, je fais des recherches pour tout savoir d’un objet. En 2014, pour Tajan, j’ai découvert la provenance d’un masque gouro qui a fait un record mondial. C’était une grande satisfaction en tant qu’expert.
D’autres bons souvenirs à Drouot ?
Il y en a tellement ! J’allais à Drouot quand c’était encore le vieil hôtel des ventes, avant qu’il ne déménage gare d’Orsay. À l’époque, il y avait les salles du bas, où vous pouviez trouver un chef-d’œuvre dans une manette à trente francs. Les ventes de succession étaient aussi une mine. Je me souviens avoir acheté pour rien une stèle maya de 2,50 mètres. Il y a eu des années merveilleuses, maintenant les commissaires-priseurs font plus attention.
Dernièrement, vous y avez vécu la dispersion de la collection de vos parents.
C’est un souvenir plus mitigé… Je n’ai pas souhaité m’en occuper. J’ai une sœur qui n’est pas une professionnelle de l’art, alors plutôt que de nous partager les objets avec le risque qu’il y ait ensuite de l’amertume si certaines choses prenaient de la valeur, nous avons décidé de tout vendre et de racheter ce qui nous plaisait.
C’est votre père qui vous a transmis sa passion ?
Oui. Mon père était un honnête homme au sens du XVIIIe siècle, très humaniste, ouvert sur le monde. Il a collectionné avec les moyens d’un médecin : des impressionnistes que personne ne connaissait, Vuillard qui coûtait moins cher que Bonnard, et beaucoup d’art précolombien. Il avait aussi commencé l’art africain, mais il a arrêté car certains patients se demandaient, en voyant toutes ses statues, s’il n’était pas un peu sorcier !
Vous chiniez ensemble ?
Oui, on allait à Drouot, au Village suisse, aux Puces. J’ai acheté mon premier objet à Saint-Ouen, à 13 ans. Je faisais le déballage tous les samedis matin avant l’école. Un jour, j’ai trouvé un tableau de Foujita, mais je n’avais pas un sou en poche. Le temps de trouver l’argent, il avait été vendu. À partir de ce moment, mon père m’a donné deux cents francs pour pouvoir chiner !

 


BERNARD DULON
EN 5 DATES

1958
Naissance, le 23 septembre, à Pontoise
1982
Ouverture de la galerie Bernard Dulon,
en mars ; il a 24 ans
2004
Première participation à la Biennale
des antiquaires, à Paris
2014
Expertise un masque gouro
de Côte d’Ivoire, du maître
de Bouaflé, vendu par l’étude Tajan
à Drouot plus d’un million d’euros
2017
Première participation
à Tefaf Maastricht

 
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