facebook
Gazette Drouot logo print

Bernar Venet, le colosse aux pieds d’acier

Le 18 octobre 2018, par Annick Colonna-Césari

La rentrée est chargée pour le sculpteur français, l’Hexagone lui consacrant deux expositions. L’occasion de faire le point sur son marché. Une courbe ascendante ?

Bernar Venet, le colosse aux pieds d’acier
Bernar Venet et son Effondrement 200 tonnes, 2017, œuvre présentée à la Fondation Venet du Muy, dans le Var.
© Gérard Schachmes, Paris, Courtesy Archives Bernar Venet New York


Longtemps boudé par l’intelligentsia française, Bernar Venet n’en est pas moins connu du grand public. On se souvient qu’en 1994, l’artiste, Niçois d’adoption, avait posé douze Lignes indéterminées sur le Champ-de-Mars, à Paris. Plus récemment, en 2011, sept de ses rubans d’acier avaient trouvé place dans les jardins du château de Versailles, dont le plus spectaculaire  vingt-deux mètres de hauteur  encadrait la statue équestre de Louis XIV. Mais la renommée du plasticien, qui partage sa vie entre New York et Le Muy, dans le Var, s’est construite hors des frontières de son pays natal. Nombre de musées étrangers lui ont consacré des expositions, de New York à Genève, de Séoul à Hong Kong, et ses œuvres sont appréciées des collectionneurs internationaux. En cette rentrée, l’Hexagone l’honore d’une double actualité. Au MAC de Lyon, se tient la plus complète rétrospective jamais organisée, qui couvre ses soixante décennies de création (1959-2019), tandis que le Mamac de Nice se concentre sur ses premières années conceptuelles, de 1966 à 1976 (voir page 180). Une réconciliation ? Une chose est sûre : Bernar Venet, 77 ans, est au faîte de sa carrière.

Mal-aimé en France
Pourquoi la France ne lui a-t-elle pas réservé meilleur accueil ? Thierry Raspail, directeur du MAC et commissaire de la rétrospective, fait son mea culpa : «Bernar était hors de nos radars», justifie-t-il rétrospectivement. En effet, l’artiste est parti à New York dès 1966, à à peine âgé de 25 ans, sous les encouragements de son ami Arman qui y résidait. Et même s’il avait déjà réalisé peintures au goudron et sculptures au charbon, c’est outre-Atlantique qu’il s’est fait connaître. Il s’est introduit dans le milieu des avant-gardes, exposant aux côtés de Donald Judd, Sol LeWitt, Carl Andre ou encore de Dan Flavin. Non sans succès, puisque, comme le rappelle Alexandre Devals, directeur de la Fondation Venet, «trois ans après son arrivée, le New York Cultural Center lui dédiait une rétrospective qui l’imposait comme un pionnier de l’art conceptuel». Dans la foulée, le plasticien a participé aux grand-messes internationales, de la Biennale de São Paulo, à la Documenta de Cassel et la Biennale de Venise. Son art, fondé sur des théories mathématiques, a évolué, le tournant s’étant opéré au milieu des années 1980. Naissent alors ses sculptures monumentales, qui ont rapidement escamoté son travail antérieur : «Facilement identifiables, elles sont devenues sa signature», constate Alexandre Devals. En France, ses détracteurs stigmatisent leur esthétique radicale. Il n’empêche. Les commandes publiques dont Venet a pu dès lors bénéficier ont accru sa visibilité. Aujourd’hui, ses mastodontes sont présents dans une vingtaine de villes, de Berlin à Cologne et Genève, de Tokyo à Séoul et San Francisco. L’ouverture de sa Fondation, au Muy en 2014, a assis sa réputation, particulièrement dans son pays natal. Dans l’écrin d’un parc de cinq hectares, se lovent désormais quelques-unes de ses sculptures, que chaque été les amateurs d’art peuvent venir découvrir. Depuis le début des années 2000, le produit des enchères dessine, selon Artprice, une courbe ascendante, avec une accélération cette dernière décennie. En 2017, les adjudications ont totalisé, pour une cinquantaine de lots, quelque deux millions d’euros, montant le plus élevé jamais enregistré. Certes, ce chiffre ne peut rivaliser avec celui qu’enregistrent les stars du moment, Peter Doig et Christopher Wool, dont les ventes ont respectivement rapporté 52 et 45 M€. Les résultats de Venet le rapprochent davantage d’un Carl Andre ou d’un Dan Flavin, tout en restant inférieurs à ceux de Sol Lewitt (3,9 M€) et surtout de Donald Judd (10 M€). Pour autant, «son marché est solide, car il est progressif et sans prix flamboyants», commente Stefano Marini, directeur du département Art contemporain chez Sotheby’s France. «Les collectionneurs, poursuit-il, sont sensibles au langage immédiatement reconnaissable de ses sculptures monumentales, dont ils retrouvent l’intensité dans les œuvres de dimensions plus contenues.» Quatre lignes indéterminées, pièce qui a décroché l’adjudication la plus forte, soit 556 000 €, a été cédée en 2009 au Qatar par Sotheby’s Doha. Avec ses quatre mètres d’envergure, c’était aussi la plus importante proposée aux enchères, guère adaptées aux formats exceptionnels. Sous le marteau de la maison anglo-saxonne a également été établi, en mai 2017, le record américain, pour un arc quintuple de deux mètres (383 000 €), tandis qu’en décembre 2017, un arc double de proportion équivalente s’est envolé à Paris pour 333 000 €. Les dessins, eux, sont on s’en doute plus abordables, se négociant souvent entre 5 000 et 20 000 €. En France, Venet se place au cinquième rang des artistes en activité, notamment derrière Pierre Soulages qui caracole en tête (20 M€), suivi de Robert Combas (3,7 M€) et Claude Lalanne (3,5 M€). Mais Venet devance Daniel Buren (1,1 M€) et Martial Raysse (1 M€).

Des commandes monumentales
Afin de se rendre compte de l’activité du plasticien, il conviendrait toutefois d’ajouter les résultats enregistrés par les galeries. «Ils ont suivi une progression similaire à ceux des enchères», affirme Alexandre Devals. Pour un chiffre d’affaires sans aucun doute plus conséquent, car Bernar Venet a toujours su bien s’entourer. Il est représenté par cinq galeries. Autour de la principale, Blain Southern, implantée à Londres et à Berlin, gravitent les satellites, la galerie Ceysson & Bénétière, présente à Paris et au Luxembourg, Paul Kasmin et De Sarthe, officiant à New York et Hong Kong. «Les Arcs sont plus recherchés que les Lignes indéterminées, elles-mêmes davantage demandées que les Angles, de création plus récente, ou encore les Gribs, nouvelles sculptures murales», témoigne Loïc Garrier, directeur de Ceysson & Bénétière à Paris. Ce sont les galeries qui portent également les projets de pièces monumentales, dont le coût dépasse le million d’euros. Actuellement, les commandes émanent de collectionneurs privés, qu’inspire la vogue des parcs de sculptures. «Une demi-douzaine sont en cours, pour les États-Unis, la Chine et la Belgique», confie le directeur de la fondation. Si elles se confirment, la fabrication sera réalisée en Hongrie, dans l’usine de production dédiée, où travaillent aujourd’hui vingt-sept personnes. Au printemps prochain, une sculpture XXL, Arc majeur de 185.4° verra le jour. Le projet n’est pas nouveau. Bernar Venet l’avait conçu en 1984 pour la Bourgogne, à l’instigation du ministre de la Culture, Jack Lang, qui développait alors une politique d’installation d’œuvres sur les bords des autoroutes. Mais rien ne s’était concrétisé. C’est le groupe sidérurgique CMI de Bernard Serin, président du FC Metz, qui a relancé l’idée, proposant de fabriquer gratuitement l’ouvrage d’acier. Il a d’abord été proposé à la région Lorraine, qui a décliné. Puis aux autorités wallonnes, qui n’ont pas tergiversé : la pièce sera donc accueillie par la Belgique, au km 99 de l’autoroute E411, entre Namur et Luxembourg. Et elle porte bien son nom. Structure de soixante-quinze mètres de diamètre, culminant à soixante, L’Arc majeur s’affiche comme la plus grande sculpture du monde. Bernar Venet poursuit son chemin.

Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne